Mali: Mabingué Ngom, directeur régional de l'UNFPA pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre - « Sur la question du développement, on ne peut pas clignoter à droite et tourner à gauche »

interview

Capturer coûte que coûte le dividende démographique, même dans des conditions sécuritaires et humanitaires hostiles : tel est le cap que s'est fixé au Mali le Bureau régional du Fonds des Nations unies pour la population pour l'Afrique de l'Ouest et du Centre (UNFPA-WCARO). Son directeur, l'économiste sénégalais Mabingué Ngom, a dirigé une importante visite conjointe des directeurs régionaux du Groupe des Nations unies pour le développement durable de l'Afrique de l'Ouest et du centre (GNUDD-AOC) à Bamako, du 9 au 11 juillet dernier. Alors que le Conseil de sécurité débat le 24 juillet à New-York de l'Afrique de l'Ouest et du Sahel, il revient sur les temps forts de cette mission, stratégique pour l'avenir du Mali.

Quel bilan tirez-vous de la mission conjointe des directeurs régionaux des agences des Nations unies que vous avez menée au Mali ? 

Mabingué Ngom : Le bilan est très positif. L'objectif était d'examiner la situation sur le terrain, ce que nous avons fait à Mopti, et de réfléchir sur les éléments d'une réponse cohérente aux défis humanitaires et de développement du Mali, de concert avec le G5 Sahel et l'Autorité du Liptako-Gourma mais aussi la CEDEAO.  Cette visite nous a ouvert les yeux sur ce qu'il est non seulement souhaitable, mais à la fois nécessaire, important et urgent de faire ensemble sous le leadership du pays hôte.

Après la grave crise politique et sécuritaire de 2012, le Mali se relève encore difficilement, avec l'assistance de la communauté internationale. Le pays compte environ 183 intervenants extérieurs dont 93 opérant dans le domaine humanitaire. Cette architecture qui signale une forte solidarité de la communauté internationale est quand même complexe, mais sans commune mesure avec la complexité de l'effort de coordination auquel le Mali est confronté. Il faut réfléchir sur la meilleure manière de servir sans nuire, dans le cadre pertinent de la Réponse intégrée des Nations unies au Sahel (UNISS).

Quels aspects ont-ils été les plus frappants ?

Deux grands constats ont été faits. Tout d'abord, les aspects transfrontaliers à prendre en compte dans les réponses, car la crise n'est pas malienne, mais bien régionale. Dans cette perspective, d'autres missions conjointes des Nations unies sont envisagées au Burkina Faso et au Niger dans les mois qui viennent. Deuxième constat : les taux d'exécution élevés des programmes soutenus par les Nations unies coexistent avec des taux parfois beaucoup plus faibles (18 % seulement) par ailleurs.

La question de la capacité des acteurs se pose avec acuité et mérite une attention particulière de tous. C'est un domaine où le système des Nations unies pourrait rapidement faire la différence. En facilitant l'arrivée de ressources additionnelles substantielles, il pourrait accélérer le relèvement du pays et favoriser la dynamique de développement. Mes collègues directeurs régionaux et moi-même avons salué les efforts des leaders maliens et la générosité de la communauté internationale, même si beaucoup plus reste à faire de part et d'autre.

De quoi avez-vous parlé avec le président du Mali Ibrahim Boubacar Keïta ?

Nous avons réitéré le soutien des Nations unies au Mali et rendu un hommage mérité à nos collègues qui font un travail extraordinaire dans des conditions parfois difficiles. Nous avons insisté auprès du président du Mali sur la nécessité de veiller à l'effort public en matière de santé, dans la mesure où les dépenses sont en baisse.

Celles-ci ne représentent que 5 % à 6 % des dépenses publiques, alors que l'objectif décidé en 2001 à Abuja par la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest portait sur un niveau minimal de 15 %. La situation s'avère d'autant plus urgente que la population malienne a pratiquement doublé depuis 2001.

Le message de l'équipe des directeurs régionaux est clair : quelles que soient les urgences sécuritaires, les dépenses sociales s'avèrent capitales, pour obtenir les transformations structurelles qui permettront au Mali de sortir de la quadrature du cercle – le sous-développement entraînant les conflits, et vice-versa. C'est le lieu de noter que le soutien de la communauté internationale va faire la différence par ce que, nous le savons tous, le Mali seul ne saurait faire face aux défis multiples et énormes actuels.

J'insiste, c'est très important, car le Mali a besoin de ressources conséquentes pour les périodes qui viennent. L'effort fiscal interne pourrait certes être amélioré, mais le coup de pouce de la coopération internationale reste le meilleur moyen de mettre fin aux menaces graves qui pèsent sur le pays, la région et le reste du monde. Aidons vite le Mali à se relever, faisons l'économie de souffrances additionnelles ! C'est l'appel que nous lançons à tous…

Quid du faible taux d'exécution des projets ? Ne sont-ils pas liés aux faiblesses de l'État ?

C'est pourquoi il faut aider le gouvernement à utiliser les ressources qui lui sont allouées, et faire en sorte que les organisations internationales agissent ensemble, derrière l'État. Il est désormais question de définir un programme minimum, pour venir à bout d'une certaine léthargie, qui fait qu'au bout de trois mois d'action, nous sommes confrontés aux mêmes problèmes. Comment faire pour que la réponse soit stratégique, encourager la partie malienne et se focaliser sur des priorités avec un fort impact ?

La vraie question est là. Autre élément important à souligner : les populations se sont déplacées dans le nord et le centre du Mali, mais elles veulent retourner chez elles. Or, des zones ne sont pas accessibles, pas toujours sécurisées, et nous risquons une catastrophe humanitaire avec l'hivernage et les pluies. Le déficit de coordination du côté malien ne permet pas de résoudre immédiatement les problèmes les plus pressants.

Idéalement, il faudrait gérer les risques à la veille de l'hivernage, de manière à avoir un impact sur les récoltes de l'an prochain, sans quoi nous serons confrontés à une famine. La communauté internationale doit apprendre à faire de la prévention, plus que de la réponse, qui sera très coûteuse. Il nous faut par ailleurs prêter une attention plus grande a l'équilibre dans la distribution des ressources, car il ne peut pas y avoir développement sans paix et sécurité, et vice versa.  À ce niveau, beaucoup reste à faire y compris chez nous. L'augmentation du nombre d'écoles fermées est un signal fort, par exemple, sur lequel nous devons agir avec un sens particulier de l'urgence, compte tenu des cibles fixées par les ODD et de l'impératif de rétablir la paix.

Que faire ?

Deux choses. La première, c'est que nous évoquons constamment la dimension régionale de la crise, sans réelle action concrète dans ce domaine. Ensuite, nous savons qu'il n'y aura jamais de paix sans développement. Malheureusement, les actions dans ce domaine restent souvent médiocres, au mieux. Or, on ne peut allumer son clignotant à droite et tourner à gauche ! L'urgence consiste à lever les obstacles et faire face aux risques, afin de trouver un équilibre intelligent entre les investissements faits pour la paix, la stabilité et la réponse humanitaire d'un côté, et les actions de développement de l'autre.

Dans cette quête d'équilibre, le partenariat international a un rôle à jouer pour soulager le Mali. Le gouvernement doit en effet investir dans la coordination d'un nombre extraordinaire d'acteurs, tout en faisant face à tous les problèmes en même temps, ce qui s'avère épuisant. Voir baisser les dépenses de santé et d'éducation affecte la transformation structurelle du pays, et mène inéluctablement vers la catastrophe. Les financements extérieurs ne faisant pas l'objet de taux d'exécution élevés, avec par exemple 200 000 dollars dépensés sur 1 million, comment demander 20 millions par la suite ? Tel est le cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons. Il faut agir sur les variables les plus stratégiques pour obtenir un réel impact.

 

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