Cameroun: Les personnes handicapées prises au piège du fait de la crise

Des membres de l’Unité de coordination, un réseau de soutien aux personnes en situation de handicap dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, en avril 2019.
communiqué de presse

Nairobi — Les personnes en situation de handicap dans les régions anglophones du Cameroun sont happées dans les violences et luttent pour s'enfuir vers des lieux sûrs lorsque leurs communautés subissent une attaque. Elles rencontrent aussi des difficultés pour obtenir l'aide dont elles ont besoin.

« Les personnes handicapées figurent parmi les populations les plus marginalisées et les plus à risque dans tout pays affecté par des crises et le Cameroun n'y fait pas exception », a expliqué Emina Ćerimović, chercheuse senior auprès de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « La réponse humanitaire des Nations Unies largement sous-financée ne fait qu'exacerber leurs risques, car de nombreuses personnes handicapées ne parviennent même pas à satisfaire leurs besoins essentiels. »

Au cours des trois dernières années, les régions anglophones du Cameroun se sont empêtrées dans un cycle de violences meurtrières qui ont fait près de 2 000 morts et arraché près d'un demi-million de personnes à leurs maisons. Les personnes handicapées ont subi des attaques et des abus de la part des belligérants, souvent parce qu'elles ne pouvaient pas s'enfuir.

Le 13 mai, le Conseil de sécurité de l'ONU a discuté de la situation humanitaire au Cameroun lors d'une réunion informelle. Cela a donné un élan aux efforts internationaux pour tenter de résoudre la crise et a offert l'occasion d'envisager des mesures pratiques pour une réponse humanitaire efficace, en particulier pour les personnes les plus à risque. Le Conseil de sécurité devrait formellement ajouter le Cameroun à son ordre du jour en tant que point indépendant, afin qu'il puisse régulièrement examiner la crise et braquer l'attention sur la situation humanitaire désastreuse dans le pays, ainsi que sur les graves atteintes aux droits humains commises par tous les camps.

La crise dans les régions anglophones a commencé à la fin de l'année 2016, lorsque des enseignants, des avocats et des activistes, qui se plaignaient depuis longtemps de la marginalisation perçue de leurs régions par le gouvernement central, sont descendus dans les rues pour exiger plus de reconnaissance de leurs droits politiques, sociaux et culturels. La réponse brutale des forces du gouvernement, qui ont tué des manifestants pacifiques, arrêté des leaders et interdit des groupes de la société civile, a exacerbé la crise. Depuis lors, de nombreux groupes séparatistes sont apparus, appelant à l'indépendance des régions anglophones et embrassant la lutte armée. Les forces gouvernementales et les séparatistes armés sont responsables de graves violations des droits humains.

Entre janvier et mai 2019, Human Rights Watch a interrogé 48 personnes handicapées vivant dans les régions anglophones, des membres de leurs familles, des représentants des organismes de l'ONU et des organisations humanitaires nationales et internationales pour enquêter sur la façon dont la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a affecté de manière disproportionnée les personnes en situation de handicap.

Des personnes handicapées et des personnes âgées figurent parmi les personnes tuées, violemment agressées ou enlevées par les forces gouvernementales et les séparatistes armés. Des soldats du Bataillon d'intervention rapide ont tué un homme de 43 ans atteint de déficience auditive et de handicap mental, dans le village de Ntamru, dans la région du Nord-Ouest, le 5 mai, parce qu'il ne répondait pas à leurs questions. « Il a été tué d'une balle dans la tête et d'une autre dans la poitrine », a raconté un témoin à Human Rights Watch.

La destruction des maisons et des biens a aussi un impact plus fort sur les personnes handicapées. Pendant la crise, Human Rights Watch a documenté de nombreux cas de personnes handicapées dont les maisons ont été incendiées par les forces de sécurité, les laissant sans environnement d'habitation accessible, sans abri ni appareils fonctionnels, et entraînant leur déplacement forcé.

Un homme de 41 ans atteint de handicap physique a expliqué qu'il a perdu son fauteuil roulant après que des soldats ont brûlé sa maison à Kumbo, dans la région du Nord-Ouest, le 3 décembre 2018. « Ma maison a été rasée. J'ai eu la chance de pouvoir m'enfuir grâce à un ami qui m'a porté. Mais j'ai tout perdu, y compris mon fauteuil roulant, et maintenant je n'ai aucun moyen de me déplacer de manière autonome. »

Pendant certaines attaques, des personnes ayant des difficultés de mobilité n'ont pas pu fuir avec leurs familles. Une femme de 27 ans, paralysée de la jambe gauche suite à une poliomyélite contractée pendant l'enfance, a indiqué qu'elle est restée seule dans son village, Esu, dans la région du Nord-Ouest, en mars 2018 : « Après trois jours d'affrontements et de tirs ininterrompus, mes parents ont fui et m'ont laissée seule à la maison. J'ai cherché refuge dans une maison voisine, mais les voisins étaient partis eux aussi. Ma famille pensait qu'il était plus sûr pour moi de rester et de me cacher, plutôt que de me porter et de courir. Mais j'ai vraiment eu peur. »

Des personnes handicapées qui ont réussi à fuir les violences ont lutté pour obtenir une aide humanitaire de base dans les zones vers lesquelles elles ont été déplacées. Plus d'un quart des Camerounais qui nécessitent une assistance humanitaire vivent dans les régions anglophones, y compris plus d'un demi-million de personnes qui sont toujours déplacées dans le pays. Le plan de réponse humanitaire pour le Cameroun de l'ONU de 2019 est seulement financé à 21 pour cent.

Le Secrétaire général de l'ONU a indiqué dans son rapport annuel sur la protection des civils que le Conseil de sécurité devrait garantir une protection et une assistance efficaces aux personnes handicapées. Et le 20 juin, le Conseil de sécurité a adopté une résolution appelant les États membres de l'ONU et les parties au conflit armé à protéger les personnes handicapées dans les situations de conflit et à s'assurer qu'elles aient accès à la justice, aux services essentiels et à une assistance humanitaire accessible et inclusive.

Plus de 4 millions de personnes ont été affectées par la crise dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais les données sur les besoins des personnes handicapées sont limitées. Ces données sont essentielles pour orienter les efforts humanitaires en reflétant les réalités de tous les civils.

« L'ONU et ses États membres devraient respecter leurs engagements pour prévenir la violence contre tous les civils, y compris les personnes handicapées, et pour garantir une réponse humanitaire inclusive et accessible », a conclu Emina Ćerimović. « Une consultation constructive et une participation des personnes handicapées sont primordiales pour comprendre les risques et améliorer la protection. »

Attaques contre des personnes handicapées

Depuis le début de la crise à la fin de l'année 2016, Human Rights Watch a documenté au moins 20 cas dans lesquels les forces du gouvernement ont tué des personnes handicapées alors qu'elles tentaient de fuir les attaques ou parce qu'elles ont été abandonnées sur place. Human Rights Watch a aussi consigné des cas de personnes handicapées attaquées ou enlevées par des séparatistes armés.

Un homme de 27 ans avec un handicap mental a été abattu dans une station d'essence par des gendarmes à Ndu, dans la région du Nord-Ouest, le 24 décembre 2018. « Il marchait, les gendarmes l'ont arrêté et ont commencé à lui parler », a raconté un témoin. « Comme il riait toujours chaque fois qu'une personne lui parlait, il s'est mis à rire devant les gendarmes et ils se sont énervés. Ils l'ont abattu et sont partis. Il a été touché à la tête et à la poitrine, il est mort sur le coup. »

Les forces gouvernementales ont aussi agressé physiquement, harcelé et menacé des personnes handicapées pendant des opérations de sécurité à la recherche de séparatistes armés.

En janvier 2019, des gendarmes, des policiers et des soldats ont arrêté un homme de 24 ans présentant un handicap mental dans le village de Tobin, dans la région du Nord-Ouest, après avoir tiré à balles réelles dans sa maison. Son père a raconté :

J'étais assis dans la véranda lorsque deux balles m'ont presque touché. Les forces de sécurité sont alors entrées, ont dit qu'elles cherchaient les séparatistes et ont emporté mon fils sans aucune explication.

La police l'a détenu au poste de police de Kumbo pendant trois jours avant que son père obtienne sa libération : « Lorsque je l'ai sorti de là, j'ai noté qu'il avait des hématomes sur le front et les pieds. J'ai suspecté qu'il avait été battu en détention. »

Des soldats ont fait une descente dans la maison d'une femme de 28 ans avec un handicap physique dans le village de Meluf, dans la région du Nord-Ouest, en décembre 2018. Elle a expliqué à Human Rights Watch qu'environ 15 soldats ont pénétré dans sa maison, ont pris son téléphone et ses médicaments, et lui ont ordonné sous la menace de leurs armes d'enlever sa jambe artificielle : « Ils m'ont regardée ramper et ont ri. Ils m'ont demandé où vivaient les Amba boys [séparatistes] et j'ai répondu que je ne savais pas. Comme ils ont emporté mes médicaments, j'ai été malade. »

Des personnes handicapées ont aussi subi des abus aux points de contrôle tenus par les forces de sécurité ou aux barrages routiers érigés par les séparatistes. Souvent, elles se déplacent parce qu'elles ont été chassées par les violences. Après que des militaires ont brûlé sa maison à Kumbo, dans la région du Nord-Ouest, en décembre 2018, un homme de 41 ans atteint de handicap physique qui circulait en taxi a été stoppé par un soldat à un point de contrôle à Jakiri, dans la région du Nord-Ouest, le 19 janvier 2019, et a été frappé :

J'ai dû descendre de la voiture en rampant avec mes mains, puis un soldat m'a frappé durement avec son fusil au bras droit. Le soldat a dit que je m'enfuyais parce que j'étais un collaborateur des Ambas [séparatistes].

Une femme de 43 ans présentant un handicap physique a décrit comment elle a été ridiculisée par des policiers à un point de contrôle à Nsoh, dans la région du Nord-Ouest, en mai 2018 :

Les policiers étaient alignés en file. Le premier vérifiait les cartes d'identité, le second tenait une corde en travers de la route [comme une sorte de barricade] et les deux autres prélevaient de l'argent aux conducteurs. Lorsque j'ai présenté ma carte d'identité et que j'ai avancé jusqu'au policier tenant la corde, celui-ci s'est moqué de moi et m'a dit en français : « Je veux que tu sautes par-dessus cette corde. » Son collègue lui a dit de me laisser tranquille à cause de mon handicap, mais le policier m'a demandé de sauter quatre fois de plus, avant d'abandonner et de m'insulter parce que je suis anglophone.

Fuir les violences

Les personnes sont souvent forcées de fuir lorsque les violences commencent. Pour les personnes handicapées, notamment celles ayant une mobilité réduite et des déficiences visuelles, le fait de fuir les attaques les expose à un plus grand risque que les autres personnes qui s'enfuient.

Un homme de 27 ans atteint de handicap physique, habitant à Guzang, dans la région du Nord-Ouest, a indiqué qu'il a dû s'enfuir de son village quand les gendarmes l'ont attaqué le 30 octobre 2018 et ont détruit son magasin :

J'ai rencontré beaucoup de difficultés pour m'enfuir parce que je devais aider ma femme enceinte et mon enfant âgé de deux ans. Avant de trouver une voiture, nous avons dû marcher pendant deux kilomètres à travers la brousse. Comme j'utilise une béquille, il m'était impossible d'emporter tout bagage, donc je suis parti les mains vides, avec uniquement les vêtements que je portais.

Un étudiant aveugle de 24 ans a parcouru environ 100 kilomètres sans aucune aide, depuis sa maison à Meluf jusqu'à Bamenda, dans la région du Nord-Ouest, le 3 décembre 2018, lorsque des soldats ont brûlé sa maison. Il a raconté :

Non seulement j'ai tout perdu, y compris mes certificats scolaires, mais j'ai dû m'échapper par mes propres moyens, parce que je suis orphelin. J'ai eu très peur pendant le trajet parce que je ne vois pas autour de moi, je ne peux pas voir le danger arriver.

Bon nombre ont dû compter sur des proches ou des amis, lorsqu'ils le pouvaient, pour les porter ou les guider pour échapper aux violences.

Une mère célibataire de 37 ans atteinte de handicap physique et sans appareil fonctionnel a dû lutter pour s'enfuir vers les bois à l'extérieur d'Etoko, dans la région du Sud-Ouest, après que le village a subi un raid des forces de sécurité recherchant des séparatistes en mai 2018 :

Tout le monde courait, et j'ai paniqué parce que je ne pouvais pas aller aussi vite que les autres. J'ai dû utiliser une petite branche d'arbre comme canne pour me soutenir et avancer plus vite. Ma sœur marchait à mon rythme pour m'aider. Nous avons passé trois jours dans la brousse, à dormir sur le sol, sans nourriture.

Ceux qui portaient ou aidaient des personnes handicapées étaient aussi exposés à un risque accru pendant leur fuite vers un lieu sûr.

Une femme de 32 ans qui s'occupe de son neveu âgé de 11 ans, atteint de troubles du développement et de handicap physique, a raconté qu'elle était dans le village de Bambili, dans la région du Nord-Ouest, lorsque des affrontements ont éclaté entre forces de sécurité et séparatistes le 10 février 2019 :

C'était à la veille de la célébration de la journée nationale de la jeunesse et il y a eu des tirs pendant un violent affrontement entre l'armée et les Ambas [séparatistes] parce que les Ambas tentaient de perturber la célébration. Nous sommes partis en courant. J'ai dû porter mon neveu sur mon dos et marcher pendant une heure avant de trouver un taxi. C'était difficile parce que j'avançais lentement.

La mère d'un garçon de trois ans atteint de handicap physique et de troubles du développement a expliqué qu'elle a fui son village, Benakuma, dans la région du Nord-Ouest, après des affrontements répétés entre séparatistes et forces de sécurité en juillet 2018, et qu'elle a envisagé d'abandonner son fils :

Nous avons marché pendant une journée. Puis nous avons pris un bus jusqu'à Bamenda. Mon fils devenait de plus en plus faible et j'ai eu peur qu'il meure. Mon devoir en tant que mère est de garantir son bien-être en restant avec lui. Mais [parfois], j'ai pensé que j'aurais pu emporter plus de bagages au lieu de le porter. J'avais l'impression qu'il était un fardeau. Il nous ralentissait et nous avons dû laisser la plupart des choses utiles à la maison.

Un défi essentiel pour la fuite des personnes handicapées était l'absence d'appareils fonctionnels tels que fauteuils roulants, cannes ou béquilles, qui ont été perdus dans le chaos, détruits ou pillés.

Un homme de 26 ans a raconté que sa jambe artificielle s'est cassée alors qu'il fuyait dans la brousse suite à des heurts entre les séparatistes et les soldats dans son quartier à Mile 1, Kumba, dans la région du Sud-Ouest, au début du mois d'octobre 2018 :

Les soldats et les séparatistes se battaient et il y avait des coups de feu, donc je devais partir. Je ne pouvais pas courir vite à cause de mon handicap. Je suis entré dans la forêt et j'ai marché pendant des heures jusqu'à ce que ma jambe artificielle se casse. Je l'ai retirée et je l'ai laissée là. Depuis, je marche avec des béquilles.

Abandonnés sur place

La plupart des personnes handicapées interrogées ont expliqué que leurs proches les ont emmenées vers un lieu sûr lorsque leurs communautés ont été attaquées. Cependant, certaines ont raconté que leurs proches ou soignants n'ont pas pu les prendre avec eux. D'autres ont indiqué qu'elles ont incité leurs proches et leurs voisins de partir sans elles, craignant que leur présence ralentisse les autres ou les mette en danger.

Un homme aveugle de 19 ans qui a fui son village, Baba I, dans la région du Nord-Ouest, suite à des affrontements entre l'armée et les séparatistes à la fin du mois d'octobre 2018, a expliqué qu'il est resté dans son village pendant deux jours alors que sa famille avait fui :

Il y a eu des tirs nourris. J'étais à la maison seul et je me suis caché dans une pièce. Je pouvais entendre les personnes crier. Je pense que j'ai été abandonné parce qu'il aurait été difficile de me guider pendant la fuite. J'aurais pu exposer ma famille à un plus grand danger.

Un étudiant de 25 ans atteint de handicap physique vivant dans le village de Bekora, dans la région du Sud-Ouest, a été abandonné dans sa maison lorsque sa communauté a été attaquée le 6 octobre 2018 :

J'étais aux toilettes lorsque l'armée est entrée dans notre village à la recherche des séparatistes. Il y a eu des fusillades intenses. Mes cousins ne savaient pas où j'étais, donc ils sont partis et m'ont laissé là. Je suis resté aux toilettes pendant près de 4 heures parce que je ne pouvais pas courir et j'avais peur de prendre une balle perdue. Lorsque les coups de feu ont cessé, je suis parti dans les bois rejoindre ma famille.

Un garçon aveugle de 5 ans a été abandonné à son domicile dans le village d'Ajayukndip, dans la région du Sud-Ouest, pendant une attaque menée par des soldats le 14 janvier 2019. Son père a raconté :

Ce matin-là, ma femme et moi sommes allés à la ferme et avons laissé l'enfant avec son grand frère qui n'a que 11 ans. L'armée a envahi la communauté et mon fils de 11 ans s'est enfui, laissant l'enfant seul. L'enfant a tenté de courir, mais il est tombé dans une latrine à fosse. Heureusement, il était toujours vivant lorsque nous l'avons retrouvé.

Maisons incendiées

Les forces de sécurité, y compris des soldats, des membres du Bataillon d'intervention rapide et des gendarmes, ont détruit et pillé des centaines de maisons dans les régions anglophones. Des personnes handicapées ont souvent tout perdu, leurs maisons accessibles, leurs appareils fonctionnels et leurs moyens de subsistance.

Quinze des 45 personnes handicapées interrogées ont indiqué que les forces de sécurité ont brûlé leurs biens.

Une femme de 37 ans ayant des difficultés de mobilité a expliqué que sa maison a été incendiée lors d'affrontements entre les séparatistes et les forces de sécurité dans son village, Etoko, dans la région du Sud-Ouest, en juillet 2018 :

Les séparatistes ont couru vers ma maison et l'armée les a poursuivis. Les soldats sont entrés chez moi et ont mis le feu. Je me suis enfuie dans la brousse où j'ai passé deux jours sans nourriture, allongée sur le sol et me couvrant la tête de peur. J'ai perdu ma maison et la canne que j'utilisais pour marcher.

Un homme de 66 ans atteint d'une déficience visuelle vivant à Ekona, dans la région du Sud-Ouest, a raconté que sa maison a été incendiée par les gendarmes le 6 octobre 2018 :

Les gendarmes sont venus et ont commencé à brûler les maisons. Nous avons dû fuir et dormir dans la brousse pendant plusieurs jours. Lorsque nous sommes revenus, nous avons vu que notre maison avait été entièrement brûlée avec tout à l'intérieur, nourriture, vêtements, médicaments, documents... J'ai travaillé dur toute ma vie pour donner un abri à ma famille, mais maintenant nous sommes sans domicile, à devoir mendier pour manger. Comme je suis aveugle, ce n'est pas facile pour moi de reconstruire ce que nous avons perdu.

À de rares occasions, certains membres des forces de sécurité ont épargné des personnes handicapées qui avaient été abandonnées sur place.

Une femme de 31 ans atteinte de handicap physique a indiqué qu'elle n'a pas pu s'enfuir lorsque des soldats sont arrivés dans son village, Ogomoko, dans la région du Sud-Ouest, le 15 février 2019 :

Les militaires sont venus et ont commencé à arrêter des personnes suspectées d'appartenir à des groupes séparatistes. J'avais peur qu'ils me prennent aussi. Depuis que mon fil a été tué le 3 mars 2018 par une balle perdue tirée par les gendarmes près du village d'Afab, j'ai peur des militaires. Mais cette fois, un soldat est entré dans ma maison et m'a dit que ce n'était pas sûr pour moi de rester là, il m'a dit que beaucoup de personnes âgées et handicapées ont été brûlées vives dans leurs maisons, donc il m'a aidé à m'enfuir.

Les soldats ont aussi épargné sa maison et ne l'ont pas incendiée.

Accès à l'aide pour les personnes déplacées internes

La vie pour les personnes déplacées internes est difficile, et les personnes déplacées en situation de handicap font face à des difficultés supplémentaires pour obtenir de l'aide et satisfaire leurs besoins essentiels, comme la nourriture, l'hygiène et les soins de santé.

Seules 9 personnes handicapées sur les 45 interrogées ont reçu une aide humanitaire. Dans tous ces cas sauf un, l'aide a été distribuée par des organisations caritatives locales dans les centres urbains. Les personnes déplacées trouvant refuge dans des zones isolées ont peu ou pas accès à l'aide en raison des problèmes de sécurité.

Les travailleurs humanitaires au Cameroun ont indiqué qu'il y avait des disparités immenses dans la couverture de l'aide. « C'est une goutte d'eau dans l'océan », a expliqué un employé de l'ONU dans la région du Sud-Ouest. « Il y a de grands territoires dans les régions anglophones où la crise a frappé durement la population locale, mais où les organisations d'aide ne sont pas encore intervenues. »

La situation est plus facile dans les zones urbaines. Cependant, même dans les villes comme Buea ou Bamenda, les personnes déplacées handicapées qui sont hébergées par des familles locales trouvent qu'il est difficile de s'adapter ou d'obtenir des services. Toutes les personnes déplacées handicapées interrogées ont décrit une surpopulation importante et des difficultés pour accéder à l'eau et à des installations sanitaires.

Un homme aveugle de 66 ans qui a quitté son village, Ekona, dans la région du Sud-Ouest, a indiqué que les conditions de vie à Buea, où il vit maintenant, sont difficiles :

Nous sommes huit dans une pièce ; nous dormons tous ensemble. Il n'y a pas d'intimité, l'espace est restreint et nous pouvons à peine bouger. Pour accéder aux toilettes, je dois passer par plusieurs marches, ce qui est très difficile pour une personne comme moi qui ne voit pas.

Un homme de 25 ans ayant une mobilité réduite originaire du village de Bekora et vivant maintenant à Buea a expliqué qu'il partage une petite pièce avec six amis. Il a raconté qu'à défaut d'être porté ou d'avoir un environnement accessible, il doit utiliser ses mains pour se déplacer :

Le plus grand défi est les toilettes. Elles sont dehors et utilisées par beaucoup de personnes, donc c'est souvent dégoûtant. J'ai peur d'attraper bientôt une maladie parce que je dois ramper jusqu'aux toilettes avec mes mains. En raison de la surpopulation et du manque d'accessibilité, je suis obligé de me laver au milieu de la nuit ou très tôt le matin.

Les besoins des personnes handicapées touchées par la crise sont considérables et peuvent être très spécifiques, mais ils ne sont pas toujours intégrés dans les programmes humanitaires. Une personne chargée de la protection au sein d'un groupe non gouvernemental international dans la région du Sud-Ouest a déclaré que même si de l'aide est prévue pour les personnes handicapées, il n'y a pas de programmes spécifiques pour répondre à leurs besoins et en particulier, il n'y a pas assez de services disponibles comme la réadaptation, des appareils fonctionnels et des informations accessibles. Elle a précisé : « Pendant les premières phases du projet, il y a en général un sentiment d'urgence, une précipitation pour intervenir qui peut laisser de côté des aspects importants sur les besoins des personnes handicapées. »

Les organisations d'aide internationales intervenant dans les zones de déplacement dans les régions anglophones ont toutes indiqué qu'elles ne disposent pas de programmes ciblés pour répondre aux droits et aux besoins des personnes déplacées handicapées.

Stigmatisation et discrimination

Les communautés accueillant les personnes déplacées ont généralement fait preuve de solidarité et ont hébergé dans leurs maisons des personnes qui ont fui les violences. Cependant, les personnes handicapées subissent une stigmatisation, qui les maintient dans la détresse dans les zones où elles ont fui. Une employée d'une organisation caritative locale à Bamenda a indiqué que certains hébergeurs potentiels n'accepteront pas une famille parce qu'ils ne veulent pas d'une personne handicapée dans leur maison. « Malheureusement, il y a des croyances culturelles qui façonnent la compréhension locale du handicap et qui conduisent à une discrimination, contre laquelle il faudrait lutter par des activités de sensibilisation plus nombreuses », a-t-elle expliqué.

Une femme de 36 ans, mère d'un enfant atteint de troubles du développement, a raconté qu'elle s'est retrouvée dans la détresse à Bamenda lorsqu'elle est arrivée là en novembre 2018 après avoir fui son village, Bali Bawock, dans la région du Nord-Ouest : « J'ai eu tellement de problèmes pour porter [mon enfant] sur le dos quand nous avons fui pour notre sécurité. Il y a trop de stigmatisation envers les personnes handicapées. Personne ne veut héberger un enfant qui bave tout le temps et utilise encore des couches à l'âge de 7 ans. Les gens nous rejettent. » Cette mère vit maintenant avec son fils ainsi que sa sœur et d'autres personnes à Bamenda et elle et son fils reçoivent de l'aide d'un centre de réadaptation local qui leur permet d'avoir accès à des soins de santé et à l'éducation.

Un bénévole d'une organisation locale offrant des services aux personnes handicapées dans la région du Sud-Ouest a indiqué : « Les gens au Cameroun ont des perceptions négatives vis-à-vis du handicap. Beaucoup pensent que le handicap est un sort jeté par les mauvais esprits. D'autres pensent que les personnes handicapées sont inutiles. Du fait de ces perceptions, les gens ne veulent pas apporter leur aide ou se mêler aux personnes handicapées. »

Un étudiant aveugle âgé de 27 ans a raconté que, grâce à l'aide d'une femme bienveillante, il a réussi à fuir à Bamenda lorsque des heurts entre forces de sécurité et séparatistes ont éclaté dans son village, Tobin, dans la région du Nord-Ouest, en septembre 2018. Alors que les deux jours de marche dans la brousse ont été très difficiles, cela n'est pas devenu plus facile une fois en ville :

Ici à Bamenda, je n'ai pas d'endroit où vivre, je dors là où je me trouve lorsque la nuit tombe. C'est difficile, je suis déplacé. Je n'ai pas d'amis ou de famille sur qui compter et généralement les gens n'aiment pas avoir une personne handicapée dans leur entourage, donc si vous êtes aveugle ou sourd, ou sur des béquilles, personne ne vous accueille chez lui. Je lutte souvent pour trouver un abri.

La crise dans les régions anglophones a exacerbé une situation déjà difficile pour les personnes handicapées. « Les personnes handicapées ont toujours rencontré des défis dans tous les aspects de la vie », a souligné un responsable d'un réseau d'organisations aidant les personnes handicapées dans la région du Sud-Ouest. « Même avant cette crise, elles avaient des difficultés pour accéder aux services de base, notamment l'éducation, l'emploi et les soins de santé. Elles souffraient aussi de discrimination. »

Accès à des soins de santé

L'accès à des soins de santé est perturbé dans les régions anglophones. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies estime que 40 pour cent des établissements de santé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ne sont pas opérationnels. Human Rights Watch a documenté de nombreuses attaques contre des établissements médicaux et des travailleurs de la santé depuis décembre 2018. D'après Médecins Sans Frontières, 61 établissements de santé et 39 professionnels médicaux ont été attaqués depuis mai 2018, privant les populations d'accès à des soins médicaux, souvent lorsqu'elles en ont le plus besoin.

Un représentant d'un réseau soutenant les personnes handicapées dans la région du Sud-Ouest a indiqué que les personnes handicapées ont eu des difficultés pour accéder aux soins de santé depuis que les violences ont commencé :

Même avant cette crise, les personnes handicapées avaient moins accès aux services de soins de santé. Cette crise a détérioré une situation déjà mauvaise. Des hôpitaux ont été détruits ou saccagés, des personnels médicaux menacés ou tués. De nombreux médecins ont aussi fui à cause des violences.

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