Ile Maurice: Bureau de l'Audit - Le nouveau directeur au cœur d'un conflit d'intérêts

Depuis le 1er août, le bureau de l'Audit compte un nouveau directeur. Mais Sunil Romooah était jusqu'à tout récemment l'Accountant General.

En somme, il est appelé à auditer les dépenses encourues par l'État grâce à sa signature. évoquant la technicité du calendrier, le principal concerné écarte tout risque de conflit d'intérêts. Une explication qui ne convainc pas les experts de la finance.

«II est le directeur de l'Audit et quelles sont les fonctions qu'il a occupées précédemment ?», demandera Aadil Ameer Meea à Pravind Jugnauth lors de la Prime Minister's Question Time, à l'Assemblée nationale, à la mi-journée aujourd'hui, mardi 13 août. Le Premier ministre devra se démener - et ça risque d'être difficile - pour écarter les accusations de conflit d'intérêts qui fusent des rangs de l'opposition mais aussi des experts de la finance. Car le nouveau titulaire, Sunil Romooah, n'était nul autre que l'Accountant General à la fin de l'année financière 2018-2019. Chaque roupie dépensée durant cette année financière a été décaissée après sa signature. Il siégeait aussi sur plusieurs conseils d'administration de parapublics ou de comités de gestion de fonds publics, comme le Loto Fund, le Prime Minister's Cyclone Relief Fund ou le Foreign Currency Treasury Management Fund. Or, sa première tâche au bureau de l'Audit sera d'auditer les comptes de l'année financière 2018-2019.

Le premier mécontent, c'est Xavier-Luc Duval, le leader de l'opposition. Selon l'article 110 de la Constitution, la Public Services Commission (PSC) nomme le directeur de l'Audit après consultation avec le Premier ministre et le leader de l'opposition. «J'ai rencontré (des officiers de) la PSC à mon bureau et je leur ai fait clairement comprendre mon opposition à cette nomination qui, selon ma compréhension, a été proposée par le Prime Minister's Office», raconte Xavier-Luc Duval. «D'un côté, parce que j'estime que les adjoints au directeur sortant pouvaient entretenir des aspirations légitimes pour les bons et loyaux services durant des années, ce qui aurait conduit à des promotions automatiques dans toute la pyramide. Mais aussi parce qu'il y a ce risque de conflits d'intérêts.»

Dans le jargon technique de la comptabilité, Sunil Romooah fait face à un Self-Review Risk, expliquent deux partenaires de deux cabinets d'audit du Big Four. «Le titulaire doit être conscient de cela et refuser la nomination, ou s'arranger pour ne pas travailler sur cet exercice précis», disent-ils. Cette solution au bureau de l'Audit n'est cependant pas envisageable. Car si un cabinet d'audit compte plusieurs clients et un auditeur peut éviter un dossier précis, le bureau de l'Audit n'a qu'un seul compte à auditer : celui du gouvernement. Sunil Romooah est donc condamné à se pencher sur l'année financière 2018-2019.

Dans un e-mail échangé avec la rédaction de l'express hier, Sunil Romooah s'est expliqué. «Je vais auditer les comptes de l'année financière 2018- 2019. Or, la préparation de ces Financial Statements qui seront signés par le futur Accountant General entre octobre et décembre 2019 n'a même pas encore commencé. Quant aux corps et fonds publics où je siège, je ne suis pas directement impliqué dans la rédaction de leurs Financial Statements.» De toute façon, conclut-il, «l'audit implique tout le staff du bureau de l'Audit sous la supervision de mes adjoints et ils exercent la plus haute indépendance et objectivité en suivant les normes internationales».

Mais son explication ne convainc pas. «N'oubliez pas que le bureau de l'Audit ne fonctionne pas comme un cabinet privé classique qui ne se penche que sur les chiffres du Financial Statement », renchérit Xavier-Luc Duval. «Le directeur de l'Audit rédige un rapport où il questionne les prises de décision. Il doit se demander, par exemple, si l'État aurait dû payer pour le séjour d'Etienne Sinatambou à l'hôtel Maritim pour une conférence en septembre 2018, alors qu'il dispose déjà d'une voiture avec chauffeur et qu'il pouvait s'y rendre sans s'y loger, et, par la suite, émettre une opinion.»

C'est aussi l'argument d'un des deux partenaires des deux firmes du Big Four que nous avons interrogés. «Ce n'est pas qu'une question de Financial Statement. Toutes les décisions incluant celles sur les dépenses jusqu'au 30 juin 2019 ont été initiées, approuvées ou endossées par lui, et il faudra cette fois qu'il les remette en question.»

Un autre auditeur interrogé explique «qu'être Accountant General, c'est être l'équivalent de Chief Financial Officer (CFO) du gouvernement. C'est un métier complètement différent de celui d'auditeur, plus fouineur, et qui contrôle, avec un esprit critique, ce qui a été fait précédemment. Même s'il délègue ses responsabilités à d'autres auditeurs travaillant sous lui pour l'audit 2018-19, il restera au minimum le problème de perception d'indépendance qui ne sera jamais atteint puisque, immanquablement, il devra, en signataire final, être celui qui passera ses commentaires sur le travail qu'il avait lui-même fait précédemment comme Accountant General.»

Notre interlocuteur ajoute que «dans le privé, on applique régulièrement un cooling off period entre deux fonctions a priori conflictuelles. Par exemple, un auditeur qui devient directeur ou un CFO qui deviendrait auditeur et l'on se demande qu'est-ce qui est différent, a fortiori quand l'argent public est engagé».

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