Sénégal: El Cantara Sarr, Sg SIENS - «S'interroger sur les determinants de l'echec scolaire »

interview

Le secrétaire général du Syndicat des inspecteurs de l'éducation et de la formation du Sénégal invite les acteurs à s'interroger sans fard sur les déterminants de l'échec scolaire au Sénégal.

El Cantara Sarr cite : les conditions de travail, le temps d'apprentissage, la formation des enseignants, le modèle d'apprentissage, la langue d'apprentissage, la législation des examens, la motivation des enseignants, les curricula, le mode et le type d'évaluation, les copies des candidats sur les dix dernières années, le financement du système.

Tout comme, dans cet entretien, il déplore le vide généré par le reformatage du dispositif institutionnel avec la suppression du poste de Premier ministre impactant lourdement le suivi de la mise en œuvre des accords via le dispositif de monitoring qui était une des prérogatives de ce dernier.

Vous avez suivi avec attention les résultats des examens nationaux. Le bac enregistre 37% de taux de réussite. Qu'en est-il du Bfem et du Cfee?

En ce qui concerne les évaluations certificatives de même que les agrégats permettant d'apprécier le niveau d'accès et de qualité du système, le Sénégal connaît depuis quelques années une stagnation et un cycle de contre-performances que tous les acteurs doivent analyser de manière rigoureuse et dépassionnée en vue d'apporter les remédiations et correctifs appropriés.

Ainsi, depuis à tout le moins l'année de référence 2013, les taux d'échec sont pour le Bac général autour de 60%. Un gap inquiétant compte tenu de l'évolution des effectifs et les réformes visant à améliorer la qualité des processus et conditions d'évaluation.

A ce titre, nous pourrons citer la création du FAEB par le décret 2018-859 en mai 2018 visant à sortir de la récurrence des traumatismes engendrés par les retards de paiements des prestations des acteurs, l'évaluation systématique du dispositif depuis 2018 avec la nouvelle gestion en vue d'améliorer de manière inclusive l'organisation de l'évaluation, l'organisation de progressions harmonisées et évaluations standardisées (Phares) avec à la clé un dispositif de remédiation dans les académies ...

En ce qui concerne le Bfem et le Cfee 2019, les données disponibles confirment que là aussi la même logique s'applique depuis 2013. En effet, les taux d'échec pour le Bfem suivent la même tendance alarmante malgré le dispositif réglementaire très complaisant expliquant en partie le niveau des taux de réussite.

A ce niveau, les taux d'échec stagnent depuis 2013 autour d'environ un peu plus de 50% sauf en 2016, 2018 et 2019. L'écart relevé à partir de l'année de référence est de +10,55 points (51,71% en 2019 soit une baisse de -0,4 points par rapport à 2018).

Les explications de cette « évolution positive » sur la période de référence pourraient être recherchées dans le dispositif d'organisation de l'évaluation encourageant la concurrence entre académies et des pratiques peu objectives rendues possibles par la recherche d'efficience du point de vue du coût de l'activité.

L'effet pervers de cette situation peut se lire dans les résultats contradictoires des mêmes apprenants au Bac soit 03 années seulement après le Bfem.

Pour le Cfee, l'analyse des résultats dans la période révèle une situation quasi similaire avec une évolution positive de 23,41 points (57,30% en 2019 soit une hausse de +1,79 points par rapport à 2018) à côté d'un taux d'échec moyen d'environ plus de 50% jusqu'en 2015 et d'environ 40% à partir de 2016.

Il est ainsi évident qu'il est nécessaire, dans une politique de rentabilité des investissements, de s'interroger sans fard sur les déterminants de l'échec scolaire au Sénégal.

C'est là un des chantiers prioritaires, à côté des causes d'instabilité quasi chronique, que le nouveau ministère de l'Education nationale (Men) doit adresser de manière très urgente et inclusive en vue d'une réorientation positive.

Il est aussi évident qu'il faut s'interroger et analyser les déterminants de la contre-performance scolaire au-delà des variables habituellement pointées (quantum non réalisé du fait des perturbations, baisse de niveau...) et entrer dans le code source du logiciel pour lire de manière correcte le message que nous envoient les chiffres.

Et pour cela, il faut, nous semble-t-il, interroger plusieurs variables telles que : les conditions de travail, le temps d'apprentissage, la formation des enseignants, le modèle d'apprentissage, la langue d'apprentissage, la législation des examens, la motivation des enseignants, les curricula, le mode et le type d'évaluation, les copies des candidats sur les dix dernières années, le financement du système...

C'est seulement, de mon point de vue, à ce prix-là que nous ferons en sorte que les contreperformances soient l'exception et non la règle.

Ces mauvais résultats ne sont-ils pas la résultante d'une non application des accords que vous avez signés avec le gouvernement?

Cela pourrait en être en partie la cause. En effet, en ce qui concerne le protocole d'accord d'avril 2018 avec le G6, les intéressés évoquent de manière insistante le non-respect des accords et le vide généré par le reformatage du dispositif institutionnel avec la suppression du poste de Premier ministre impactant lourdement le suivi de la mise en œuvre des accords via le dispositif de monitoring qui était une des prérogatives de ce dernier.

A l'état actuel, le gouvernement se cherche et essaie de noyer le poisson et neutraliser la dynamique unitaire enclenchée avec les autres secteurs de l'administration publique et les centrales syndicales autour de préoccupations centrées sur la reprise des séances de monitoring et des négociations, notamment avec le Syndicat des Inspecteurs de l'enseignement (Siens), ainsi que l'urgence de donner suite aux travaux autour du système de rémunération des agents de la fonction publique par une correction effective des inéquités.

Le gouvernement ne semble pas, pour le moment, disposé à répondre à ces interpellations de manière positive et procède, a contrario, par intimidation (interdiction de manifestations publiques), dilatoire, tentatives de neutralisation de la dynamique unitaire et dispersion qui semble faire son effet, vu la relative vacance syndicale observée depuis la marche avortée du 28 juin.

En ce qui concerne le Siens, le Men est attendu dans un premier temps autour de l'actualisation du projet de protocole sectoriel dont les travaux ont été suspendus depuis le 15 janvier 2019 à la veille des élections présidentielles, et ensuite le portage adéquat pour un passage à l'échelle sur les questions en dehors des prérogatives du Men.

Nous espérons que la hiérarchie respectera son engagement à répondre favorablement à cette attente, ce qui permettra d'aménager les conditions d'une sortie de crise avec la signature d'un protocole d'accord qui serait alors à verser dans le panier du monitoring que le gouvernement devrait diligenter.

Il va de soi qu'en partie, l'instabilité que le système a connu avec la grève du G6 et celle du Siens depuis mai 2018 a forcément impacté la qualité et l'efficacité du dispositif en perturbant le fonctionnement normal du système et au-delà la motivation des acteurs en charge des enseignements, de l'animation, du contrôle, de l'évaluation et globalement de la transformation de intrants en résultats.

Devrions-nous nous interroger sur le pilotage du système qui cherche la qualité depuis une décennie ?

Il est évident que nous devons, au-delà de l'interrogation, envisager une rupture radicale à partir de la société civile organique considérant la problématique de l'efficacité du système : faiblesse des indicateurs et importance des pertes. TBS (86%)/TBPS (17,4%), Taux d'achèvement (61%), taux de redoublement (4%), taux d'abandon (11%), performances scolaires faibles sur les 05 dernières années aux différentes évaluations certificatives et déterminants non maîtrisés (taux d'échec élevés : 2018 : CFEE : 55%, BFEM : 52% ; BAC : 35%) et le défaut d'exhaustivité et donc la fiabilité des informations financières éclairant sur les investissements et partant, les efforts de l'État du Sénégal et des ménages en matière d'éducation.

La non disponibilité de données statistiques sur des questions telles que : châtiments corporels, harcèlements, violence, discrimination et abus sexuels, besoins spéciaux et zones défavorisées, la contribution du privé, des ménages et des Collectivités Territoriales dans l'effort d'éducation... est aussi un paramètre.

La disponibilité des données sur la rémunération des fonctionnaires (celles concernant les contractuels disponibles : 62 milliards) dans un contexte réclamant une vérité et une transparence des données fournies, doit être de mise.

Avec la question des langues nationales, il existe des modèles éprouvés et stabilisés sur la base de langues codifiées et outillées.

Cependant le Sénégal reste toujours dans une logique d'expérimentation de modèles non durables, en contradiction flagrante avec les attentes et besoins ainsi que les recommandations des ANEF ; La question du recrutement d'enseignants en nombre et en qualité, de même que la question de la durée et du dispositif de formation (CRFPE).

A titre d'exemple, les besoins 2019 étaient estimés à plus de 3000 enseignants et le recrutement autorisé après « arbitrage » de 1750 élèves-maîtres en deçà des besoins, ce qui implique la fermeture de certains CRFPE et un déficit en enseignants qui induira des ajustements en termes de redéploiements, création de classes spéciales...impactant le niveau des prestations et les performances en bout de chaîne...

Autant de points critiques qui requièrent, il nous semble, dans leur adressage, une approche résolument partenariale, ouverte et inclusive, dans le respect, la confiance et la sincérité.

Si ce défi de réappropriation/résolution est collectivement relevé dans le respect des prérogatives de chacun, nous pourrons espérer initier une dynamique de reconstruction vertueuse et génératrice de stabilité et donc d'efficacité.

Quelle est la part de responsabilité des inspecteurs sur ces contreperformances ?

Il est évident que le jeu d'acteurs voudrait que les responsabilités soient assumées par les uns et les autres. Cependant il est aussi important de souligner la spécificité de chaque intervenant pour une analyse rigoureuse et une identification de la place et du rôle de chaque entité.

Ainsi, les membres des corps de contrôle ou inspecteurs de l'enseignement ont dans la globalité du système éducatif (petite enfance, cycle fondamental, enseignement technique et formation professionnelle, Éducation de Base des Jeunes et Adultes (Ebja) ainsi que le non formel), tant pour le public que le privé, la responsabilité d'assumer : les charges de contrôle des personnels enseignants , encadrement/accompagnement dans les tâches d'enseignement et de direction, contrôle et supervision de la gestion pédagogique, administrative, financière et matérielle des écoles et établissements, participation à l'animation et à la vie des écoles et établissements, suivi-évaluation des projets, innovations et expérimentations en cours dans le système, conception et planification des actions de développement de l'éducation, mise en œuvre des options, stratégies et orientations, liaison avec les organes de gestion et partenaires de l'École...

L'inspecteur de l'enseignement est donc en charge du pilotage et de l'administration du système. De ce point de vue, il est hautement comptable du contrôle du respect de la norme et de l'efficacité du système éducatif. Mais il évolue aussi dans un système complexe impliquant d'autres acteurs à logiques variables et quelquefois contradictoires dans un environnement le plus souvent hostile.

Cela justifie la nécessité de mettre cet agent de la hiérarchie A1 dans des conditions de performance qui impliquent au-delà des conditions matérielles de travail et d'un effectif pertinent eu égard aux besoins de formation initiale et continue, la mise en place d'un dispositif opérationnel adéquat, ainsi qu'une valorisation de la fonction passant aussi et surtout par une rémunération et une motivation suffisamment attractives.

Il s'y ajoute la nécessaire amélioration du ratio inspecteurs/enseignants, surtout pour le moyen secondaire qui se singularise par un déficit criant d'inspecteurs de spécialités et vie scolaire pour renforcer le contrôle encadrement des enseignants et établissements.

Contrairement à cela, les membres des corps de contrôle sont plongés depuis mai 2018 dans un cycle de perturbations motivées par une réponse inappropriée à des attentes relevant de catégories financières, réglementaires, opérationnelles et de carrière.

Cette situation d'instabilité impacte négativement la motivation des agents et le niveau des prestations au détriment de l'efficacité attendue.

A titre illustratif, la grève des inspecteurs a engendré entre autres dégâts collatéraux un passif de plus de 15ooo agents admissibles aux CAP et CEAP. Cela constitue une bombe à retardement qui impactera sûrement l'année scolaire 2019- 2020 et au-delà.

Sur quelle base les acteurs doivent-ils partir pour espérer avoir une éducation de qualité ?

Il est essentiel et vital, de ce point de vue, que nous sortions de la logique de jeu d'acteurs et de formalisme.

Penser sincèrement et durablement le système d'éducation et de formation et travailler à sortir de la logique d'échec et d'exclusion (plus de 1,500,000 enfants hors écoles), notamment par un réinvestissement/réappropriation de valeurs positives authentiques en cohérence avec nos réalités socioculturelles.

Ce travail de réactualisation/refonte doit nécessairement avoir comme point d'ancrage les recommandations des ANEF et intégrer le souci d'inclusion et de réponses pertinentes aux attentes des partenaires sociaux passant inévitablement par un dialogue social et de gestion articulant les spécificités et contraintes et ayant comme points d'articulation le souci de restauration de l'équité dans le partage des ressources et la réorganisation de la hiérarchie des fonctions.

En vérité, l'État, responsable au premier chef, doit travailler à attirer et maintenir les meilleurs profils de ses enfants dans l'éducation et la formation, conformément aux recommandations faites par l'UNESCO dans le rapport de suivi de l'EPT 2014 aux États soucieux d'une éducation de qualité pour tous, au lieu d'assister à la saignée que nous constatons présentement vers des secteurs plus « attractifs ».

En définitive, quand toutes les ressources sont disponibles et que le succès semble hors de portée, la solution , il nous semble, est de : « Penser vrai, parler vrai et faire vrai ». La seule et unique voie de salut pour le Sénégal.

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