Sénégal: Cheikh Mbow - «Le Paquet n'arrive jamais à atteindre 40%»

interview

En posant un regard froid sur les résultats du baccalauréat de 2019, avec notamment 37% de taux de réussite, le désormais directeur exécutif - changement de titre survenu à l'occasion de la 4e assemblée générale de la Coalition des syndicats en synergie pour la défense de l'école publique (Cosydep) - fait remarquer que les élèves ne sont pas le problème.

Pour lui, c'est plutôt le système qui a échoué, avec un niveau très bas des taux de réussite aux examens qui s'accentue d'année en année. Le PAQUET n'arrive jamais à atteindre 40% alors qu'on se rapprochait de 50% avec le PDEF.

Dans cet entretien, il est revenu sur le concours général non sans préconiser un retour effectif des surdoués au pays.

« N'est-ce pas un investissement perdu que de former des cracks qui vont développer d'autres pays ? », s'interroge-t-il. Sur le monitoring des accords, il invite le président de la République à désigner très rapidement l'animateur du monitoring pour la stabilité durable du système.

En cette fin d'année scolaire 2018-2019, quel bilan tirez-vous ?

Je voudrais tout d'abord souligner, qu'au moment où nous marquons la fin de l'année pour plus de 4 millions d'apprenants, l'école n'a toujours jamais démarré pour près de 1 million 500 mille enfants. Ce qui est une entrave au droit à l'éducation pour tous.

Ensuite dire que le bilan de l'année scolaire 2018-2019 intègre des aspects spécifiques qui la singularisent. Il s'agit d'une année marquée par des événements particuliers dont les plus prégnants sont l'élection présidentielle de février 2019 ainsi que la Coupe d'Afrique des Nations.

Il convient aussi de noter le changement intervenu dans le top management du ministère de l'Education. J'espère que le nouveau ministre, M. Talla, mettra à profit son expérience à la formation professionnelle pour la réelle articulation entre l'enseignement général et la formation professionnelle.

Aussi, il faut dire que 2018- 2019 a été une année essentiellement calme sans perturbations majeures.

Nous avons néanmoins noté l'impact négatif de l'élection présidentielle sur la quiétude de l'environnement des apprentissages à travers l'attraction de la campagne électorale sur les élèves, jeunes adolescents, qui forment la plus grande partie des primo-votants ; les événements du Lycée de Bignona où des responsables ont été hâtivement sanctionnés sur fond politicien mais aussi les quelques agitations notées dans le secteur de l'enseignement supérieur.

Enfin, 2018-2019 a confirmé la faible tendance des résultats qui sévit depuis une décennie. Des résultats insuffisants, pour ne pas dire médiocres, enregistrés dans les différents examens scolaires.

Nous sommes toujours à 6 élèves sur 10 qui échouent. Ceci atteste que les élèves ne sont pas le problème mais c'est plutôt le système qui a échoué, avec un niveau très bas des taux de réussite aux examens qui s'accentue d'année en année. Le PAQUET n'arrive pas à atteindre 40% alors qu'on se rapprochait de 50% avec le PDEF.

Que faire dans cette situation d'une école publique à genoux ?

Les standards internationaux disent qu'un système est performant quand au moins 80% des apprenants maitrisent 80% des enseignements apprentissages.

Nous devons faire preuve de pragmatisme face aux différents déterminants que sont l'environnement des apprentissages ; l'encyclopédisme du programme sénégalais ; le dispositif d'orientation et de guidance scolaire qui ne peut pas être efficace avec 1 psychologue-conseiller pour 9 500 élèves ; la question enseignante en termes de motivation, de diligence dans le traitement de leurs dossiers, d'encadrement avec un ratio loin de la norme 1 Inspecteur pour plus de 300 enseignants.

On ne sent pas une réelle capacité d'indignation face aux mauvais résultats des examens scolaires ? N'est-ce pas une démission de la communauté ?

C'est dommage d'en arriver au constat que les communautés semblent avoir perdu leur capacité d'indignation face aux contreperformances récurrentes du système éducatif. Pour dire vrai, c'est moins la capacité d'indignation qui est en cause que l'absence d'actions énergiques susceptibles d'apporter la réplique nécessaire.

Cette attitude de quasi impuissance devant cette situation, nous renvoie, malheureusement à notre conception actuelle de l'éducation et de ses fonctions. En fait, devant une telle situation beaucoup de questions surgissent : donne-t-on à l'éducation la place qui lui revient parmi les activités de développement ?

L'éducation reste-t-elle pour notre pays, un instrument efficace d'ascension sociale, un moyen de libération économique et culturelle, le principal levier d'une émergence durable ?

Ces questions méritent une attention particulière, de la part de nos dirigeants et des populations. Les contre-performances du système avec ces échecs répétitifs devraient mobiliser tout le monde. Il nous faut éviter de tomber dans le découragement, la démotivation.

Quelle est votre lecture des résultats du Concours général 2019 ainsi que de la sortie du Président de la République ?

Le concours général 2019 a résonné fortement de l'aveu du président de la République sur l'inefficacité du système.

Au-delà des déclarations, nous espérons que le président donnera des instructions fermes et pragmatiques pour des mesures correctives efficaces à travers une méta-évaluation objective et ouverte durant ces trois mois de vacances.

Nous voudrions aussi en profiter pour féliciter les brillants lauréats mais non sans dire notre opposition à l'élitisme. Il nous faut travailler à démocratiser la qualité et l'excellence.

Le concours général nous aura appris que, pour adresser l'inefficacité du système, les solutions sont dans ce qui justifie les hautes performances des lycées d'excellence.

Justement, c'est dans ces lycées que l'on trouve les professeurs les plus motivés, les meilleurs équipements, des élèves bien entretenus à l'abri de besoins élémentaires, un encadrement particulier du fait des effectifs réduits.

Au total, il ne devrait pas être une surprise d'y rencontrer des 90% à 100 %. D'ailleurs, c'est en considérant tout cela, que nous ne pouvons pas manquer de féliciter les élèves et les enseignants des lycées classiques publics qui évoluent souvent dans des conditions difficiles mais font des résultats plus qu'honorables.

Nous pensons au Lycée Limamoulaye, au CEM de Yeumbeul et au Lycée de Thilogne. En outre, si le concours général nous offre l'un des rares motifs de satisfaction par rapport aux résultats des élèves, nous pensons qu'il est nécessaire de s'occuper du devenir de ces cerveaux à travers un dispositif de suivi, d'encadrement et de motivation pour un retour effectif de ces surdoués au pays. N'est-ce pas un investissement perdu que de former des cracks qui vont développer d'autres pays ?

La suppression du poste de Premier Ministre ne constitue-t-elle pas un blocage au monitoring des accords ?

Nous respectons la décision politique du Chef de l'Etat de supprimer le poste de Premier ministre. Cependant, l'esprit du monitoring devra être maintenu et entretenu. Si les autorités considèrent essentielle la stabilité durable du système, le président de la République devra très rapidement indiquer l'animateur du monitoring.

Le constat amer est que le monitoring des accords a été complément interrompu depuis l'élection présidentielle. Durant cette période, les autorités n'ont pas été disponibles pour le système éducatif qui constitue le devenir des enfants ainsi que pour le suivi des préoccupations de leurs partenaires enseignants.

Nous devons profiter de ces moments d'accalmie pour construire durablement la stabilité. Nous avons malheureusement l'impression que nous n'en profitons pas. Nous attendons souvent le pourrissement pour réagir.

Nous considérons qu'il nous faut mettre à profit les grandes vacances scolaires pour anticiper sur les risques potentiels et les questions à forts enjeux. Dans tous les cas, après la Tabaski, la Cosydep mettra en route sa 2ème édition de la Campagne "Nos Vacances pour l'Ecole".

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