Burkina Faso: Mariage des jumeaux - Pas un pas sans l'autre

Considérés comme des «êtres sacrés» ou des «génies» dans certains milieux traditionnels, la plupart des jumeaux ont souvent tendance à tout faire ensemble. Quitter le célibat le même jour, partager un foyer commun... font, entre autres, partie de leur désir ardent.

A l'intérieur comme à l'extérieur de la concession familiale, des tentes sont dressées. Des femmes font des va-et-vient incessants. Dans une ambiance bon enfant, on s'active pour que tout soit parfait ou presque. Des convives de divers horizons arrivent à bord de leurs «grosses cylindrées».

Les accolades s'enchaînent et les rires fusent de partout. Outre l' «eau de bienvenue», il faut aussi compter avec le «tanmou» (bière locale en lobiri). Les adeptes en raffolent. Les calebasses passent d'une main à l'autre. Les visages s'illuminent après une bonne rasade... Juste un avant-goût d'un évènement majeur dans la famille Hien. Samedi 4 mai 2019. Il est 8 heures. Un temps clément, sans doute dû à la pluie avortée de la veille, règne à Diébougou (province de la Bougouriba). L'enceinte de la mairie grouille de monde. La salle des fêtes, elle, est pleine comme un œuf. Si «le dimanche à Bamako, c'est jour de mariage», comme l'a fredonné le célébrissime couple aveugle malien Amadou et Mariam, au Burkina, ce sont les samedis qui sont ciblés pour convoler en justes nonces. Et comme à l'accoutumée, deux couples s'apprêtent à passer devant l'autorité communale pour sceller leur union. Un fait courant, de prime abord. Mais ceci a quelque chose de particulier. Gertrude Hien et son frère David (prénom d'emprunt) sont des jumeaux. Ils ont décidé de rompre leur célibat à la même date. Gertrude trouve l'initiative naturelle et logique. «Nous sommes venus au monde le même jour. Pourquoi ne pas en faire autant pour le mariage?», s'interroge-t-elle. Malgré leurs points de vue parfois divergents, elle et son frère jumeau se sont accordés pour ne pas entrer dans le cercle des mariés en rangs dispersés. David, lui, parle plutôt de coïncidence. «Gertrude avait choisi le mois d'août et moi celui de mai pour célébrer nos mariages. Comme c'est juste quelques mois d'intervalle, on a opté de le faire en même temps, afin de limiter les déplacements», explique le trentenaire. Personne, selon les propos de sa sœur jumelle, n'avait imaginé ce scénario. Le jour où la nouvelle a été annoncée, c'était l'extase. «J'étais remplie de joie. Je quitte la famille et au même moment, une autre me remplace. C'est un match nul», plaisante Gertrude. Ce projet de mariage commun n'a pas non plus laissé indifférents les parents, notamment le père, Alexis Hien. Son temps est hyper chargé, en ce jour de mariage. Entre accolades, apartés et autres sollicitations, l'instituteur certifié à la retraite est aux anges.

Des «jumeaux porte-bonheur»

L'événement du jour qu'il qualifie de «mystère» a été une surprise pour lui. De mémoire de sénior, le père des jumeaux pense que c'est la première fois qu'un mariage de ce genre a lieu dans la ville. «Les enfants nous ont surpris. J'ai passé une semaine entière avant de réaliser qu'il ne s'agissait pas d'un rêve», indique-t-il, tout fier. Lefièlé Pooda (63 ans), est un parent proche des désormais ex-célibataires. Visage décontracté, cheveux coupe afro, il dit apprécier positivement le choix de ses «enfants». L'autorité municipale qui a officié le mariage, Marie-Josèphe Somé, est aussi sans voix. Première adjointe au maire de Diébougou, c'est la première fois qu'elle célèbre un mariage de jumeaux. Tout émue, elle déclare : «On a déjà eu des mariages collectifs, mais celui de ce matin est spécial. Il a drainé un monde fou et c'est un honneur pour notre commune». Les nouveaux mariés, elle les qualifie de «jumeaux porte-bonheur», parce qu'ils ont fait honneur à leur famille et à la commune à travers leur acte. A l'image de Gertrude et de David, ils sont nombreux les jumeaux qui ont décidé de ne jamais faire un pas sans l'autre. Se marier au même moment fait partie de leurs rêves. Vivant au quartier Dassasgho de Ouagadougou, Alassane et Ousséni Nikiéma, 30 ans, sont de vrais jumeaux. Le visage, la silhouette, la taille, les vêtements... rien ne permet de les différencier. «Nous faisons presque tout ensemble», déclare, tout sourire, Alassane, lui aussi, père de jumelles, Assana et Fousséna. Inséparables, les deux frères travaillent dans leur propre atelier, se déplacent sur la même moto, partagent le même compte bancaire... et se sont mariés le même jour. «Ousséni a été le premier à faire son PPS (pougpoussom : demande de main chez les Mossé). Et je lui ai demandé de m'attendre pour qu'on fasse le mariage ensemble», relate Alassane. Le 16 juillet 2016, jour où, Alassane et Ousséni ont dit «oui» respectivement à Saoudata et à Farida à la mairie de Bogodogo, reste gravé dans leur mémoire. Trois ans après, ils s'en souviennent comme si c'était hier... Lassina et Losséni Paré, ces deux célèbres arbitres de football burkinabè, font aussi partie des jumeaux qui ont scellé leur union le même jour. Depuis leur bas âge, les enfants du vieux Siaka, ont emprunté le même chemin : école primaire et secondaire, armée, enseignement, arbitrage... et mariage. «Lorsque nous étions jeunes, nous avons décidé de célébrer notre mariage le jour où notre anniversaire (27 août) coïncidera avec un samedi. C'est arrivé en 1994, lors de notre trentième année», fait savoir Lassina. Les choses se sont immédiatement mises en place. Un matin du samedi 27 août 1994, à Bobo-Dioulasso, Lassina et Losséni confient leur cœur à leurs conjointes, du moins à leurs Jacqueline (prénom commun de leurs épouses). «Nos épouses sont des jumelles de nom», plaisante Losséni. Et de surcroît, elles sont toutes des Samos originaires du même village. Les frères Paré voient plutôt en ces coïncidences, la main divine.

Partager à tout prix le même foyer

Cette propension à vouloir tout faire ensemble a poussé certaines jumelles à convoiter le même foyer. C'est le cas de Awa et Adama (noms d'emprunt), qui résident dans un quartier populaire de Ouagadougou. Le regard vif, le sourire facile, ces deux jeunes filles (moins de 30 ans) doivent donner du fil à retordre aux prétendants, tant il est difficile de les distinguer. Ces jumelles aux formes sveltes n'ont qu'un seul rêve : épouser le même homme. «Nous sommes très liées. C'est pourquoi, nous avons fait le choix de partager le même homme», justifie Awa. Un jour, un candidat «idéal» se positionne. «On voyait déjà notre rêve se réaliser», se souvient Adama. Et tout d'un coup, le rêve se brise. Après quelques jours de vie commune, à la suite d'un mariage expéditif, «le prince charmant» fait marche arrière. Il est dissuadé par des proches. «De nombreuses personnes ont trouvé notre projet irréaliste. D'autres aussi ont dit que l'islam l'interdit», raconte Awa, le cœur toujours meurtri. Le prétendant, ayant eu peur, a décidé alors de garder Awa et de «refiler» Adama à l'un de ses frères. Que nenni ! Contre toute attente, elles «s'évadent» une nuit sans prendre leurs restes. «A Ouagadougou et dans les villages, il y a des jumelles qui partagent le même homme sans problème. Pourquoi pas nous ?», s'indigne Awa. Déterminées, elles comptent faire aboutir leur projet. Or, l'islam interdit, selon l'imam Ismaël Tiendrebéogo, de regrouper deux sœurs dans le même lien du mariage, que ce soit des jumelles ou non. Cela est envisageable, précise-t-il, uniquement lorsque l'une (par consentement) intègre le foyer à la suite du décès de l'autre. Cette possibilité, précise l'imam, n'est pas à confondre avec le sororat et le lévirat, également proscrits dans la Sourate 24 du Coran. Aussi ajoute-t-il, il n'y a aucune prescription particulière par rapport au mariage des jumeaux en islam. «Si les deux veulent se marier le même jour, sans aucune idée de superstition, il n'y a pas de problème. Mais s'ils pensent que le fait d'être nés le même jour est une raison, cela est une faute», détaille M. Tiendrebéogo. Fatimata et Bintou Kaboré, elles, semblent avoir franchi le Rubicon en réussissant à vivre pendant 46 ans avec le même homme. Sœurs jumelles de 63 ans, elles ont été promises en mariage dès «le ventre de leur maman». «C'est la coutume qui l'a voulu. On ne s'était jamais imaginé une telle chose. C'est la volonté de notre père et nous l'avons respectée», souligne Fatimata. Mises devant le fait accompli, les jumelles ont été obligées de se résigner. Après près d'un demi-siècle de vie commune, elles affirment n'avoir pas de regret. «Etant venues au monde ensemble, nous sommes fières de partager le même foyer. Et il n'y a jamais eu de crise de jalousie entre nous», soutiennent, en chœur, Fatimata (neuf enfants) et Bintou (six gosses). L'époux, Issa Ouédraogo, 71 ans, raconte comment il s'est retrouvé avec les jumelles : «Mon père a demandé la main d'une fille dans la famille de mes épouses actuelles avant sa mort. Et cela lui a été accordé. A la surprise générale, ce sont des jumelles qui sont nées. Leur père a tenu, malgré tout, sa promesse. Il nous les a toutes données en insistant de ne pas les marier séparément». Flatté, le septuagénaire estime que c'est une chance inouïe, car personne ne s'attendait à deux «dulcinées» à la fois. Le mariage, selon ses dires, a été célébré à Zorgho, province du Ganzougou, sur le plan coutumier et dans la religion musulmane. Toutefois, le polygame révèle que c'est récemment, qu'il a appris que l'islam interdit cette forme de mariage.

Des traditions différentes

«Comme nous n'avions pas su et que c'est déjà consommé, nous demandons pardon», se confesse-t-il. «Dieu pardonne à sa communauté trois types de péchés : ceux commis par erreur, sous la contrainte et par oubli. Comme c'est par ignorance, Dieu ne leur tient pas rigueur jusqu'à ce qu'ils le découvrent», explique l'imam Tiendrebéogo. Azera et Haoua Doga, plus connues sous le nom d'artiste «Les Sœurs Doga», ont-elles aussi l'intention de partager le même homme ? «Non !», rétorquent ces jumelles de 47 ans, qui évoquent plutôt une rumeur. «Nous n'avons jamais affirmé que nous voulons vivre avec le même mari. Cela ne nous a jamais effleurés l'esprit», se défend Azera, mère d'une fille de 29 ans. Face aux rumeurs persistantes, elle ironise en ces termes : «D'ailleurs, on va se renseigner et si cela est possible, on va prendre le même mari et tout le monde aura la paix». L'artiste confie, en outre, que leur complicité a fait qu'on les a aussi traitées de «lesbiennes». Amies, confidentes et complices, les sœurs Doga affirment avoir des copains différents et n'écartent pas l'idée de convoler en justes nonces le même jour. Dans la tradition moaga, les jumelles sont censées se marier collectivement même si leurs destinations sont différentes. Au Yatenga, explique le roi Naaba Kiiba, les jumelles sont promises à un seul homme dès leur jeune âge. Le jour de leur mariage, elles vont ensemble chez le futur conjoint qui choisit sa femme parmi les deux. L'autre est raccompagnée avec des présents ou peut décider de rester. Poko et Pogbilo Savadogo, 65 ans, ont subi cette coutume avant de regagner chacune son mari, respectivement à Oufré et à Tougouzagué, deux quartiers de la ville de Ouahigouya, région du Nord. «Nous avons été promises au départ à un seul homme, mais après chacune est allée de son côté», fait savoir, sourire en coin, la veuve Poko. Pour Naaba Kiiba, l'obligation faite aux jumelles de quitter la famille le même jour n'est pas valable pour les jumeaux (garçon et fille). Rimwaya Ouédraogo, 81 ans, conseiller pédagogique à la retraite, souligne, pour sa part, que les jumeaux étaient considérés comme des génies ou des êtres sacrés chez les Yadcé. «Si on ne célèbre pas le mariage des jumelles le même jour, dit-on, un malheur va arriver à la famille», rapporte-t-il. Mais pour l'octogénaire, il n'est pas concevable qu'elles vivent sous le même toit. Une version nuancée par le roi du Yatenga: «Il est possible que les jumelles aient le même mari. Il n'y a aucun interdit dans ce sens. Toutefois, il est rare qu'elles restent ensemble». Dans les sociétés lobi et san, aux dires de Lefièlé Pooda et des frères Paré, on est catégorique : il est interdit aux jumelles de partager le même époux.

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