Soudan: Accord de cogestion de la transition - L'enfant hybride aura-t-il le temps de pousser des dents ?

Le Friendship Hallen a été au centre de toutes les attractions au Soudan et même au-delà, le samedi 17 août 2019. En effet, c'est en ces lieux que les protagonistes de la crise soudanaise, c'est-à-dire les généraux au pouvoir depuis la chute de Omar el-Béchir et les leaders de la contestation, se sont mis d'accord pour cogérer la transition.

Une précision qui vaut son pesant d'or est que la cérémonie de signature de l'accord, a eu lieu en présence de chefs d'Etat et de gouvernement comme le Premier ministre éthiopien et le président kényan. On doit aussi noter la présence du président de la commission de l'Union africaine (UA), co-parrain de l'accord.

Le document a été signé par le numéro deux du Conseil militaire, Mohammed Hamdam Daglo, dit Hemeti, et par le représentant de l'Alliance pour la liberté et le changement, Ahmed al-Rahi.

Ainsi donc, la Transition est lancée et elle doit aboutir à un pouvoir détenu par des civils. Le premier acte majeur de cette phase a été la dissolution du Conseil militaire.

39 mois, c'est excessif pour conduire une Transition

En principe, cette instance doit être remplacée par un Conseil souverain, composé de six civils et de cinq militaires. Cette institution aura la charge de piloter la Transition pour une période de 39 mois.

Les militaires gèreront les 21 premiers mois et les civils les 18 mois restants. L'on peut, d'emblée, saluer la signature de l'accord.

Car, elle est censée ouvrir la voie d'un retour du Soudan à une vie constitutionnelle normale et in fine l'arrimage du pays à la démocratie. Et cette valeur est une denrée rarissime au Soudan. En effet, en 63 ans d'indépendance, le pays a ployé sous la férule du pouvoir kaki durant 54 ans.

Le peuple soudanais a donc une soif légitime de démocratie. C'est pourquoi il a accueilli avec beaucoup de joie et d'espoir, l'accord. Mais l'on peut se poser la question suivante : l'enfant dont les géniteurs sont les militaires et les civils, autrement dit l'enfant hybride, aura-t-il le temps de pousser des dents ?

L'on peut en douter pour plusieurs raisons. La première est liée à la durée de la Transition. 39 mois, soit trois ans et 3 mois, c'est excessif pour conduire une Transition.

Sauf omission ou oubli de notre part, on n'a pas encore enregistré en Afrique voire dans le monde, une période de Transition d'une telle durée. C'est pratiquement un mandat de 4 ans. Et nul ne peut mettre sa main au feu que les choses se dérouleront comme prévu pendant cette période.

La deuxième raison qui fonde notre scepticisme est que les Islamistes et les partisans de l'ancien régime, sont toujours présents au sein de l'appareil de l'Etat. Or, il se trouve qu'ils ne sont pas partie prenante de l'accord.

La probabilité est donc forte qu'ils tentent avant le terme de la Transition, un coup de force pour restaurer l'ancien régime.

A cela, l'on peut ajouter la question des processus de paix dans les Etats du Darfour, du Kordofan du Sud et du Nil bleu.

Ces questions, on le sait, n'ont pas été tranchées par les signataires de l'accord. De ce point de vue, elles peuvent se poser en éléments perturbateurs sérieux de la Transition.

La troisième et dernière raison qui peut mettre en péril la Transition, est à chercher du côté de la junte. En effet, l'on peut se poser la question de savoir si elle va accepter de céder le pouvoir aux civils au terme des 21 premiers mois de gestion.

Rien n'est moins sûr. Car, ce n'est pas de gaîté de cœur que les militaires ont signé l'accord. Ils y ont été contraints par la rue soudanaise et surtout par la communauté internationale.

Les parrains officiels de cet accord doivent mettre un point d'honneur à protéger le bébé

De ce point de vue, l'on peut dire que les militaires ont posé l'acte juste pour s'accorder du répit. L'on peut d'autant plus soutenir cette hypothèse que l'armée soudanaise, depuis l'indépendance du pays, n'a jamais appris à vivre dans les casernes comme le font les armées des pays civilisés.

Bien au contraire, elle est passée championne dans les coups d'Etat et dans la gestion par effraction du pouvoir d'Etat. Ce faisant, elle s'est beaucoup embourgeoisée au point qu'elle n'est plus capable de renoncer aux privilèges liés au pouvoir.

L'habitude étant une seconde nature, l'on ne voit pas par quel miracle l'armée soudanaise peut opérer une mue de sorte à devenir une armée véritablement républicaine.

Et ce mal qui ronge cette soldatesque depuis toujours, ronge aussi bien des armées sous nos tropiques, rendant ainsi pratiquement impossible l'arrimage de certains pays africains à la démocratie, la vraie.

Autre chose qui peut amener la junte à piétiner les termes du contrat, est qu'elle a peur du devoir d'inventaire. En effet, quand on a plus de 250 morts sur la conscience, humainement, on peut avoir peur.

Tant qu'une amnistie ne sera pas prononcée à l'endroit des auteurs de ce massacre, la junte fera tout pour faire capoter la Transition. Et la seule présence du sulfureux Mohamed Hamdan, alias Hemeti, au sein du Conseil souverain, suffit pour ne pas rassurer tous ceux qui militent pour la démocratie au Soudan.

Bref, la signature de l'accord de cogestion de la Transition ne suffit pas pour sauter de joie. Seuls les résultats compteront. C'est pourquoi le peuple soudanais aurait tort de baisser la garde.

Car le pouvoir ne se donne pas, il se conquiert. Le martyr des 250 morts doit lui servir d'énergie pour marquer à la culotte tous les signataires de l'accord pour qu'ils ne perdent pas de vue l'intérêt supérieur du Soudan.

De la même manière, les parrains officiels de cet accord que sont le Premier ministre éthiopien et l'UA (Union africaine) doivent mettre un point d'honneur à protéger le bébé de sorte à ce que ce dernier grandisse et devienne un adulte.

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