Sénégal: Les femmes, force de survie de la pêche artisanale

Mbour — A Joal-Fadiouth et Mballing, deux des 12 centres de débarquement du département de Mbour dédiés à la pêche artisanale, les femmes représentent l'un des derniers espoirs d'un secteur en crise partout au Sénégal, du fait notamment de la surpêche.

Dans le département de Mbour en particulier, territoire correspondant à la Petite-Côte sénégalaise, au sud-ouest du Sénégal, les femmes sont en amont et en aval du secteur.

Du micro-mareyage à la transformation artisanale de poisson, les femmes sont présentes sur toute la chaîne de cette activité, dans la commercialisation et la revente de produits halieutiques évidemment, mais aussi comme intermédiaires entre le pêcheur et le mareyeur.

Une présence transversale, bien que la transformation artisanale soit le domaine privilégié des femmes qui ont fait de ce créneau un monopole, au point d'arriver à employer des hommes.

A Joal-Fadiouth par exemple, une localité située à une trentaine de kilomètres de la ville de Mbour, il y a deux grands sites de transformation, ceux de Khelcom et Tann.

Mballing, autre village situé non loin de la capitale de la Petite-Côte, compte également un site de transformation artisanale de produits issus de la mer, d'une superficie de près de 26 hectares.

L'Etat du Sénégal a concédé ce site à un consortium d'une vingtaine de Groupements d'intérêt économique (GIE) interprofessionnels de femmes transformatrices chargées de sa gestion.

"Il arrivera un moment où il n'y aura plus un seul poisson dans nos côtes"

Il reste que la pêche n'est plus ce qu'elle était il y a quelques années, témoigne Marianne Tenning Ndiaye, qui exerce le métier de transformatrice de produits halieutiques depuis 1971, après l'avoir apprise de sa grand-mère et de sa mère.

La pêche artisanale a "perdu son lustre d'antan et cela s'explique par le fait qu'il n'y a plus de véritables acteurs", tranche-t-elle, avant d'ajouter : "Il y a maintenant des bacheliers qui, après avoir cartouché à l'université", sont désormais présents dans ce secteur, sans pour autant le maîtriser, alors que "la mer a ses réalités", affirme Mme Ndiaye.

Si des "mesures drastiques" ne sont pas prises pour interdire la capture de juvéniles, "il arrivera un moment où il n'y aura plus un seul poisson dans nos côtes", fait-elle valoir, en guise d'explication possible à la crise du secteur.

"Il faut savoir que ce sont les juvéniles qui emmènent les poissons adultes. Là où il y a une meute de juvéniles, on peut dire sans aucun risque de se tromper, qu'il y aura là de gros poissons", insiste-t-elle.

Marianne Ndiaye, pour illustrer son propos, donne une image : "Dans une maison, si à chaque fois qu'il y a de nouvelles naissances on tue les bébés, à la longue, cette maison va disparaître à jamais, parce qu'il n'y aura plus d'adultes qui vont se reproduire".

Il ne s'agit pas seulement d'interdire la capture de juvéniles à Joal ou Mbour et l'autoriser à Bargny, à Dakar, en Casamance, à Saint-Louis ou Cayar.

"Il faut l'interdire sur tout le littoral sénégalais, parce que ce n'est pas bon pour l'avenir de la pêche", autrement le problème ne sera jamais résolu, selon Mme Ndiaye.

A l'en croire, cette pratique "est à l'origine des véritables problèmes de la pêche sénégalaise, notamment la raréfaction de la ressource halieutique", une situation qui, dit-elle, a négativement impacté les activités de transformation.

Pour la transformation de produits halieutiques, "les déchets, c'est-à-dire les poissons dont les mareyeurs n'ont pas besoin" sont principalement utilisés.

"Mais si le mareyeur n'a plus la possibilité d'avoir suffisamment de poissons jusqu'à être obligé de prendre les déchets, nous ne pouvons point avoir de poisson à transformer", se désole Marianne Ndiaye.

Sans compter que "les usines nous créent beaucoup de problèmes, surtout dans le monde rural, parce qu'elles nous ont pris le peu de ressources sur lesquelles nous comptions pour mener notre activité de transformation".

"On doit observer un repos biologique, mais on doit aussi vivre"

Mame Penda Ndoye du site de transformation de Mballing, milite pour le respect des normes édictées pour une pêche responsable, perspective qui doit selon elle amener le secteur de la transformation artisanale à refuser tout ce qui est juvénile.

"Si le pêcheur qui en capture ne trouve pas un acheteur, il n'en pêchera plus et ce sera pour notre intérêt et celui de nos familles.

On doit observer un repos biologique, mais pour ce faire, on doit nous donner de quoi nous permettre de vivre en attendant que la ressource se régénère", plaide Mame Penda Ndoye.

"Du temps de nos ancêtres, pendant l'hivernage", les pêcheurs cultivaient la terre et "n'allaient en mer que les lundis.

Donc, ils observaient le repos biologique", ce qui explique que "la mer était abondamment poissonneuse", rappelle-t-elle, avant de pointer la "concurrence déloyale" des mareyeurs et des usines qui les empêchent, de plus en plus, d'avoir du produit à transformer.

Elle souligne : "Il n'y a plus, certes, beaucoup de poissons, mais avec le peu qu'on a, on peut le travailler de sorte qu'il soit rentable pour nous. Mais si on n'a pas d'équipements modernes et un fonds de roulement, on ira nulle part et continuera à s'appauvrir".

Marianne Tenning Ndiaye renchérit pour se désoler de constater que la mer se trouve continuellement vidée de ses ressources par des bateaux qui selon elle détruisent en même temps les sites de reproduction de la ressource.

Une des conséquences de cette situation est que par exemple les poissons dits "nobles" n'ont plus où se cacher pour se reproduire.

La mer pourrait devenir plus poissonneuse, à condition de couler plus d'épaves de bateaux pour en faire des récifs artificiels et des lieux de reproduction de la ressource et trouver des solutions aux difficultés actuelles du secteur, dont l'une des plus marquantes est que "malheureusement, il n'y a plus de sardinelle au Sénégal, il n'y a que des miettes".

Même son de cloche du côté des revendeuses de poissons du quai de pêche de Mbour dont les activités sont au ralenti, selon de nombreuses opératrices dont Bineta Ndiaye.

"Au début, on achetait des paniers de poissons à des prix abordables, et on pouvait même vendre jusqu'à cinq paniers par jour, au minimum. Aujourd'hui, les paniers n'existent plus, mais on utilise des caisses", explique-t-elle.

Seulement, "après avoir acheté deux ou trois caisses, on peut rester trois, quatre à cinq jours sans les écouler, alors qu'avant, si on les achetait à huit heures, on avait la possibilité de tout vendre avant dix heures", se souvient Bineta, amère.

S'y ajoute qu'avec les évolutions intervenues dans ce secteur d'activité, "on ne peut plus acheter moins cher, parce que le poisson est devenu beaucoup plus cher et inaccessible à tel point qu'on a du mal à en trouver. Et même si on en trouve, on peine à le revendre".

"On pouvait avoir dix vendeurs pour cent acheteurs, mais aujourd'hui, c'est le contraire. S'il y a cent vendeurs pour seulement dix acheteurs, ça devient problématique", estime Mme Ndiaye.

Il y a quelques années, il n'était pas rare de voir un patron garer sa voiture et acheter pour cinquante ou quatre-vingt mille francs CFA de poisson et revenir quinze jours plus tard pour s'approvisionner à nouveau, raconte-t-on ici.

Maintenant, de l'avis quasi général, ce même patron peut certes venir s'approvisionner en poisson, mais il n'achète plus que pour dix ou quinze mille francs CFA, preuve que "les temps sont devenus très durs au Sénégal où le poisson se raréfiant de jour en jour, devient trop cher".

A Mbour, un marché au poisson sollicité pour regrouper l'ensemble des vendeurs

Astou Wade, revendeuse au niveau du même quai, voit ses poissons, une espèce réputée cher, s'assécher faute de client. La faute selon elle au site du quai, pas bien placé pour attirer des acheteurs.

"Les plus chanceux sont ceux qui vendent à côté du site de débarquement, alors que nous, nous ne voyons plus d'acheteur", dit Astou Wade, qui sollicite de l'Etat un marché aux poissons devant regroupe l'ensemble des vendeurs.

"Nous voulons qu'on nous construise un complexe frigorifique pour pouvoir y conserver nos produits, ce qui nous éviterait les nombreuses pertes post-capture dues à la pourriture de nos poissons.

Nous sollicitons aussi un appui au financement pour nous permettre d'avoir les moyens de bien mener nos activités", ajoute-t-elle.

Venue de son natal Saloum, au centre du Sénégal, à la recherche d'un mieux-être, la dame Khady Ndiaye exerce le métier d'écailleuse au niveau de ce quai, mais il lui arrive très souvent de ne pas pouvoir se payer le petit-déjeuner.

"En écaillant le poisson, note-t-elle, il arrive très souvent qu'on se coupe les mains", au risque d'attraper le tétanos, sans compter d'autres inconvénients et pathologies, "alors que, parfois, ça ne vaut même pas la peine, contrairement aux années passées".

"Nous sommes vraiment fatiguées (et) peinons à gagner de quoi prendre charge les besoins de nos enfants. Et puis, il y a maintenant beaucoup d'écailleuses et il n'y a aucune harmonisation dans le travail", fait-elle savoir.

Marianne Tenning Ndiaye, parlant au nom des femmes transformatrices de la commune de Joal-Fadiouth, regroupées au sein du Groupement d'intérêt économique interprofessionnel de Diam Bougoum, plaide pour des mesures devant contribuer à l'amélioration des conditions d'existence au niveau des sites de transformation, compte tenu des problèmes du secteur.

Cela passe par la mise à notre disposition de matériel de travail de qualité avec suffisamment de bacs de salage et de fermentation, ainsi que des claies de séchage devant leur permettre de travailler non pas pour la quantité, mais pour la qualité.

"Ainsi, notre produit pourra être labellisé afin que nous puissions exporter partout à l'étranger. C'est parce que nous n'avons pas ce que voulons que nous avons des problèmes à percer le marché international", analyse-t-il.

L'importance de la sardinelle se mesure à son rôle dans le tissu économico-social

A ses yeux, le manque d'hygiène fait qu'à l'état actuel des choses, leurs produits ne sont pas exportables. "Et pour tout cela, nous devons être bien formées. Si cela est fait, avec peu de produits, on peut en tirer un grand profit", assure-t-elle.

De l'avis de nombreux acteurs de la pêche artisanale, le repos biologique devrait faciliter une régénération de la ressource halieutique mais aussi une gestion rationnelle de la sardinelle au profit des générations actuelles et futures.

L'importance de la sardinelle se mesure à son rôle dans le tissu économique et social, compte tenu du nombre important d'acteurs qui s'activent autour de cette espèce.

Dans le département de Mbour, un arrêté préfectoral interdit la capture des sardinelles de moins de 15 centimètres, une avancée par rapport aux dispositions du Code de la pêche interdisant la capture des sardinelles de 12 centimètres.

Pour le reste, les autorités administratives en charge du secteur de la pêche soutiennent qu'un travail est en train d'être fait au niveau du micro-mareyage, notamment, pour essayer d'encadrer ces femmes afin d'améliorer leurs conditions de travail.

Concernant l'organisation de la pêche nocturne, les acteurs locaux ont décidé d'eux-mêmes d'interdire la pêche de nuit pendant les six derniers mois de l'année, une mesure accompagnée par l'autorité administrative, en l'occurrence le préfet, pour permettre la régénération de cette ressource.

Joal-Fadiouth est le premier quai de débarquement du Sénégal avec plus de 7000 tonnes de produits débarqués par mois, Mbour représentant le premier quai d'exportation du pays où transite la majeure partie des produits destinés aux marchés européen et asiatique, par exemple.

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