Gambie: Les «junglers» brisent la loi du silence

Salle d'audience de la Commission vérité-réconciliation-réparation en Gambie, mise en place en décembre 2017 pour enquêter sur les crimes commis entre juillet 1994 et janvier 2017 (août 2019).

La Commission vérité a entendu des anciens hommes de main de Yahya Jammeh. Celui qui fut président de 1994 à 2016 disposait d'escadrons de la mort. Les « junglers » auditionnés ont évoqué une centaine de crimes.

Cagoule, uniforme noir, bâton pour tabasser les suspects. C'était l'équipement d'un « jungler » lors d'une séance d'interrogatoire. Les cris de douleurs devaient être plus nombreux que les aveux.

Aujourd'hui, c'est à leur tour d'être interrogés - ou plutôt auditionnés. Huit anciens « junglers » ont été entendus par la Commission vérité, réconciliation et réparations. Recrutement, formation, missions, sont les trois axes explorés par les enquêteurs.

Comment devient-on « jungler » ? « Il n'y avait pas de critères spécifiques », a évacué Omar Jallow, homme de main depuis 2004 et formateur.

Ce sont les « plus travailleurs » qui étaient repérés. Les plus fidèles et les moins bavards devine-t-on. Les recrues étaient proposées au chef de l'État pour validation. Parmi les « junglers » interrogés, deux font partie de la famille de Yahya Jammeh.

« Étiez-vous formés à devenir des tueurs ? », a demandé l'avocat général. « À partir du moment où on est formé à manier les armes, effectivement on est entraîné à être des tueurs », a répondu Omar Jallow qui n'a pas saisi l'importance de la question.

Les « junglers » ont eu recours à la torture, ont commis des assassinats par asphyxie, ou ont démembré des corps. A priori rien qui ne soit enseigné à l'école militaire.

La loi de la jungle

Et pour cause, le formateur des « junglers » n'était pas un homme en treillis. L'Italien Francisco Casio se présentait comme un mafieux. C'était un imposteur, ont contredit certains témoins, un simple combattant du feu.

Peu importe son parcours, « Francisco avait une mentalité de tueur », relate Omar Jallow. Il se souvient de sa satisfaction lorsque des « junglers » ont abattu un homme qui circulait à moto près de la frontière avec la Casamance. Suspecté de transporter du cannabis, l'homme avait refusé de poser pied à terre, signant son arrêt de mort.

L'origine du nom de « jungler » est assez floue. Des soldats se seraient baptisés ainsi pour faire référence à leur entraînement commando reçu à l'étranger (Iran, Libye, Taïwan). D'autres ont intégré ce corps sans avoir suivi de formation spécifique.

L'objectif initial des « junglers » était de constituer la garde rapprochée du président. La protection des VIP et le contre-terrorisme étaient enseignés aux soldats avant leur déploiement au palais présidentiel ou à Kanilai, le village de Yahya Jammeh.

Cette équipe de tueurs - dont le nombre est difficile à évaluer - se faisait également appeler « Black Black » ou « Black Scorpions » en référence à la tenue noire portée en mission. « Patrol team » (la patrouille), était le nom officiel donné aux « junglers ».

Cette unité devait surveiller la frontière avec la Casamance au Sénégal et empêcher les intrusions de rebelles.

Éradiquer toute forme de menace

Plusieurs victimes ont été désignées comme des rebelles, un terme générique pour cibler les ennemis supposés du régime.

Une tactique pour légitimer n'importe quelle mission auprès des soldats, analyse l'ancien « jungler » Malick Jatta. Le sentiment d'insécurité du président a fait de cette unité d'élite un escadron de la mort chargé d'éradiquer toute forme de menace.

« La ferme du président a été un cimetière pour de nombreuses personnes exécutées », a déclaré l'avocat général Essa Faal.

Les corps décapités de deux Américains d'origine gambienne ont y été notamment enterrés en juin 2013. Alhajie Ceesay et Ebou Jobe, deux amis et hommes d'affaires étaient soupçonnés d'importer des armes pour renverser le gouvernement.

En 2005, lorsque 56 migrants ouest-africains sont découverts sur une plage gambienne, ils sont pris pour des mercenaires. Ghanéens, Nigérians, Togolais, Sénégalais et Ivoiriens sont arrêtés le 22 juillet, jour anniversaire du coup d'État de 1994. La coïncidence les condamne.

La barbarie des « junglers »

Omar Jallow, présent lors de la tuerie d'un groupe de Ghanéens, se souvient des dernières paroles de sa victime. « Il m'a dit qu'ils n'étaient pas des mercenaires, et qu'ils voulaient rejoindre l'Europe. »

Ces explications n'empêchent pas le massacre en cours. La victime se débarrasse de son argent, donne cent euros à Omar Jallow et implore qu'on lui accorde quelques minutes pour dire ses prières. « À peine s'était-il agenouillé que Sanna Manjang l'exécutait », achève Omar Jallow.

La barbarie guide les « junglers » qui éliminent les migrants en différents groupes. Ici des haches et des machettes, là des fusils pour abattre à la chaîne et jeter les corps dans un puits en Casamance. Au moment de partir en mission, certains « junglers » étaient abrutis par l'alcool et la drogue.

À de nombreuses reprises, cette armée du silence a tué en étouffant ses victimes, la tête piégée dans un sac en nylon.

Comme un film de mafia, des « junglers » ont débarqué dans un hôpital pour tuer un homme politique. Baba Jobe, chef du groupe parlementaire du parti présidentiel (APRC) était en convalescence quand il a reçu la visite de gros bras venus l'étouffer dans son lit avec ses draps.

Sur instructions du président

L'ordre incontestable de tuer venait de Yahya Jammeh, devinent les « junglers ». « Tumbul Tamba [le chef de la Patrol Team, ndlr] serait fou de diriger des missions d'une telle envergure sans l'aval d'un commandant en chef.

Et il était directement en lien avec Yahya Jammeh », a souligné Malick Jatta. Malheureusement pour l'investigation, de nombreux « junglers » et leurs supérieurs manquent à l'appel. Tumbul Tamba est décédé et les autres ont fui le pays.

Sur les huit « junglers » entendus, six ont attendu en détention pendant deux ans et demi avant de témoigner. La collaboration de quatre d'entre eux a été jugée satisfaisante.

Ils ont été libérés sans poursuites judiciaires, au mépris des recommandations des victimes et de leurs familles. La valeur de leur parole est pourtant difficile à évaluer. À la fin de ses travaux, d'ici 2021, la Commission pourra recommander des poursuites judiciaires.

Résistances

Seuls Alieu Jeng et Ismaïla Jammeh restent en détention. Le premier est un menteur multirécidiviste qui a tellement réécrit son récit qu'il est difficile d'y percevoir la moindre cohérence.

Le second, Ismaïla Jammeh, frère de l'ancien président, a témoigné avec l'aisance et le sourire narquois de ceux qui n'ont peur de rien. Ismaïla Jammeh, c'était « le "jungler" qui est toujours près d'une scène de crime mais qui n'en est jamais le protagoniste », a décrit le journal en ligne Kerr Fatou.

Les deux hommes ont eu l'occasion de se croiser en cellule puisqu'ils ne sont pas à l'isolement. « Vous parlez des auditions entre vous n'est-ce pas ? », a demandé l'avocat général. « Non, non », a répondu Alieu Jeng ajoutant un probable bobard au compteur.

« Need to know basis » (moins tu en sais, mieux c'est) était la devise des « junglers ». « Nous ne savions pas » fut l'un de leur fragile bouclier, ébréché par les assauts répétés des avocats.

Le seul trou de mémoire accepté fut celui d'Omar A. Jallow. Au moment de recompter ses victimes, il ne sait plus où il en est. La tête enfoncée dans sa carapace, il demande l'assistance de l'avocat général.

Essa Faal relit sa fiche, lentement, et remonte la liste comme une stèle de mémorial. Quarante-huit victimes. Des noms gravés à jamais dans les registres de la Commission vérité. Sur un mur de la salle d'audition sont accrochées deux grandes affiches avec cet avertissement : « Ne jamais oublier ».

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