Algérie: Douarnenez - Princesse Zazou nous raconte son Algérie, «un heureux paradoxe»

Toujours à l'écoute des autres peuples et cultures, le festival de Douarnenez a gardé un pied en Afrique pour sa 42e édition. Après les Congos, il accueille les « Algériennes et Algériens ». Leur histoire, avec celle de la France entremêlée, leurs langues et cultures, leurs peurs et leurs espoirs, ils les racontent dans leurs films, leurs livres, des photos et créations plastiques, présentés à Douarnenez. L'affiche du festival raconte aussi ce bouillonnement que vit actuellement l'Algérie. Décryptage avec sa créatrice, Hania Zazoua, alias Princesse Zazou.

C'est une boule d'énergie solaire et volubile dont les cheveux « en pétard », comme elle aime à le dire, accrochent le soleil qui s'obstine à briller sur Douarnenez, pour le plus grand bonheur des festivaliers et des organisateurs. Le festival fait salles pleines, les files d'attente sont - trop - longues et dans la galerie Miettes de baleine, où exposent Princesse Zazou et Sven, du collectif Brokk'art, les curieux se pressent, séduits par les œuvres iconoclastes et ironiques des deux complices.

La couleur, son « cheval de Troie »

Car sous les chromos colorés et jubilatoires des collages de Princesse Zazou, le message est parfois féroce. Contactée bien amont de cette édition par les organisateurs du festival séduits par son travail de graphiste, elle leur avait proposé un premier jet mais après le 22 février, date de la première grande manifestation de rue, et celles qui ont suivi, elle a voulu modifier son projet « pour qu'il soit encore mieux raccord avec l'actualité ». « Tous les éléments de mon rébus » étaient déjà en place, nous explique-t-elle, ce sont les « pièces d'un langage que j'ai créé il y a treize ans, des éléments avec lesquels je tricote mes oeuvres » mais il fallait affiner et préciser le propos aussi pour qu'il soit accessible à un public non algérien.

Premier élément de ce langage inventé par Princesse Zazou : la couleur qu'elle nous présente comme un « cheval de Troie ». À première vue, quand on parle couleurs éclatantes, on entend joie de vivre, enfance, innocence... « La couleur me permet de passer sous les radars, explique t-elle, de faire passer mon message mais sans faire clignoter les signaux d'alarme d'un pouvoir aux aguets de discours irréventents. »

Deux femmes sur le ventre de l'affiche : la grand-mère maternelle de l'artiste, le jour de son mariage à l'âge de 15 ans - qui fut la première jeune fille de son village de Kabylie à avoir son certificat d'études -, et sa propre fille, Sarah-Lou, presque au même âge, drapée dans un drapeau algérien avec des gants de boxe, une adepte du kung-fu qui rêve de Japon, « une battante qui danse ». Deux générations, deux destins. Un hommage aux femmes dont le travail et le rôle social est encore sous-évalué, selon Princesse Zazou. La féminité est très présente et revendiquée dans toutes ses œuvres : fleurs épanouies kitsch, bijoux des femmes... « Ce n'est pas parce que l'on est une battante que l'on doit effacer la féminité. Or, moi, je la revendique... Mes cheveux en pétard et mes lèvres maquillées de rouge », je les assume et ne lâcherai pas, assure-t-elle, « parce que je reste comme je suis ! ».

Les chants des stades

Aux pieds des deux femmes, un ballon... Masculinité et féminité, mais ce n'est pas tout. Le ballon c'est le foot, le jeu, l'opium du peuple, une icône qu'elle utilise souvent dans ses œuvres. Le stade et le foot sont un exutoire pour les jeunes Algériens auxquels la société n'offre rien par ailleurs ou pas grand-chose en termes de loisirs, de projets de vie, de travail, d'avenir. Sauf que ce ballon, à la faveur des événements politiques récents, a pris un nouveau sens, celui de la révolte car les stades où viennent « se pavaner les officiels » sous le regard des caméras, vibrent de chants de révolte. « Des chants très politisés, parfois un peu vulgaires, mais d'une pertinence incroyable ! ». « Moi, je ne les connaissais pas, reconnaît la graphiste. Or, ces chants ont investi la rue dans les manifestations. » L'un des ces chants, La casa del Mouradia, celui du stade Omar-Hamadi d'Alger (clin d'oeil au palais présidentiel), est devenu emblématique des marches. Une chanson reprise désormais en chœur par la foule et par de nombreux artistes et dont Princesse Zazou nous fredonne les paroles.

« Comme ils n'ont rien à perdre, ils ont le courage de tout dire ». Ces jeunes des stades qui ont retrouvé le sourire dans la rue aux côtés de leurs compatriotes, à commencer par les femmes. Princesse Zazou nous raconte l'effervescence de ces vendredis de marche, la complicité, le bonheur retrouvé d'être ensemble dans une société fragmentée, de s'organiser, l'humour des échanges. Elle raconte sa mère, 75 ans, qui sort avec son « gang de mamies » pour participer à ces marches. Les mamies dans les manifestations font un bien fou, dit-elle, ne serait-ce qu'en rappelant à l'ordre ceux - les jeunes - qui pourraient se laisser un peu aller. « La société c'est tous, toutes les générations ! ».

« Chaque marcheur est un témoin »

Sur l'affiche encore, dans une bulle, l'injonction « dégagez ! », en arabe ; des mouches, symboles de la déliquescence, voire putréfaction du régime qui font écho à une affiche de Sven, présentée également à la galerie, mettant en scène un fauteuil roulant sous perfusion...

On y voit encore un téléphone portable comme ceux que brandissent les manifestants qui documentent eux-mêmes les manifestations. « Chaque marcheur est un témoin », alors que les journalistes ont parfois du mal à suivre les marches en raison des pressions qu'ils subissent ; et aussi l'inscription « The end », clin d'œil au cinéma et au festival de Douanenez bien sûr, mais aussi symbole du changement radical qu'exigent les manifestants : ils veulent non pas des changements cosmétiques de ministres mais un changement d'organisation politique dans lequel ils auront leur mot à dire.

Autre symbole, pour nous aussi familier : la mire de l'ORTF, devenu à l'indépendance la RTA, Radio-Télévision algérienne. Une chaîne unique émettant à partir de 17h où la mire apparaissait « dès qu'il y avait du grabuge » jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par des documentaires animaliers. Cela a fini par devenir une blague : « Quand un documentaire animalier est diffusé, on se demande qui est mort », rit-elle... Et enfin, les poissons, en bancs ou seuls, très présents sur toutes ses œuvres - des poissons qui avaient interpellé l'équipe de Douarnenez, capitale autrefois de la conserverie de sardines. Le poisson ici représente la mobilité : il ne connaît pas les frontières à la différence des Algériens, contraints par les passeports et demandes de visa. Le passeport vert algérien est devenu suspect, regrette la graphiste. Double suspicion : aux yeux des autorités algériennes et des pays d'accueil. « Moi, j'adore mon pays mais j'ai aussi besoin de respirer, de rencontrer d'autres artistes », explique-t-elle. Et partir permet aussi d'ouvrir les yeux sur des lieux et objets familiers et de découvrir leur beauté. Ainsi, c'est à Aix-en-Provence où elle a fait l'École supérieure d'art qu'elle a découvert la beauté des tissus des vêtements des femmes kabyles et redécouvert Alger...

Dernier élément du tableau, le fond de l'affiche, composé pour l'essentiel de carreaux de céramiques. Graphismes arabo-andalou, ottoman, romain... mais aussi le pavage des beaux appartements haussmanniens d'Alger. Toutes les cultures méditerranéennes composent cette toile de fond. Une Algérie au carrefour d'influences multiples dont elle se revendique.

Un parcours entre les deux rives de la Méditerranée

Brokk'art est un « paquebot » sur lequel embarquent des créateurs « d'objets oniriques », dont Princesse Zazou et Sven, aussi présent à Douarnenez, seraient les deux capitaines. Un lieu d'art installé dans un appartement, un lieu de vie aussi puisque la structure propose une table d'hôtes.

Formée entre Alger et Aix-en-Provence, entre les deux rives de la Méditerranée, l'artiste a des parents diplômés, soucieux de la réussite sociale et professionnelle de leurs deux enfants. Le frère aîné, devenu médecin, et Hania. « Moi, je savais exactement ce que je ne voulais pas faire mais je ne savais pas ce que je voulais faire... » Elle passe par la case Sciences Po, l'année de l'arabisation alors qu'elle est de culture plutôt française (les langues algériennes ont fait l'objet d'un débat à Douarnenez) et, sur une suggestion de son père, passe le concours des Beaux Arts d'Alger. Une très belle école, se souvient-elle, un espace de beauté et de liberté dans l'Algérie de plomb des années 1990. Pour échapper à ses maladresses, elle qui se désole de « ses deux mains gauches », invite de nouveaux modes d'expression, se lance dans les collages, dans la 3D.

Pour son travail de fin d'études, elle écrit un roman partant d'un souvenir que lui racontait son grand-père maternel, imprimeur puis libraire à Béjaïa : une petite crique où dansaient les Français et surtout les jeunes Françaises, interdite d'accès aux Algériens qui les regardaient du haut de la falaise. Elle travaille avec ce récit, des photos de la ville, des vidéos, crée une installation. Malaxer les matières et les supports, c'est toujours sa manière de faire, coller, broder, assembler sur des objets, des meubles ou des tableaux ronds sur des tambourins de broderie.

« On a besoin de croire de nouveau en nous » ! Les gens en Algérie ont plein d'idées, d'envies, de projets mais le système fonctionne comme un éteignoir, selon Princesse Zazou, qui dénonce la médiocrité des élites, symbolisées par l'âne dans l'une des oeuvres de Sven présentée dans la galerie. « Dès que l'on fait preuve d'une volonté de faire, ou de faire autrement... On devient une personne à abattre », une sorte d'empêcheur de tourner en rond. Elle oppose à cela une boulimie de création, une grande générosité dans son travail et la manière dont elle communique à son sujet. « Générosité », un terme qui revient souvent dans ses propos pour définir ses compatriotes et leur relation au monde. Des gens généreux, dans un « pays d'amour », et qui ne demandent qu'à être écoutés.

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