Burkina Faso: Migrants burkinabè de retour - Reconstruire sa vie après la désillusion

Ils sont nombreux, les migrants qui quittent le Burkina Faso pour faire fortune en Europe. Le chemin vers l'eldorado est long et parsemé d'embûches. Ils connaissent des fortunes diverses sur le chemin de l'aventure.

Les uns réussissent, les autres échouent et reviennent d'eux-mêmes ou sont rapatriés. Comment se reconstruisent-ils ? Nous avons voulu en savoir davantage sur leur nouvelle vie et sur le processus de leur réinsertion socio-économique.

Visite de terrain début août 2019 à Ouagadougou et à Tenkodogo.

Seydou Kara est originaire de Banfora, plus précisément de Douna. Il est parti en 2017 pour l'Algérie, passant par le Mali où, avec l'aide de passeurs, il a pu franchir la frontière. Il a travaillé six mois sans salaire, jusqu'à ce jour fatidique où il a été pris dans une rafle de police.

Reconduit à la frontière du Niger, il a pu rentrer à Ouagadougou pour, au bout du compte, tenter de reconstruire sa vie. Bénéficiaire d'un projet de réinsertion de l'Organisation internationale des migrants (OIM), il a déjà reçu une formation et un équipement de 1 400 000 FCFA.

A Zagtouli, bourgade de la périphérie de Ouagadougou à l'ouest, au bord de la grande voie, celui qui a visiblement fait le deuil de l'aventure au pays des Blancs a loué une trois-pièces qui lui sert d'atelier et d'habitation où il produit du savon en boules et en liquide pour les ménages. Par le truchement d'une vendeuse qu'il a recrutée, il propose ses produits dans les différents magasins du quartier et reste très confiant en raison de la qualité de ses produits.

Dans la zone, il n'est pas seul dans la nouvelle aventure. A la lisière de Zaktouli une ferme gérée conjointement par Sayouba Rouamba et Abdoulaziz Sawadogo suscite l'envie de se muer en aviculteur. Après avoir échappé à la cohue de la jungle urbaine, on se retrouve face à une nature généreuse et verdoyante. Dans un décor bucolique, des poulaillers modèles sont implantés au milieu d'une majestueuse verdure dominée par le karité. C'est la saison, et des fruits de cet arbre nous sont offerts, non sans une mise au point du maître des lieux : « Consommez sans modération, mais laissez les noix sur place !» Certainement pour en faire du beurre plus tard. En l'absence de son associé, Sayouba joue au guide, avec ce préalable pour tout le monde : plonger les pieds dans une substance désinfectante avant de franchir le seuil. Dans l'un des 2 compartiments, des oisillons au duvet doré nous accueillent dans un concert de piaulements assourdissants.

Une chaleur suffocante y règne, entretenue par un chauffage à gaz, précaution qui conditionne la survie des poussins et est recommandée pour les premiers jours. Au milieu de la marée jaune et bruyante, Sayouba, maître des lieux, avance comme s'il marchait sur des œufs.

« Dans 45 jours, ces 1 500 poussins deviendront des poulets que nous pourrons vendre. Avec les poulets de chair, tout va vite s'ils sont bien nourris et entretenus », dit-il l'air gourmand, car il pourra engranger un bénéfice de 750 FCFA par poulet vendu.

Pas besoin de lui rappeler la rigueur qui est de mise dans son nouveau métier : avec les visites régulières de vétérinaires et des vaccinations programmées, il a déjà de l'expérience. Lui qui a pourtant commencé à domicile avec soixante poussins est aujourd'hui monté en puissance, avec un nombre chaque fois croissant de volaille.

Flash-back sur le parcours de cet éleveur qui revient de loin.A 36 ans, il faisait partie d'un groupe de 14 Burkinabè qui ont quitté la Côte d'Ivoire en 2016 pour une vie prétendument meilleure en Europe, via l'Algérie où il a séjourné deux fois.

La première fois, tout s'était bien passé. Il y a gagné de l'argent et, contrairement aux 13 compagnons qui ont décidé de poursuivre leur chemin, il a décidé de revenir au pays.

Ses compagnons qui ont pris sur eux leur destin de franchir les portes de l'Europe en bravant les eaux impétueuses de la Méditerranée n'ont pas connu le même sort.

Dans cette mer dévoreuse d'hommes, sept d'entre eux y ont péri, leur embarcation ayant chaviré. Les survivants de la périlleuse traversée sont aujourd'hui établis en Allemagne.

Sa seconde et dernière tentative de rejoindre ses compagnons sur le vieux continent a tourné court.

Dès le lendemain de son arrivée en Libye, pays de transit où règne le chaos, il fut kidnappé et jeté en prison. Libéré après paiement de rançon, il décide alors de revenir sur ses pas, en Algérie, où il pensait gagner de l'argent avant de retourner au Burkina.

Il se remémore, le visage grave et la gorge nouée : « Un beau jour, j'ai été interpellé sur le chantier de construction où j'étais embauché.

J'habitais à quelques centaines de mètres de là, mais les policiers venus me chercher ne m'ont pas donné le temps de récupérer mes affaires où j'avais planqué la rondelette somme de 8 500 euros (Ndlr : plus de 5 000 000 de FCFA)».

A la frontière du Niger où il a été abandonné, il était en tenue de travail et sans la moindre ressource.

C'était à le dégoûter définitivement de tenter encore l'aventure, même si aujourd'hui encore, ses amis rescapés qui sont actuellement en Allemagne l'inondent fréquemment de belles images d'une « vie réussie ».

Notre brave aviculteur souligne avoir définitivement renoncé à son rêve napoléonien de conquête de l'Europe. C'est au Burkina qu'il veut relever les défis.

A un peu moins de deux-cent kilomètres de là, l'optimisme est également de mise, même si dans cette région, c'est la politique du « mieux vaut prévenir que guérir » qui prévaut. En cette belle matinée du 2 août 2019, cap donc sur son chef-lieu, Tenkodogo, que l'on peut qualifier à juste titre de capitale des migrants.

La distance entre Koupéla et Tenkodogo est vite parcourue, tant le bitume était lisse. A l'entrée de la ville, un large boulevard à double voie s'ouvre au visiteur. Côté gauche, un chantier qui s'étend à perte de vue, signe que nous pénétrons dans une ville en pleine réhabilitation.

La ville fait peau neuve en vue de la célébration du 11-Décembre, nous a-t-on rappelé, et cette cité en chantier servira de vitrine symbolisant la fierté d'une citée historique résolument tournée vers l'avenir.

Dans un quartier, nous accueille une équipe de 30 jeunes enthousiastes en tenue bleue d'ouvriers, lunettes et casques bien vissés, et bénéficiaires du projet UE-OM qui consiste à former en un mois 150 migrants et ceux qui peuvent potentiellement le devenir.

C'est le groupe des plombiers. La veille, ils ont refait les toilettes, le lendemain la ruche affairée réalise une installation pour la conservation de l'eau potable.

« Au début, ça n'a pas été facile, car les niveaux scolaires sont différents. Il a fallu faire recours à la traduction. Maintenant, ils savent nommer les outils de travail et quand je donne un exercice, je n'ai plus besoin de m'impliquer», se félicite Jacob Goungounga, formateur en plomberie sanitaire.

Les bénéficiaires n'ont pas caché leur satisfaction quant à l'opportunité offerte pour la formation pratique. Ils comptent trouver des emplois dans une entreprise de la place ou créer leur propre structure.

Dans la même ville, un autre groupe, celui des peintres en bâtiment, est aux petits soins pour l'école primaire publique Tenko A, située en bordure de la voie menant à Garango.

Dans leur accoutrement blanc-neige, les trente peintres ressemblaient plutôt à des laborantins d'un centre hospitalier universitaire. Mais en lieu et place d'éprouvettes, les apprenants maniaient avec dextérité des pinceaux.

Abassé Kéré, malgré ses 44 ans, n'a jamais migré mais avait toujours rêvé d'aventure à l'étranger, surtout qu'entre-temps, chauffeur de son état, son patron en difficulté a vendu son véhicule.

Conséquence, il s'est retrouvé sur le carreau avec une famille de trois enfants à nourrir. A la mairie de la ville de Tenkodogo, Abassé s'est inscrit sur la liste de la communauté hôte, et la chance lui a souri.

« Pour ce projet conjoint UE-OIM, 150 migrants ainsi que des personnes de la communauté hôte seront formés aux métiers du BTP et 20 autres vont se spécialiser dans le solaire. C'est une formation qui durera 36 jours et qui se veut pratique à 98%.

L'apprentissage et la confirmation des compétences sont faits en relation avec la mairie. La stratégie de l'OIM consiste à mettre en avant la synergie avec les collectivités locales. Ce qui fait que les exercices pédagogiques, nous les réalisons au bénéfice de la population à travers la commune.

Ici, nous sommes dans une école primaire et nous réfectionnons tout un bâtiment, y compris le bureau du directeur », a expliqué Julien Kinda, premier responsable du COFEC et coordonnateur du projet, avant d'ajouter : « Les prochains sites bénéficiaires seront la Police municipale pour le plâtre et la pose du pavé, et le Centre de loisirs des jeunes pour la réfection d'un mur.

A la fin de la formation, il devrait être construit une salle de classe, un bloc de latrines et trois boutiques de rue au profit des communes et, cette fois, ce sera à Bagré parce que les 75 migrants qui ont des capacités en maçonnerie s'y trouvent ».

Selon M. Kinda, les taux élevés de migrants (60 à 70%) originaires du Centre-Est s'expliquent par des facteurs économiques mais surtout historiques. Les jeunes qui partent seraient séduits par la réussite de leurs aînés établis depuis des décennies en Europe, en Italie particulièrement.

Après les peintres, place aux électriciens, qui ont établi leur quartier non loin de là. Une fois la porte de la cour franchie, nous sommes éblouis par la beauté des tenues couleur orange des occupants. Contrairement aux précédents sites, sur ce dernier il y avait une présence féminine : trois filles étaient au sein de la vingtaine d'apprenants.

Grâce à la mixité, l'ambiance au travail était détendue, les échanges taquins. Les apprenants avaient comme épreuve pratique la réparation de deux compteurs électriques. Dans la villa, un des groupes a détecté la panne qui ne permettait pas le branchement des climatiseurs, et un autre l'a réparée avec succès.

Alimatou Lemboné, âgée de 21 ans, vient de Bagré, commune située à quelques encablures au sud de Tenkodogo. Elle a échoué au bac cette année et, tout comme ses deux camarades, appartient à la communauté hôte.

Toutefois, l'idée de quitter le Burkina pour chercher fortune ailleurs n'a jamais effleuré son esprit. « L'Etat ne recrute pas beaucoup dans la Fonction publique, il est vrai; je pense que si on apprend à faire quelque chose de ses dix doigts, on peut s'en sortir. Au Burkina, on peut tout aussi tirer son épingle du jeu et gagner sur place ce qu'on va chercher ailleurs», a-t-elle affirmé, confiante en l'avenir.

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