Burkina Faso: Sevrage de l'allaitement maternel Oumou Konaté et sa "potion magique"

La psychose du sevrage hante de nombreuses femmes allaitantes. Au quartier Pissy de Ouagadougou, une tradipraticienne, Oumou Konaté, dispose d'une "potion magique" qui attire de plus en plus de femmes, souhaitant sevrer facilement et rapidement leurs progénitures. Zoom sur une pratique prisée par des mères, mais qui suscite des interrogations chez des professionnels de la médecine moderne.

Un parking bien dressé à l'entrée de la cour, des décoctions de différentes feuilles stockées dans des canaris de toutes formes... Nous sommes, en ce début du mois de juillet 2019, au domicile de Oumou Konaté, sis au quartier Pissy, à l'Ouest de Ouagadougou. A l'intérieur de la concession, des femmes allaitantes attendent, les unes sur des bancs, les autres sur des piliers confectionnés pour la circonstance. Oumou est une tradipraticienne. D'une petite corpulence, elle a une cinquantaine d'années.

En cette matinée, la guérisseuse, vêtue de "soutre", les mains recouvertes de gants, s'affaire sur des nourrissons. Avec dextérité, elle enduit les parties anales des tout-petits avec une décoction faite de poudre noire et de beurre de karité. «C'est pour soigner le sèmondé», explique une jeune mère, faisant allusion à ces mycoses qui frappent régulièrement les enfants à bas-âges.

Si la maison de la "pédiatre" traditionnelle refuse quotidiennement du monde, ce n'est pas uniquement pour les soins contre les mycoses infantiles. Mais c'est surtout en raison de «sa potion magique», capable selon ses admiratrices, de sevrer sur-le- champ, un bébé sans grandes difficultés. «Je suis venue pour sevrer mon enfant. Il a quinze mois. Cependant, il refuse de manger et est trop collé à moi. Cela ne me facilite pas la tâche, surtout lorsque je suis à la maison», nous confie Abibata Sawadogo, mère de cinq enfants.

Selon Mme Sawadogo, le produit utilisé par la tradipraticienne pour sevrer est très efficace et ne "fatigue pas" les enfants. Elle précise qu'elle est revenue sur les lieux après un premier sevrage réussi pour son enfant de 12 mois, alors qu'elle était à nouveau enceinte. De son avis, la méthode la plus connue à savoir l'utilisation de colle ou de piment sur les mamelons, affecte l'enfant mais aussi la maman.

Abondant dans le même sens, Sylvie Compaoré trouve que les méthodes naturelles sont compliquées. «J'ai utilisé presque toutes les méthodes naturelles en vain. Hier, j'ai collé les mamelons. L'enfant a pleuré toute la journée. N'ayant pas pu supporter ces pleurs, je lui ai encore donné à téter», explique-t-elle.

Mme Compaoré se met alors à vanter le succès du produit de la tradipraticienne Oumou Konaté. «A mon arrivée à 6 h, nous étions au nombre de dix qui attendions pour faire le sevrage. Mais voici que des gens continuent de venir (à 10h). C'est tellement simple, pas du tout compliqué. Juste quelques minutes seulement et l'enfant cesse de téter. Je préfère ce type de sevrage par rapport aux autres», lance-t-elle.

Une matière première importée

Comme l'a souligné Sylvie Compaoré, la renommée de Oumou Konaté se répand comme une traînée de poudre. C'est de bouche à oreille que Amandié Ouédraogo est arrivée aux portes de la tradipraticienne pour se «faire aider» dans le sevrage de son premier enfant. Madina Sama est mère de trois enfants.

Elle a pris le chemin de Pissy pour sevrer le dernier, car il lui est revenu que les enfants entamant la marche, ne doivent plus téter, sous peine d'accumuler des tares. «Dès que mes enfants commencent à marcher habituellement entre 9 et 10 mois seulement, je mets fin à leur allaitement. Un enfant qui est resté au sein jusqu'à un certain temps, devient bête», avance-t-elle.

Toutefois, si certaines mères sont convaincues et sereines, d'autres par contre sont encore hésitantes. C'est le cas de Mariam Kaboré qui ne désire pas arrêter d'allaiter son enfant, mais qui s'y voit obligée parce qu'elle attend encore un autre bébé. «Mon bébé n'a que 8 mois et je suis enceinte. Je ne

peux plus continuer de les allaiter, parce que je risque de les plonger dans de petites maladies. C'est aussi pour éviter le regard de mon entourage. Sinon, je ne suis pas prête pour son sevrage», regrette Mme Kaboré. Sereine au départ, Aline Zongo, couturière de profession, est aussi gagnée par le doute. Assise à même le sol sur un pagne et allaitant son bébé, elle ne semble pas avoir le moral haut. «C'est mon premier enfant. En ce moment, je ressens un pincement

au cœur. Ça fait quand même pitié de voir l'enfant repousser brusquement le sein qu'il tétait, il y a à peine cinq minutes», lâche-t-elle. Quel peut bien être le secret de la «potion magique» de Oumou Konaté qui attire tant de monde ? L'intéressée se refuse à tout commentaire et n'accepte pas non plus d'être photographiée.

Néanmoins, sous son autorisation et sa supervision, sa belle-fille et assistante, Korotimi Konaté, lève un peu le voile. «Avant de mettre la potion, nous demandons d'abord à la maman de donner le sein à l'enfant. Après, l'enfant est soit retiré ou bien couché sur son ventre sur les jambes de sa maman juste pour l'empêcher de voir l'application du produit sur les seins. A la fin, la maman lui donne à téter. Et dès qu'il attrape le sein, du coup il refuse de téter et ne demandera plus», explique Korotimi Konaté.

L'assistante précise que la matière première de la potion vient de la Côte d'Ivoire, et qu'elle ne connaît pas sa composition. A en croire Korotimi Konaté, en dehors des cas exceptionnels, le sevrage à leur niveau requiert un certain nombre de conditions. L'enfant doit avoir au moins 18 mois, être en bonne santé et la potion ne peut pas être emportée par les mamans.

L'assistante note que les cas exceptionnels concernent, le plus souvent, le sevrage précoce pour cause de maladie, de grossesse ou les mères devant aller à l'étranger pour de longues durées. Korotimi Konaté assure qu'après avoir sevré le bébé, des précautions sont prises pour éviter certaines maladies, surtout la diarrhée.

Elle assure que des mesures conservatoires sont exigées. «Nous donnons des tisanes vitaminées pour les enfants qui ne mangent pas bien ou qui ne sont pas en forme. L'enfant qui vient d'être sevré ne doit pas aussi consommer tout aliment contenant du sucre pendant au moins une semaine», ajoute-t-elle.

La prudence recommandée

Malgré ces mesures, des professionnels de la médecine moderne recommandent davantage de prudence dans le sevrage des tout-petits. Pour Dr Madibèlè Kam, médecin pédiatre à l'hôpital pédiatrique Charles-de-Gaulle, l'allaitement maternel exclusif est recommandé pour l'enfant durant ses six premiers mois. M. Kam distingue le sevrage naturel et le sevrage planifié. Dans le cas du sevrage naturel, c'est l'enfant qui, de façon naturelle, arrête tout doucement de téter mais cela survient très tard entre 3 et 4 ans. Le sevrage planifié est celui qu'on rencontre le plus souvent.

Dans ce cas précis, la mère commence graduellement le sevrage par l'introduction dans le régime de l'enfant, d'autres aliments tels que les jus et la bouillie.

Selon le pédiatre, l'arrêt brusque et total de l'allaitement comporte des dommages physiques et psychoaffectifs aussi bien pour la mère que pour l'enfant. «La maman peut développer un certain nombre de pathologies assez virulentes, les douleurs au niveau des seins, l'engorgement mamellaire, etc. Ce n'est pas toujours évident à gérer. Et pour l'enfant, c'est une sorte de séparation, parce que le sevrage vient du latin qui veut dire séparation. C'est une séparation brutale qui peut impacter le plan affectif de l'enfant. Il faut donc aller en douceur», avance Dr Madibèlè Kam.

La responsable du Service maternel et infantile (SMI) de la maternité de Gounghin à Ouagadougou, Aminata Yaméogo née Ouédraogo fait la différence entre ablactation et sevrage. Selon elle, le sevrage se fait de façon progressive avec l'introduction des aliments autres que le lait maternel, alors que l'ablactation est un arrêt total et brusque de l'allaitement. «Chez les mères vivant avec le VIH, l'ablactation est obligatoire dès que l'enfant atteint 1 an 7 jours, au risque d'exposer l'enfant au virus. Quant aux autres, c'est-à-dire celles bien portantes, l'OMS recommande l'allaitement maternelle jusqu'à deux ans», renseigne la responsable.

L'ablactation; selon Aminata Yaméogo, a des conséquences négatives sur l'enfant. Elle peut être source de petites maladies récurrentes telles que la sous-alimentation et la suralimentation, respectivement pour les enfants issus des milieux modeste et favorisés. «Un enfant qui a cessé de téter à six mois ne peut pas avoir le même degré d'affection mère-enfant que celui qui est resté au sein de sa maman pendant deux ans. Intellectuellement et même sur le système humanitaire, ça joue aussi», assure-t-elle.

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