Cote d'Ivoire: Arafat-mania

Aux morts les éloges ! À Ange Didier Houon les siennes même s'il ne s'agit pas ici de jeter des pétales de roses sur le parcours hors du commun de celui qui aura réussi, à travers son vaste répertoire - à force de constance dans le travail donc - et son mode de vie ou de la mise en scène de sa vie, à trôner sur la musique urbaine ivoirienne.

Aux morts les éloges, dis-je ! Au Yôrôbô les siennes même s'il n'est pas question ici de se lamenter sur la tragique fin de celui qui été à la fois promoteur d'une langue nouvelle faite d'onomatopées - à l'exemple de son opus Djéssimidjéka -, concepteur de danse - le Roukaskas -, inventeur de vocabulaire pour "fraponner" (éblouir) les esprits de ses fans.

Aux morts les éloges, oui aux morts les éloges ! Au Daïshikan, président de sa Chine et de tous ses Chinois à travers le monde les siennes, même si dans l'exubérance de son quotidien, certaines de ses facéties auraient pu lui valoir la prison plutôt que la toison de l'artiste le plus populaire de sa génération.

Comme tous les coups de cœur où se joue un effet miroir, sa production musicale née sur le fumet des dissensions sociopolitiques ivoiriennes a permis à une jeunesse en carence de repères de fixer son attention sur lui parce qu'elle a trouvé en lui bien de substitutions dans sa volonté de se mettre dans une bulle, loin et contre des effets Larsen d'une scène annexée par les ambitions des politiciens.

Fraponner

On a vu suffisamment de faits, le Daïshi ayant joué et surjoué la médiatisation de son quotidien, pour avoir une idée de sa personnalité comme de son mode de vie, lui qui chercha devant nos yeux souvent ébahis à se livrer jusqu'à l'extrême pour caracoler au sommet des buzz et tenir fixe les regards sur les réseaux sociaux.

Il est avant tout l'autodidacte, l'enfant dans la rue, le maître des platines dans les boîtes de nuit et maquis, qui a brisé les règles essentielles de la composition musicale pour en proposer une autre... déroutante mais tellement en phase avec la psychologie de ses fans que ceux-ci peuvent répéter à l'identique des onomatopées « qui ne veulent rien dire », des onomatopées de la joie, « pour danser seulement ».

Danser pour certains jusqu'à se briser le cou et tomber raides-morts sur la scène, Rouskaskas. Danser pour d'autres jusqu'à se casser une jambe ou un bras, Roukaskas.

La chorégraphie, avec lui, sera faite d'acrobaties spectaculaires et risquées, de figures surréalistes, et de mouvements lascifs. Une danse exclusivement conçue pour les jeunes.

Et c'est bien pour cela que Dj Arafat est pour cette jeunesse l'artiste le plus fécond et l'innovateur le plus surprenant, le modèle à suivre.

À suivre jusqu'à singer son apparence physique (avec barbe, favoris et tatouages), son style vestimentaire, son parler, et à suivre en temps réel ses directs sur les réseaux sociaux.

12500 volts d'animation

Avec Dj Arafat, les premiers pas du coupé-décalé tels que conçus par le non moins célébrissime Douk Saga seront révolus et la "sagacité" bannie de la scène.

Le coupé-décalé lui-même sera transfiguré par une superposition rythmique (percussions et voix du chanteur) qui en fera une musique à danser, une musique pour danser.

Le texte n'existe plus, tout au plus l'artiste, quand il voudra chanter sa propre gloire prononcera quelques phrases pour exhiber la singularité de son génie-créateur.

Il pourra également dire quelques mots dans la masse de ses onomatopées pour honorer des amis ou bienfaiteurs, mais l'essentiel réside dans l'absence de paroles reconnues traditionnellement comme texte musical structuré.

Dans l'expression de son art, nul mieux que Dj Arafat n'a autant repoussé les limites du coupé-décalé au point de mettre hors-scène bien des devanciers dépassés par la nouvelle orientation de ce genre musical. Et tout en s'imposant comme l'inspirateur ou du moins le chef de file de la nouvelle génération, il a eu une constance productive immense avec son orchestre, la Yôrôgang.

Nul mieux que cet artiste couvert de prix prestigieux (Mtv, Kora, Awards du Coupé-décalé, Trophée de la musique Afro caribéenne, Prix Rfi du meilleur artiste, Meilleur artiste de l'année 2012 Meilleur artiste masculin Ouest africain (2012) et bien d'autres... ), personnalité ivoirienne la plus suivie sur les réseaux sociaux (5 millions de followers) n'a composé autant de tubes, proposé autant de "concepts" artistiques, de pas de danse, et sorti de l'anonymat autant de chanteurs et danseurs.

Pourtant, nul autre que le Yôrôbô, n'a rassemblé autour de sa personne autant de perceptions mitigées. Ses détracteurs rappellent ses excès : alcool, drogue, colères noires, périodes d'exaltation avec des épisodes d'hyperactivité alternant avec la mélancolie, sorties bruyantes avec sa bande à motos, frasques amoureuses, provocations, irrespect des règles établies, qu'elles soient artistiques ou sociétales...

Ses nombreux fans, eux, ses Chinois, lui donnent pourtant l'absolution en pointant du doigt une adolescence tumultueuse et difficile, en proie au stress et au conflit, où dominent enthousiasme, fougue, mais aussi instabilité et défiance qui lui viennent des quartiers bruyants qu'il a écumés. Ses Chinois retiennent surtout la joie qu'il a apportée à la morosité de leur quotidien, l'espoir qu'il est possible, à force de persévérance et d'estime de soi de damer le pion à tous, d'être un Zeus.

« Je reste vivant... »

Son originalité a privilégié la liberté de ne pas s'emboîter dans le strict respect des règles de composition et s'est affranchie de l'orthodoxie des chansons à textes pour promouvoir des goûts plus communs et un art populaire mettant en cohérence sa musique et son style de vie.

À voir la ferveur qui s'est emparée de ses fans d'ici et d'ailleurs, l'annexion du lieu de l'accident de moto dans lequel il a trouvé la mort, la foule devant son domicile, les émissions spéciales et manchettes de journaux à son nom, les témoignages multiples, la traque fétichiste à laquelle ses fidèles se livrent et même la prédiction pour le moins fantaisiste d'un pasteur qui prétendait pouvoir le ressusciter, témoignent, à n'en point douter, de l'influence sans conteste du Zeus d'Afrique.

On ne peut dans ce contexte qu'entendre l'écho bien retentissant de son « Je reste vivant... », lui qui se venge depuis son tragique accident en continuant par son absence d'être présent dans nos quotidiens. Et de prouver qu'il ne suffit pas de mourir pour un créateur de sa trempe pour faire cesser le mythe.

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