Congo-Kinshasa: Jean-Louis Roy - « La croissance démographique en Afrique est une bonne nouvelle »

11 Septembre 2019
interview

Jean-Louis Roy, président-directeur général de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) - en collaboration avec Baba Solim Pekele- vient de publier aux éditions Feu de brousse un livre intitulé « Bienvenue en Afrique, le chantier du siècle ». Il évoque l'Afrique, le continent d'avenir, qui a toutes les cartes en main pour décoller.

En quoi l'Afrique est-elle un chantier ?

Dans 30, 40 ans, la population de l'Afrique va croitre très considérablement. Elle va doubler, à l'instar de l'Inde. La population de la Chine, celle de l'Europe et celle de la Russie vont diminuer. La population des USA va rester à peu près ce qu'elle est. Donc, penser simplement que demain matin il va y avoir 200 millions d'enfants de plus dans les classes sur le continent africain ; qu'il faut nourrir 900 millions à 1 milliard de personnes de plus dans le continent. Et qu'on aura besoin de logements, d'hôpitaux, d'écoles, de sécurité... Pour 2 milliards de personnes, l'Afrique est un immense chantier.

Quelle lecture faites-vous des mutations du monde et de l'Afrique ?

Les changements du monde se produisaient jadis dans un pays et se déplacer dans une autre région. L'exemple de la révolution industrielle en Angleterre est assez éloquent en la matière. Elle y a été confinée pendant un demi-siècle, et il a fallu attendre pour que les changements qui sont survenus en Angleterre se transfèrent ailleurs. Aujourd'hui, les changements du monde se produisent partout en même temps. Il y a trois grands changements dont parle le livre : le premier, c'est le basculement de la richesse.

Auparavant, la richesse était concentrée essentiellement en occident, en Europe et aux USA. Ce n'est plus vrai, car il y a eu un basculement de la richesse vers l'Est, notamment vers la Chine, l'Inde, la Malaisie, la Corée, l'Asie en général. Mais avec la Chine comme noyau central. Après l'implosion de l'URSS, bon nombre d'entreprises du bloc occidental ont délocalisé dans cette région du monde pour conquérir des marchés en Asie. De l'Ouest à l'Est, le basculement de la richesse est passé de nos jours de l'Est au Sud, en l'occurrence en Afrique. On a vu arriver sur le continent les Émirats arabes unis, la Turquie, la Chine, l'Inde...

Une grande variété d'investisseurs que l'on ne connaissait pas en Afrique. Le deuxième changement, c'est le numérique. En Afrique, pour des raisons que l'on connait tous, notamment la colonisation, la science et la technologie se développaient en occident et elles arrivaient ensuite, longtemps après, selon le besoin, souvent des européens, en Afrique. Aujourd'hui, le numérique est arrivé en Afrique en même temps qu'il est arrivé partout dans le monde. Les Africains ont accès à la technologie la plus avancée exactement comme les Japonais et les autres.

Il y a 550 millions d'Africains aujourd'hui qui ont accès à internet. Cela veut dire beaucoup de monde. Et dans 20,30 ans, ça va être 1 milliard d'internautes. Le troisième changement, c'est la démographie dont on a évoqué précédemment. Ça baisse à peu près partout dans le monde, sauf en Inde et en Afrique. Les Chinois nous disent parmi les facteurs qui expliquent leur incroyable succès depuis 30 ans, il y a eu le doublement de la population. Et je ne vois pas pourquoi ça ne sera pas la même chose en Afrique. Je pense que la croissance démographique en Afrique est une bonne nouvelle.

Pensez-vous que la création de la richesse par et pour les Africains est possible ?

Oui, pourquoi pas ? Ce qui manquait aux Africains c'était l'investissement. Ça demande de l'argent. Ce qui a fait le succès de la Chine pendant 20 ans, c'est l'investissement des occidentaux. Ces derniers ont investi 100 milliards par année pendant 20 ans ! L'investissement arrive en Afrique et il vient de partout. On sait maintenant que l'investissement en Afrique vient surtout de l'Asie. Certes, l'occident ne domine plus le monde mais il n'a pas disparu non plus. Cela veut dire qu'il va falloir aussi compter sur l'occident qui continue d'exister.

La réalité est que l'Afrique a du mal à prendre son envol. A quoi attribuez-vous ce surplace ?

Rappelons-nous qu'il y a 30, 35 ans, la Chine était l'un des pays les plus pauvres du monde. Et elle est en train de devenir la première puissance économique. Il y a des conditions pour que l'Afrique décolle. Le livre dit ceci : les conditions qui faisaient défaut dans le continent, notamment l'investissement, la science et la technologie sont en train d'être réunies. Pour les Chinois, par exemple, l'Afrique est un marché. C'est la nouvelle définition qu'ils donnent de l'Afrique. Pas simplement un endroit où l'on va chercher des ressources naturelles, comme on en fait beaucoup en RDC, mais un marché. Avec une forte population, c'est-à-dire un grand nombre de consommateurs, le marché africain va se développer et les usines vont s'installer en Afrique. On verra donc l'Afrique s'industrialiser. Pourquoi les usines vont s'y installer s'il n y a pas d'acheteurs ? Ces conditions n'étaient pas réunies, elles sont en train de l'être.

Y' a-t-il un espoir pour l'Afrique dont les populations semblent céder au pessimisme ?

Pourquoi parler du pessimisme ? Vous connaissez, comme moi, qu'aujourd'hui en Afrique il y a des jeunes qui créent des entreprises, maitrisent le numérique et créent toutes sortes d'applications... Il y a des gens qui croient en l'avenir de l'Afrique en Afrique et qui regardent le continent avec optimisme. Nous sommes tous un peu dépendants de la narration que nous donnent la banque mondiale et le FMI. On mesure les choses au millimètre quand il s'agit de l'Afrique. Ces institutions nous disent ça marche, ça ne marche pas... Mais il y a une autre narration.

Laquelle ?

Il y a 750 think tank en Afrique. On en parle dans le livre et ça nous a beaucoup inspiré. Ces réservoirs d'idées travaillent sur l'accès à l'eau, sur l'égalité femmes-hommes, sur la création d'emplois, sur les questions environnementales, sur la démocratie, sur la sécurité... Il y a plein d'Africains qui ne sont pas pessimistes et croient en l'avenir de leur continent. Mais le discours que l'on entend depuis 50 ans et que l'on a du mal à s'en défaire est celui-ci : l'Afrique est pauvre et qu'elle va rester pauvre ; qu'elle n'est pas capable de ceci ou de cela ; ce n'est pas encore le temps de l'Afrique ; ça viendra peut-être un jour... Non. Je pense que les choses évoluent positivement en Afrique. Je vois les gens au Soudan, en Algérie, au Burkina Faso... qui veulent un changement. Ce changement ne viendra pas du Canada, de la France, des USA, de la banque mondiale, du FMI... mais des Africains eux-mêmes. Ce sont les Africains qui vont décider de leur avenir et beaucoup y croient. Il y a plus d'investisseurs, plus de partenaires internationaux, les Africains ont accès aux nouvelles technologies comme tout le monde. Ce qui manque, ce sont des investissements dans certains domaines, notamment dans l'énergie. Il faut que les Africains aient accès à l'énergie comme tout le monde.

Il y a aussi du désespoir...

C'est vrai, il y a du désespoir quand on voit notamment des jeunes quitter l'Afrique pour aller s'installer ailleurs. Et on voit ce qui leur arrive lors de leur traversée en méditerranée. Mais il est judicieux de souligner que beaucoup de misère en Afrique ont été créées de l'extérieur. Par exemple, quand on a décidé d'assassiner Kadhafi, on a mis en difficulté le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad, le nord du Cameroun et peut-être un petit peu la Mauritanie. Et beaucoup de terroristes dans la région se sont armés dans les casernes de la Libye après la mort de Kadhafi. C'est pourquoi, il faut faire attention là où l'on met les pieds, car on peut créer d'énormes et graves problèmes difficiles à résoudre.

Vous considérez-vous comme un africaniste ?

Je me considère comme quelqu'un qui a eu la chance de travailler dans la quasi majorité des pays africains : dans les universités, dans les médias, dans les organisations sociétales... J'ai ainsi développé un large réseau de connaissances et de relations. Je me considère comme quelqu'un de très passionné pour l'Afrique. Je suis intéressé par l'avenir de ce continent, comme tout le monde devait l'être. Si l'Afrique réussit correctement, on est tous gagnant. Cela ne va pas être facile, il y aura des hauts et des bas. Mais les choses vont bouger, car l'Afrique a toutes les cartes en main pour décoller.

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