Cameroun: « Le dialogue appelle des concessions de part et d'autre »

interview

Manassé Aboya Endong professeur titulaire de science politique, directeur du Groupe de recherches sur le parlementarisme et la démocratie en Afrique (Grepda).

Le message du président de la République à la Nation avant-hier a incontestablement pulvérisé tous les records d'audience. Pourtant, la communication présidentielle est devenue régulière ces derniers temps. Le chef de l'Etat ayant notamment choisi, évolution technologique oblige, de s'adapter à son temps, en communiquant sur ses activités, notamment via les réseaux sociaux qui semblent ne plus avoir de secrets pour lui. Pourtant, les discours à la Nation sont toujours de grands moments pour le président de la République de se prononcer sur des sujets d'actualité, lorsqu'il ne s'agit pas simplement de faire le point sur l'état de notre pays. En quelques questions, CT a voulu comprendre en quoi cette sortie présidentielle se voulait différente de toutes celles auxquelles ses compatriotes ont eu droit jusqu'ici.

Professeur, mardi dernier, le chef de l'Etat a fait un discours entièrement consacré à la résolution de la crise dans le Nord- Ouest et le Sud-Ouest. On retient notamment que le temps du dialogue national tant attendu est arrivé. Quelle lecture pouvez-vous en donner?

On peut évoquer trois paramètres au moins, pour faire une lecture du discours présidentiel du 10 septembre 2019. Premièrement, ce discours est un continuum qui ne peut se comprendre qu'à l'aune du souci permanent du chef de l'État de trouver une solution définitive ou durable, aux frustrations et au sentiment de marginalisation à l'origine de cette situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud- Ouest. Voilà pourquoi le président de la République a tenu à faire un rappel de ce qui a été à l'origine de la crise, des velléités de récupérations politiques opportunistes- soutenues par une propagande sécessionniste -, qui se sont données à voir à la suite des revendications corporatistes des avocats et des enseignants.

Il n'a pas omis de rappeler toutes les mesures gouvernementales et présidentielles qui ont jusqu'ici été prises pour trouver une issue à cette situation. Il s'est donc agi pour le président de la République de faire d'abord un état des lieux du problème. Deuxièmement, le chef de l'État s'est voulu constant dans sa démarche, qui se veut conforme à une conviction qui le caractérise depuis son accession à la Magistrature suprême. Celle selon laquelle seul le dialogue peut contribuer à apporter une solution durable face à des malentendus, comme ceux qui mettent à rude épreuve la paix et la stabilité dans les régions du Nord- Ouest et du Sud-ouest.

Troisièmement, et tout en réitérant l'offre de paix à ceux qui déposent volontairement les armes , le chef de l'Etat a fixé le cap en annonçant solennellement la tenue à la fin du mois en cours d'un grand dialogue national qui connaîtra la participation des personnalités civiles, militaires, parlementaires, hommes politiques, intellectuels, leaders d'opinion, autorités traditionnelles, opérateurs économiques, membres de la diaspora, etc. et dont l'objet concernera principalement la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, même si d'autres questions d'intérêt national seront évoquées. C'est donc un discours articulé autour de deux axes fondamentaux: le diagnostic et la thérapie.

Peut-on penser comme certains esprits que la convocation de ce grand moment de débat prévu à la fin de ce mois arrive tard?

Une telle perception est inutilement polémique. En effet, on n'organise pas un dialogue de cette envergure sans s'assurer que les différents interlocuteurs ont la même compréhension des enjeux. Les questions de l'objet du dialogue et des termes de celui-ci devaient donc préalablement être résolues pour éviter qu'on n'en fasse d'autres usages moins féconds, voire nocifs. Dans le même ordre d'idées, l'identification même de l'interlocuteur a fait l'objet d'un débat autour des acteurs et du cadre.

Ces préalables devaient impérativement être réglés pour que le dialogue annoncé, souhaité et initié soit, in fine, fécond dans le sens du retour à la normale aussi bien dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest que dans le reste du pays. Loin d'être initié sur le tard, ce grand dialogue national intervient au moment où précisément, le propos présidentiel selon lequel : « la paix n'est appréciée à sa juste valeur que lorsqu'elle n'est plus qu'un souvenir », commence à faire sens chez ceux qui n'avait pas mesuré la portée et le sens d'un tel propos il y a plus de dix ans.

Le chef de l'Etat a luimême posé la lancinante question de savoir « avec qui dialoguer ? », relativement aux nombreux « leaders autoproclamés ». Est-ce l'équation difficile de ce grand dialogue national?

Les expériences de politiques de sortie de crise ailleurs nous montrent que dialoguer avec des personnes non recommandables ou des leaders autoproclamés et non-identifiés peut avoir de fâcheuses conséquences sur l'issue même du dialogue. Sous ce rapport, la question de l'interlocuteur est cruciale. Dans le cas d'espèce, on a assisté à une difficile identification de l'interlocuteur fiable et de bonne foi depuis que l'idée d'un dialogue est lancée.

Entre la surenchère et les revendications porteuses de division aux relents de propagande sécessionnistes, les leaders autoproclamés entretiennent une cacophonie dissonante de par leurs prétentions et leurs revendications. Le dialogue envisagé et initié appelle des concessions de part et d'autres pour être effectif. Si une seule partie fait des concessions et qu'en face le radicalisme continue de structurer les discours, les prétentions et les comportements, il faut craindre qu'effectivement l'équation la plus difficile ait été celle-là. D'aucuns avaient tenté de faire croire que la condamnation des leaders sécessionnistes pouvait être un frein au dialogue.

Devrait-il y avoir des préalables à cette rencontre nationale?

C'est ici que la surenchère la plus insoutenable s'est illustrée. On ne peut pas conditionner un dialogue de cette envergure par une institutionnalisation de l'impunité. L'Etat de droit a ses principes. On ne saurait tolérer que, pour contribuer au retour de la paix dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, des personnes conditionnent leur apport par des revendications consacrant l'impunité. La sanction a une valeur pédagogique et dissuasive.

A partir du moment où on prend des libertés avec la loi, on court le risque de lui enlever sa fonction de socialisation. Dès lors, c'est l'anarchie qui s'installe du fait de l'effet mimétique que susciteraient, le cas échéant, ces conduites répréhensibles impunies. Il reste néanmoins constant qu'en fonction des efforts consentis pour le retour à la paix, le président de la République, chef de l'Etat peut constitutionnellement recourir à la grâce présidentielle.

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