Sénégal: Boubacar Barry évoque l'origine et l'évolution de la présence guinéenne au Sénégal

Dakar — La forte présence de la communauté guinéenne au Sénégal s'inscrit dans une longue histoire de mouvements et de brassages des populations, de la période précoloniale aux années des indépendances en 1960, souligne l'historien sénégalais d'origine guinéenne, Boubacar Barry.

"La période coloniale, qui va pratiquement de la fin du 19e siècle à 1958, est une période pendant laquelle la Guinée et le Sénégal ont été politiquement et territorialement liés par la domination française, qui a créé l'Afrique-Occidentale française (AOF) avec Dakar comme capitale fédérale", rappelle le professeur Barry dans un entretien avec l'APS.

Selon lui, cette domination française a notamment été à l'origine des mouvements de fonctionnaires et de particuliers au sein des colonies de l'Afrique-Occidentale française.

Le système colonial né de cette "centralisation française" faisait de Dakar la capitale fédérale de l'AOF où se trouvait le gouverneur général qui régissait l'ensemble des colonies françaises d'Afrique de l'Ouest.

"Les fonctionnaires faisaient les différentes colonies en fonction de leur position dans l'administration coloniale", ajoute M. Barry.

"Ce système fera en sorte que beaucoup de Guinéens ont eu à travailler au Sénégal dans le cadre de l'administration coloniale, tout comme beaucoup de Sénégalais ont fait la même chose en Guinée", a rappelé l'historien installé au Sénégal depuis 1964, d'abord comme étudiant à l'Université de Dakar - qui devient Université Cheikh-Anta-Diop, plus tard -, ensuite comme enseignant au sein de la même université.

"Je connais beaucoup de médecins sénégalais qui travaillaient en Guinée comme le professeur Iba Mar Diop, ancien doyen de la faculté de médecine de l'Université Cheikh-Anta-Diop, qui a eu son premier poste en Guinée", se souvient-il.

Durant la même époque, le Sénégal, dans le cadre de l'économie coloniale mise en place par le colonisateur sur la base de l'économie arachidière, "a accueilli des populations de la Guinée, en particulier celles du Fouta-Djallon qui venaient régulièrement chaque saison cultiver l'arachide au Sénégal et rentrer au pays avec des produits sénégalais, dans le cadre du +navétanat+", renseigne le professeur d'histoire à la retraite.

Au fil du temps, ces Guinéens seront amenés à se spécialiser dans le commerce de fruits au Sénégal, du fait notamment que le Fouta-Djallon produisait à l'époque les agrumes dont le Sénégal avait besoin.

Cette vieille tradition dans le commerce de fruits est symbolisée par la rue Sandiniéry, "aujourd'hui dominée par ces Peuls du Fouta-Djallon qui y exerçaient depuis la période coloniale ce commerce des agrumes", explique M. Barry.

Il précise toutefois que, si durant cette période "ces fruits étaient produits en Guinée, aujourd'hui ils viennent d'un peu partout dans le monde".

Ces mouvements de populations entre le Sénégal et la Guinée lors de l'occupation française prendront une autre dimension pendant la période des indépendances survenues en 1960, insiste l'historien dont les travaux de recherche ont notamment porté sur l'intégration africaine et la Sénégambie.

Pendant cette période, fait-il remarquer, "la Guinée et le Sénégal sont devenus deux Etats séparés et souverains, qui ont établi d'autres rapports que ceux coloniaux".

La Guinée a opté pour une économie socialiste qui l'a "autonomisée et a suscité une divergence politique avec les autres pays francophones", notamment le Sénégal, analyse le professeur Barry.

Cela fait que dans les années 1960-1970, la Guinée s'est fermée au Sénégal à cause de ces "divergences politiques", note l'auteur de "Les États-nations face à l'intégration régionale en Afrique de l'Ouest".

Il ajoute que ce changement d'orientation politique fera en sorte que la migration va prendre une autre dimension en se "féminisant" davantage.

Avant, précise Boubacar Barry, "les hommes venaient seuls au Sénégal et laissaient les familles en Guinée, mais dès lors que la Guinée a entamé cette politique de fermeture, les hommes ont progressivement fait venir leurs femmes et enfants au Sénégal"

De même, le "durcissement de la politique" en Guinée pendant tout le régime de Sékou Touré (de 1958 à 1984) a fait que beaucoup de Guinéens ont fui pour s'installer au Sénégal pour des raisons "économiques et politiques". Ce qui explique, selon l'historien, "la présence massive des Guinéens au Sénégal".

Toutefois, le professeur Boubacar Barry soutient que "l'histoire de la Guinée et du Sénégal ne commence pas à la conquête coloniale, mais bien avant elle, à partir du 15e siècle".

"L'époque précoloniale n'est pas du tout abordée dans la relation entre la Guinée et le Sénégal", constate-t-il, précisant que "toutes les populations de l'Afrique de l'Ouest étaient sous des espaces politiques beaucoup plus vastes que cela". "Les populations partaient d'est en ouest et du nord au sud."

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