Burkina Faso: Riposte aux attaques terroristes - «La troupe se sentira protégée par un bon équipement»

16 Septembre 2019
interview

Pour Mahamadou Savadogo, spécialiste des questions d'extrémisme violent, l'Etat burkinabè et le G5 Sahel suivent un rythme imposé par les groupes terroristes.

Pendant que la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) tenait à Ouagadougou un sommet consacré au terrorisme et élargi aux pays du G5 Sahel, Sidwaya s'est entretenu avec Mahamadou Savadogo, spécialiste des questions d'extrémisme violent et de gestion des risques. Entre péché originel du G5 Sahel et contrainte pour le Burkina Faso de suivre un certain rythme imposé par les groupes terroristes, l'expert pense qu'il faut de la bonne gouvernance dans le budget de la défense.

Ces derniers mois, on note une recrudescence des attaques terroristes malgré les opérations militaires. Comment peut-on expliquer cela ?

L'explication réside dans le fait qu'il n'y a pas de réponse stratégique adaptée à la menace. L'Etat se retrouve dans une situation d'action-réaction, suivant un rythme imposé par les groupes terroristes. Ce qui fait qu'il ne prend pas le temps de trouver la réponse adaptée. Il y a aussi la non-prise en compte des populations dans la recherche de la solution à l'extrémisme violent.

Des réaménagements ont été opérés dans l'armée. Est-ce suffisant pour combattre efficacement l'ennemi ?

A mon avis, la lutte contre le terrorisme est avant tout beaucoup plus politique que militaire. Si les politiques mettent à la disposition de l'armée l'équipement qu'il faut, on n'a pas besoin de changer tout le temps la hiérarchie militaire pour avoir des résultats. Car, lorsqu'on assume des responsabilités, on le fait pleinement. En cas de manquements, il faut que les responsabilités soient situées pour comprendre qui n'a pas joué son rôle. Cet exercice permet à celui qui sera nommé de s'assumer pleinement.

Les terroristes utilisent de plus en plus des engins explosifs improvisés qui tuent des soldats et des civils. Pourquoi ce changement de mode opératoire ?

Ce changement pourrait s'expliquer par deux hypothèses. La première est la non-résolution des drames de Yirgou et d'Arbinda. Ceci aurait suscité un sentiment de revanche chez les populations victimes. Elles auraient rejoint les groupes terroristes pour se venger contre leurs bourreaux. On a vu que c'est après ces événements de Yirgou et d'Arbinda que la violence est montée d'un cran. La deuxième hypothèse est que l'Etat islamique au Grand-Sahara qui était cantonné dans l'Oudalan et dans l'Est serait redescendu vers le Sahel et le Centre-Nord. C'est exactement son mode opératoire de s'en prendre aux populations civiles. Si cette dernière hypothèse se vérifie, on peut s'attendre malheureusement à ce que la violence continue de monter et à ce que les civils soient de plus en plus ciblés.

A chaque attaque, la polémique enfle autour des équipements des FDS ou des services de renseignements. La menace est-elle à la portée de l'armée burkinabè ?

La menace est à la portée de l'armée burkinabè, car elle est endogène. Il suffit d'opter pour la méthode et la stratégie nécessaires. Mais, il y a une interférence du politique dans les prises de décisions stratégiques des militaires. Ce qui fait que ces derniers ne sont pas assez libres pour prendre certaines mesures, surtout qu'ils sont limités sur le plan de l'équipement. Il va falloir compter sur nos forces et jouer franc jeu si on veut atteindre les objectifs d'éradication de la menace terroriste.

L'armée n'a donc pas les mains suffisamment libres pour agir, selon vous ?

Pour moi, l'armée regorge de compétences humaines et techniques nécessaires pour venir à bout du terrorisme. Mais ce qui est étonnant est que la stratégie mise en place par les FDS révèle des failles qui relèvent plutôt d'une décision politique que militaire. Lorsque les politiques s'ingèrent dans une stratégie militaire, il va de soi qu'on n'ait pas de résultats. Je confirme que l'armée n'a pas cette liberté qu'il faut face au politique.

Ça bloque aussi parce que le politique manque souvent de prendre certaines décisions ?

Tout à fait. Ça bloque parce que le politique refuse de s'assumer et de mettre les moyens nécessaires à la disposition des FDS. On a vu qu'au départ en 2016-2017, le son de cloche des politiciens était le déni et ce, jusqu'à une certaine date. Ils disaient que ce n'étaient pas des attaques terroristes parce que non revendiquées. Pour eux, c'était des tentatives de déstabilisation. Lorsqu'on diagnostique mal un mal, il est clair qu'on va administrer un médicament non adapté. C'est ainsi qu'ils donnaient aux FDS des moyens plus adaptés à la lutte contre la déstabilisation que contre les attentats terroristes. Si les politiques laissent le soin aux militaires de faire l'analyse de la situation, ils découvriront exactement le problème et adopteront la stratégie à la menace.

La collaboration entre les FDS est-elle déterminante dans la lutte contre le terrorisme ?

On a remarqué qu'au sein des FDS, il y a un certain clanisme et politisation de toutes ces entités. On a parfois la police qui est opposée à la gendarmerie ou rejette la faute sur l'armée et vice versa ou des camps qui sont attaqués et d'autres forces qui ne volent pas au secours. On a vu le cas à Djibo. Dans la situation nationale actuelle, on a besoin de toutes les forces. C'est bien les politiques qui peuvent les fédérer en mettant en place une ligne de conduite bien définie. Si chaque entité veut se faire voir ou faire croire qu'elle est la plus apte à lutter contre le terrorisme, cela ne portera pas fruit. Voilà pourquoi il faut mutualiser toutes les forces. Il y a aussi les agents des Eaux et forêts et de la douane à impliquer, y compris les gardes de sécurité pénitentiaire. Mais apparemment, ces forces paramilitaires sont un peu en retrait. Tout le monde doit l'être à un haut degré.

Un sommet de la CEDEAO s'est tenu le samedi 14 septembre 2019 à Ouagadougou. Cette rencontre sonne-t-elle le glas de la force du G5 Sahel ?

Le G5 Sahel est en souffrance. Jusque-là, il n'a pas encore réussi à être opérationnel. Les chefs d'Etat sont en train de trouver une autre formule pour arrêter la menace. Dès le départ, les chercheurs ont été clairs : le G5 Sahel tel que conçu et structuré allait être handicapé car, limité à cinq pays alors que la menace va au-delà. On se retrouve dans une situation où la menace est en train d'atteindre les pays côtiers, plus forts économiquement que ceux du Sahel. Les pays côtiers ont décidé de frapper à la porte du G5 Sahel et ont menacé de créer une autre structure pour se défendre contre les groupes terroristes. Une nouvelle structure surplomberait le G5 Sahel. Les pays du G5 Sahel ont compris que ceux de la côte attirent plus les bailleurs de fonds. La stratégie est de voir comment trouver un compromis afin que le G5 Sahel ne perde pas la face et soit réaménagé.

Pour vous, les fondateurs du G5 Sahel ont péché dès le départ en s'enfermant dans un tel regroupement au lieu de s'ouvrir à un ensemble régional ou sous régional ?

Absolument ! Dès le départ, nous chercheurs, avions dit qu'il était mieux d'utiliser les forces en attente de la CEDEAO plutôt que de créer une autre organisation sous régionale. Au regard de l'évolution de la menace, on voit que les groupes terroristes se jouent du statut du G5 Sahel. Ils s'installent toujours à cheval entre deux pays, dont un du G5 Sahel et un autre non membre. Dans leur stratégie, ils ont pu trouver la faille. Les Etats sont toujours en train de suivre le rythme de ces groupes terroristes. Dans un premier temps, ils ont forcé le G5 Sahel à déménager de Sévaré, premier coup fort. Ensuite, ils contraignent l'organisation à cinq à changer son statut. En réalité, c'est eux qui impriment le rythme et les pays suivent. A cette allure, il sera difficile de combattre ces groupes parce qu'ils ont une longueur d'avance. Ça devait être le contraire.

L'insécurité a engendré une crise humani-taire avec plus de 270 mille déplacés. Comment appréciez-vous la gestion de cette crise ?

C'est la première fois que le Burkina Faso fait face à une telle crise. La gestion est un peu mitigée mais il n'y a pas lieu de blâmer le Burkina. Comme c'est un fait nouveau, il est en train de chercher des solutions. Il sauverait beaucoup de vies en mettant en avant les humanitaires plus aptes à gérer cette situation. L'Etat a pris la crise à bras-le- corps en créant un ministère chargé, entre autres, de ces questions. Cela prouve que l'Etat veut lui-même prendre en charge des aspects qu'il ne maîtrise pas. On voit que ça piétine avec des camps de déplacés sans commodités nécessaires et pas bien sécurisés. L'Etat est en train de pécher par jeunesse.

Pour certains, il faut une mobilisation populaire pour venir à bout du terrorisme. Qu'en pensez-vous ?

C'est juste ! Beaucoup ont cru que dans cette lutte contre le terrorisme, il n'y a que la réponse militaire. On a vu le cas du Mali, de l'Afghanistan où la seule action militaire n'a pas apporté de résultats. Pour moi, on a besoin de toutes les entités pour participer à la lutte. La pièce maîtresse dans une lutte asymétrique est vraiment la population, car elle détient toutes les informations nécessaires. Il n'y a que le renseignement qui permette d'anticiper sur les attaques terroristes. A faire de cette crise une affaire purement militaire, on se trompe sur l'ennemi et du même coup sur la stratégie de riposte parce que même les groupes terroristes ont compris qu'il faut intégrer les communautés, avoir leur approbation.

L'Autorité supérieure de contrôle d'Etat et de lutte contre la corruption (ASCE-LC) serait en train d'enquêter sur la gestion du budget-défense. Comment réagissez-vous à cela ?

C'est nécessaire parce que cela va de l'efficacité des forces de défense et de sécurité. On a déjà augmenté le budget de la défense. On n'a pas eu de résultats. Le point saillant sur lequel on doit mettre l'accent est la bonne gestion de ce budget sans laquelle c'est peine perdue. On devrait ouvrir toutes les portes nécessaires à l'ASCE-LC afin qu'elle puisse contrôler et situer les responsabilités pour un équipement adapté des FDS. Il y va du moral de la troupe de se sentir protégée par un bon équipement.

Mahamadou Savadogo, spécialiste en extrémisme violent

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