Afrique du Nord: Photographier l'Égypte - Seize visions inédites de l'intérieur

Cette Égypte, on ne la voit nulle part ailleurs ; des images intenses, intimes, des histoires racontées de l'intérieur par 16 jeunes photographes égyptiens, hommes et femmes. Le résultat est renversant. « Hakawi » promet des « récits d'une Égypte contemporaine ». Cette exposition salutaire investit la Cité internationale des arts à Paris, dans le cadre de la Biennale des photographes du monde arabe contemporain.

Promesse tenue. Dans les quatre étages de l'exposition, nulle trace d'exotisme ou d'orientalisme, mais des récits d'une Égypte vécue de l'intérieur. Chacune de ces histoires est irremplaçable. Toutes mises ensemble, elles mettent en marche une petite mélodie irrésistible sur l'Égypte d'aujourd'hui.

« De par eux-mêmes, ils ont envie de documenter et de raconter leur pays, leur société, explique le co-commissaire Bruno Boudjelal, lui-même photographe et membre de l'agence Vu, tout en sachant que, en Égypte, en faisant ce type de photographie, on n'en vit pas. Ils ont vraiment cet engagement-là. »

Les portes d'entrée de Mai Al Shazly nous montrent le chemin. Avec un sens aigu de la dérision et les yeux d'aigle d'une sociologue, cette artiste de 34 ans, née au Caire, ausculte « la façon dont les gens investissent et décorent l'entrée de leurs appartements ».

Le motif est restreint, mais tout y passe : la créativité, le désespoir, la richesse, la pauvreté, les graffitis de revendications et les inscriptions du ras-le-bol... Public Performance est l'éclairage délibéré de la mise en scène involontaire d'une société à travers de portes d'entrée finalement pas si banales.

Mohamed Anwar nous plonge dans la nuit. Assis derrière sa caméra, ce vidéaste indépendant, né en 1996 à Gizeh, capte dans la ville la présence nocturne des passants : leur manière de marcher, de s'habiller, de se déplacer seuls, à deux ou en groupe, avec des sacs ou les mains vides, voilées, casqués ou barbus... « La nuit, on montre notre véritable "moi". On est plus détendu. Donc, ici, on voit les "vrais" gens. »

Avec Fares Zaitoon, on entre dans les centres de réadaptation des drogués en Égypte. Lui-même ancien toxicomane, ce photographe autodidacte de 29 ans se bat pour nous transmettre l'atmosphère réelle de ces lieux d'entraide. Son langage visuel imprégné de cauchemars cherche à libérer ces naufragés de la société de leur sentiment de honte et de folie.

The Way to Hell, la vie avant et après des tentatives de suicide ratées, est documenté par Hesham Elsherif. Né en 1997 à Fayoum, lui-même touché par la dépression, il fait surgir les paroles et actions de ses personnages. Des tentatives pour trouver la lumière en pleine nuit.

Fatma Fahmy interprète des images volées en tramway comme métaphore de la société : les visages épuisés des ouvriers, des filles embellies ou voilées, le regard à travers les fenêtres sales... « La locomotive semble infaillible, mais pour combien de temps encore ? », s'interroge la photographe de 28 ans basée au Caire.

Le point commun de toutes ces séries exposées : un certain esprit d'autodétermination. Ceci ressent également sur les photos de Roger Ani, né en 1986 à Menia. Il nous invite à passer avec lui une journée d'été à la plage. Toute une frange de la société égyptienne défile devant son objectif.

Détail décisif : ce sont eux qui décident où, avec qui et comment ils vont se faire photographier, explique Bruno Boudjelal. « Les photographes, ils nous disent : nous, cet orientalisme qui a été très présent quand on a montré l'Égypte, on en a assez. Nous, on a envie de montrer nos histoires. Cela parle aussi de leur prise de conscience. »

Ebrahim El Moly avait 19 ans lors des printemps arabes. Aujourd'hui, ses images floues, décalées et détournées dans Once Upon A Time rappelle les événements de 2011, mais surtout des espoirs, des rêves et des proches perdus lors de la révolution.

L'exposition parle plus des libertés et moins des limites de la société et de la photographie en Égypte. Au point d'oublier la question des droits de l'homme régulièrement pointée par Amnesty International ?

« Si, ça parle aussi des choses, des choses sous-jacentes, affirme Bruno Boudjelal. C'est subtil. Quand on voit les problèmes autour de cette usine de ciment où les gens sont en train d'être intoxiqués, la manière dont les femmes peuvent être traitées, cela parle de ça, mais ce n'est pas frontal. »

S'approcher de la réalité et des corps en Égypte

Exemplaires par leur approche subtile et puissante, les images de Heba Khamis nous touchent en plein cœur. Transit Bodies nous met tout près de la réalité et des corps de transgenres en Égypte. Pour la photographe de 30 ans, cette expérience lui a fait comprendre des choses à la fois simples et existentielles qu'elle n'avait jamais imaginées auparavant.

« J'ai découvert que derrière tous ces combats, cette envie de changer de genre, il y a ce constat que notre corps est notre première et seule maison. Mais les transgenres luttent avec ça. Leur corps, leur "maison", ne les représente pas. Ils ne se sentent pas à la maison. »

Née à Alexandrie et déjà primée par de prestigieux prix comme le World Press Photo, Heba Khamis est une artiste surprenante : sa voix jeune tranche avec son calme intérieur, son visage juvénile entouré d'un voile semble en contradiction avec ses expériences hors du commun. En fait, son exposition met au défi les écrits du Coran par rapport à la réalité cruelle des transgenres dans la société égyptienne :

« J'ai découvert que, pour l'islam, être transgenre ne pose pas de problème, mais c'est un problème de culture et des individus qui ne peuvent pas l'accepter. » Quand elle a commencé à exposer ses images en Égypte, les réactions étaient très contrastées : « Ils ont toujours ces stéréotypes en tête et pensent que les transgenres ruinent notre culture et notre société et qu'ils font cela uniquement pour satisfaire leurs désirs sexuels. »

Comme pour beaucoup des photographes de l'exposition Hakawi, le printemps arabe était un tournant dans sa vie. C'est à ce moment-là qu'elle a pris sa décision de devenir photographe. « J'ai toujours voulu avoir une caméra. Après l'école, c'est le photojournalisme qui m'a choisi en quelque sorte... J'ai commencé lors de la révolution et j'ai fait les deux révolutions, 2011 et 2013. C'était dangereux et très dur, mais aussi très important de documenter ce moment-là. »

Aujourd'hui, elle se consacre aux documentaires et questions sociales comme le « repassage des seins » au Cameroun ou la prostitution masculine des réfugiés en Allemagne. Son approche du sujet des personnes transgenres en Égypte est d'une grande délicatesse dans ses compositions photographiques. Seule la position du corps renvoie à la suppression subie par la société et les angoisses provoquées. Un trans homme se souvient du trouble quand il avait ses premières règles en tant que fille. Une autre confesse sa crainte de ne pas savoir si Dieu va la juger en tant qu'homme ou femme.

C'est la rencontre avec Dahab, une trans femme, qui a déclenché son projet. « Malgré une opération chirurgicale, elle n'osait pas sortir comme une femme à l'extérieur. Avec moi, elle est sortie pour la première fois habillée comme une femme dans la rue. Elle pouvait enfin mettre des talons hauts et entendre ses pas. J'avais des frissons. Pour moi, ce bruit était une chose banale, pour elle, c'était son rêve. »

Être femme et photographe en Égypte

« L'âme est plus importante que tout », déclare Hana Gamal en parlant de ses sentiments ressuscités sous forme de tirages arrachés aux ténèbres. « C'est en noir et blanc pour provoquer un certain sentiment chez le spectateur. Avec des photos en couleur, cela ne serait pas le cas. »

Son projet We're All Fugitives, « Nous sommes tous des fugitifs », explore les bas-fonds de l'âme humaine. Elle transforme une vitre de bus en miroir de la société, montre l'intérieur d'une maison comme métaphore d'une vie en perdition ou s'attarde sur une femme assise, les yeux fermés, à côté d'un homme debout, appuyé sur une canne.

Loin des images ou évènements habituels, ses clichés sont guidés par ses émotions reliées au monde extérieur. Comme cette vieille femme dont le visage triste est en partie masqué par un coussin en forme de cœur. « Elle était tellement seule. Son mari est décédé, tous ses enfants sont mariés. Tout ce que lui reste est ce petit magasin. C'est humain de se sentir seule et vulnérable. J'ai senti une connexion entre elle et moi. Alors j'ai pris cette photo. »

Être femme et photographe en Égypte, cela signifie « allier deux combats, souligne la co-commissaire Diane Augier. Et les femmes qu'on présente ici sont vraiment des combattantes qui ont réussi à s'imposer en tant qu'artistes. »

Pour Hana Gamal, il y a aussi des côtés positifs. « Parce que je suis une femme, je peux entrer dans des maisons, m'asseoir avec des femmes et passer du temps avec elles pour écouter leurs histoires. Je les mets dans la lumière. »

Née en 1993, au Caire, Hana Gamal est devenue photographe à l'âge de 18 ans, en 2011. « C'était totalement par hasard. Tout commençait lors de la révolution, le 25 janvier, cela a déclenché ma passion pour la photographie. À l'époque, j'étudiais [arts-communication et psychologie] à l'université. En même temps, j'observais tout ce qui se passait et je voulais le documenter. J'avais l'impression que l'histoire était en train de se faire devant mes yeux. C'était un sentiment étrange. Donc, j'ai commencé à prendre des photos avec mon téléphone portable. Depuis, c'est devenu ma vie [rire]. Ce n'était absolument pas prévu. Mais je ne peux plus arrêter faire des photos... »

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