Burkina Faso: Justice pour les victimes du massacre du 28 septembre 2009 à Conakry - Le cadet des soucis de Condé

29 Septembre 2019

Cela fait dix ans que des séides du régime du capitaine Moussa Dadis Camara ont fait irruption au stade du 28 septembre de Conakry, pour en déloger les dizaines de milliers de Guinéens qui ont répondu à l'appel de l'opposition dont l'objectif était de contraindre celui qui, en décembre 2008, est passé du ravitaillement en carburant de l'armée à la tête de l'Etat, à retourner avec sa junte dans les casernes à la fin de la transition.

Le bilan de cette expédition des nervis du pouvoir a été particulièrement tragique, 157 personnes ayant été abattues comme du gibier, 1500 autres blessées, dont une centaine de femmes victimes de viols collectifs en plein jour et aux yeux de tous. Dix ans après la commission de ces crimes sans exemple dans l'histoire pourtant très mouvementée de la Guinée, les présumés auteurs se la coulent toujours douce, à l'exception notable de Aboubakar Sidiki alias Toumba Diakité, arrêté dans le quartier Ouakam de Dakar en décembre 2017, extradé à Conakry trois mois plus tard et écroué depuis, à la prison centrale de la capitale guinéenne en attendant l'hypothétique procès dans ce dossier potentiellement explosif pour l'armée guinéenne.

En rappel, le commandant Diakité avait fui son pays après avoir grièvement blessé le très volcanique chef de la junte Moussa Dadis Camara qui avait imprudemment tenté de l'arrêter au camp Koundara de Conakry en décembre 2009, afin de le remettre aux enquêteurs qui voulaient l'entendre sur les événements du 28 septembre 2009. Depuis, il croupit en prison, et malgré l'immense espoir que l'arrestation de cette pièce maîtresse dans le dossier a suscité chez les victimes, le bout du tunnel est visiblement encore loin, en tout cas si l'on s'en tient aux arguments de bas étage que le Premier ministre guinéen, Ibrahima Kassory Fofana, a avancés pour justifier la non- tenue du procès à ce jour, notamment le manque d'infrastructure adéquate pour les audiences et de personnel judiciaire qualifié pour conduire les auditions à la barre.

Alpha Condé semble être actuellement plus préoccupé par son avenir politique

C'est vrai que les crimes de masse de cette nature et de cette ampleur sont imprescriptibles et que le procès se tiendra tôt ou tard, mais on peut comprendre l'impatience des victimes et de leurs familles ainsi que leur scepticisme quant à la volonté politique des autorités guinéennes d'organiser ce procès qui risque d'être fatal à la carrière et à la liberté de certains sécurocrates du régime. Le manque d'argent, d'infrastructure et de compétences techniques brandi par le gouvernement guinéen pour expliquer aux victimes et aux défenseurs des droits de l'Homme pourquoi le dossier n'est pas encore enrôlé dix ans après la commission des crimes et deux ans après la clôture de l'instruction, nous rappelle en effet les arguments que le gouvernement sénégalais avait avancés sous Abdoulaye Wade pour ne pas juger l'ancien dictateur tchadien, Hissène Habré.

Un manque de volonté politique du reste confirmé par les propos tenus par le président Alpha Condé selon lesquels « la Guinée ne se résume pas au 28 septembre et ce procès n'est pas une priorité ». La preuve que ce dossier est l'un des cadets des soucis du président guinéen peut être aussi faite par la mise en examen de seulement douze personnes qui, curieusement, coulent quasiment tous des jours tranquilles à Conakry. Trois de ces inculpés, en l'occurrence Mathurin Bangoura, Moussa Tiegboro Camara, et Claude Pivi alias Koplan occupent encore de très hautes responsabilités au sein de l'appareil d'Etat, respectivement aux fonctions de gouverneur de la région de Conakry, de secrétaire général à la présidence et de ministre en charge de la sécurité présidentielle.

Si on ajoute à ces diversions dilatoires et aux entorses flagrantes à la procédure la récente requalification des faits qui sont passés de «crimes contre l'humanité» à «crimes ordinaires», on ne peut que partager l'inquiétude des parties civiles et des organisations de défense des droits de l'Homme qui savent qu'il est désormais impossible d'ouvrir un angle d'attaque concernant la chaîne de commandement ou d'engager la responsabilité des dirigeants politiques et militaires de l'époque, même s'ils n'ont pas directement participé à la commission des crimes.

C'est cette incertitude quant à la tenue même du procès, qui a justifié le communiqué-coup de semonce de la Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Michèle Bachelet, livré à l'occasion du dixième anniversaire du massacre de 2009 et invitant le gouvernement guinéen à plus de diligence dans ce dossier emblématique qui, s'il est conduit à terme, contribuera à l'apurement du lourd passif judiciaire de la Guinée. Cela est bien possible, mais seulement voilà, Alpha Condé semble être actuellement plus préoccupé par son avenir politique et par l'alliance de circonstance entre les partis de l'opposant Cellou Dalein Diallo et de Moussa Dadis Camara, inculpé dans le dossier en cours et exilé à Ouagadougou depuis qu'il est sorti miraculeusement vivant de l'hôpital militaire de Rabat en début 2010.

Si pour des raisons strictement politiciennes, le président guinéen à qui l'on prête l'intention de franchir le rubicond de la bêtise en voulant modifier la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat en 2020, venait à constituer un frein à la manifestation de la vérité dans cette procédure judiciaire pourtant facilitée par l'évidence du massacre, ce serait une tache noire et indélébile sur son bilan à la tête de l'Etat. Lui qui a passé des décennies à clamer, quand il était opposant, sa sainte horreur de l'injustice et de l'arbitraire. Espérons qu'il a encore assez de lucidité pour comprendre que l'image et le souvenir impérissables qu'il rêve de laisser à la postérité, seront tributaires entre autres, du sort qu'il aura réservé à ce dossier ultrasensible.

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