Sénégal: Grâce présidentielle accordée à Khalifa Sall - Une magnanimité qui n'est pas innocente

30 Septembre 2019
analyse

Condamné pour escroquerie sur des deniers publics en août 2018 par la Cour d'appel de Dakar à cinq ans de prison au terme d'un procès à rebondissements qui a fait couler beaucoup d'encre et de salive, Khalifa Sall, l'ex-maire de Dakar qui était détenu depuis mars 2017, ne purgera pas plus que la moitié de sa peine en détention.

En effet, le 29 septembre dernier, il a bénéficié d'une « remise totale de peine » à la faveur d'une grâce présidentielle à lui accordée par le président Macky Sall.

Une décision qui a pris de court plus d'un Sénégalais qui n'a rien vu venir, mais sur laquelle plane l'ombre de la puissante confrérie religieuse des mourides dont les efforts en faveur d'une décrispation politique ont aussi été couronnés par un rapprochement du chef de l'Etat avec son prédécesseur devenu son pourfendeur le plus virulent, Abdoulaye Wade.

Les deux hommes se sont affichés publiquement main dans la main, lors de l'inauguration de la prestigieuse mosquée de ladite confrérie musulmane, la semaine dernière.

Un acte fort qui vient donner encore plus de contenu au dialogue national

Tout un symbole qui ne pouvait pas passer inaperçu, après les embrouilles, les tensions et les propos parfois virulents qui ont émaillé les rapports des deux présidents sénégalais ces dernières années.

C'est dire si au-delà de l'influence de cette communauté religieuse que cela traduit, ce geste du président sénégalais à l'endroit de l'un de ses adversaires politiques les plus farouches, est à saluer à sa juste valeur.

D'autant plus qu'à en croire les avocats de l'ex-prévenu, c'est une décision qui émane de la seule initiative du chef de l'Etat, aucune demande de grâce n'ayant été introduite par eux à ce sujet.

C'est donc un acte fort qui vient concrétiser la main tendue du président Sall à son opposition, et donner encore plus de contenu au dialogue national qu'il a lancé en mai dernier dans une volonté d'apaisement du climat sociopolitique.

Cela dit, si cette décision souveraine d'accorder sa grâce à l'ex-édile de la capitale plaide pour le président sénégalais, le timing de la décision ne manque pas de laisser penser que c'est une magnanimité qui n'est pas innocente.

En effet, en graciant son challenger au lendemain de la présidentielle qu'il a remportée dans les conditions que l'on sait, Macky Sall prête aussi le flanc à la critique. Car, c'est une décision qui ne manquera pas de faire jaser.

Surtout au sein des partisans de l'ex-maire de la capitale qui ont toujours soutenu la thèse de la cabale politique visant à écarter leur mentor de la course au fauteuil présidentiel.

Et aux yeux d'une certaine opinion, Macky Sall aura de la peine à convaincre qu'il ne s'est pas servi de la Justice de son pays pour se frayer la route d'un second mandat.

D'abord avec Karim Wade, cet autre prétendant déclaré qui, au plus fort de ses ennuis judiciaires, avait aussi bénéficié d'une grâce présidentielle du même Macky Sall dans des conditions aux exhalaisons de deal politique, ensuite avec cet élargissement-surprise de l'ex-maire de la capitale au moment où l'on s'y attendait le moins, c'est-à-dire au lendemain d'une élection facilement pliée en sa faveur.

D'autant plus que maintenant qu'il a eu son deuxième et dernier mandat constitutionnel, Macky Sall n'a plus rien à perdre. A moins qu'il se sente gagné par la tentation d'un troisième mandat.

Pour Khalifa Sall, cette condamnation suivie de sa libération anticipée, peut être un gain politique

C'est dire si pour beaucoup, cette décision du président sénégalais est loin d'être un acte gratuit. Même si c'était le cas, ce serait de bonne guerre. Mais quoi qu'il en soit, cela n'enlève rien à la portée de son geste qui vise à l'apaisement du climat sociopolitique dans son pays.

La question est maintenant de savoir si dans le camp de Khalifa Sall, on saura lui reconnaître ce mérite pour saisir la main tendue de la réconciliation, ou si cela sera vu comme un acte de contrition d'un homme qui cherche à être en phase avec sa conscience.

En tout état de cause, pour Khalifa Sall, cette condamnation suivie de sa libération largement anticipée, peut être un gain politique. Car, non seulement cela contribuera à renforcer sa popularité auprès de ses partisans, mais aussi cela pourrait lui valoir la sympathie de tous ceux-là aux yeux de qui son procès aura contribué à en faire un martyr.

C'est dire si avec ce feuilleton judiciaire, il se sera finalement taillé une publicité qui pourrait le placer en pôle position pour les élections à venir. Mais pour cela, il aura besoin d'être rétabli dans tous ses droits civiques. Ce qui n'est pas encore le cas. Car, faut-il le rappeler, cette grâce présidentielle ne l'absout pas totalement de sa condamnation.

Tout comme Karim Wade qui, avant lui, a bénéficié de la grâce de Macky Sall sans pour autant avoir été amnistié. C'est pourquoi l'on est fondé à croire que Macky Sall a réglé le problème tout en gardant la main sur les dossiers de ses deux plus grands rivaux. A quelles fins ? L'avenir le dira.

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