Cameroun: « La reconstruction est une opportunité de développement »

Dr Raoul Sumo Tayo, enseignant, chercheur en défense et sécurité.

L'une des missions du Grand dialogue national était de plancher sur la Reconstruction et développement des zones touchées par la crise. Comment appréciez-vous la pertinence des recommandations formulées par cette commission ? La reconstruction et le développement sont deux principales modalités de gestion de la crise qui secoue actuellement les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun. Il faut noter à la suite de William Zartman que ce type de crise naît généralement de l'intersection de besoins vitaux insatisfaits, des problèmes de gouvernance et de la compétition identitaire ou idéologique.

La pertinence des recommandations de la commission « Reconstruction et développement des zones touchées » tient donc de ce qu'elles s'attaquent à une des racines de la crise qui, faut-il le rappeler, découle en partie des dérèglements des mécanismes d'allocations des ressources entre les différentes composantes du tissu national. Du coup, la reprise de certains grands projets, la réhabilitation et la reconstruction de certaines infrastructures pourrait combler des déséquilibres réels ou apparents dont seraient victimes ces régions.

Ces mesures préconisées, si elles sont retenues, traduiraient une politique volontariste de transformation d'une situation existante et de correction des déséquilibres. Mais avant tout, ces recommandations découlent de la prise en compte d'un des principes fondamentaux de la gestion de crise, notamment le volet lié au retour d'expérience. En effet, par son essence, la crise engendre le chaos mais paradoxalement oblige aussi à réagir. Elle est, dès lors, facteur d'organisation. Dans la langue chinoise, le sinogramme de crise est défini par deux symboles, l'un signifiant danger, l'autre opportunité. Généralement, après la guerre, la reconstruction est souvent envisagée comme une opportunité de développement.

Il y a notamment la reprise des projets de développement suspendus au cours de ces trois dernières années pour cause d'insécurité. Quels sont les préalables? Naturellement, la sécurité est le premier et le plus important préalable à la reprise de ces projets de développement ! Sans elle, rien n'est possible. L'exemple de la route Mora-Dabanga est là pour nous le rappeler. Il est donc nécessaire de maintenir sur le terrain un outil militaire crédible pour faire face aux éventuels groupuscules d'entrepreneurs locaux de la violence et/ou du crime organisé. Il est, en effet, fort possible que malgré les récentes redditions d' «ambaboys » et en l'absence d'une direction unique des insurgés, la paix ne revienne pas tout de suite.

Cet usage de la force devra cependant être optimisé. Bien entendu, il faudrait que l'Etat reprenne le plein contrôle de son territoire, notamment au niveau de ses marges car, elles sont devenues, ces dernières années encore plus, des zones grises où des individus disputent à l'Etat ce que Norbert Elias considère comme deux de ses principaux attributs, notamment le monopole de la violence légitime et le monopole fiscal. Sur le plan purement technique, la reprise de ces projets devra être précédée d'un état des lieux, d'une évaluation de la situation, d'une cartographie de l'existant. De manière classique, tout projet de reconstruction après-guerre est bâti suivant un modèle éprouvé qui consiste en des allers-retours permanents entre réflexion et actions. Dans tous les cas, il faut éviter toute reproduction mimétique des projets et des recettes.

Pour cela, les différents services techniques locaux devront être mis à contribution. Les autorités morales et institutions (congrégations religieuses et chefferies) ont été présentées comme pouvant bénéficier d'indemnisation, au regard des destructions subies. Quel impact cela peut-il avoir dans le retour à la paix ? Dans la crise qui frappe les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ces deux catégories sociales ont payé un lourd tribut. De nombreuses écoles et chefferies ont été détruites. Il faut bien les reconstruire, ce d'autant plus que les acteurs économiques, eux, vont bénéficier des dispositions du décret du Premier ministre, chef du gouvernement du 2 septembre dernier, déclarant ces deux régions « zone économique sinistrée », ainsi que celle de l'Extrême-Nord.

Les égards portés aux communautés religieuses et aux chefferies tiennent sans doute de leur potentielle contribution au retour de la paix dans les régions en crise. En effet, le potentiel des religions en matière de paix est universellement reconnu car les chefs religieux jouissent très souvent de la confiance des parties en conflit. Leur rôle, généralement en arrière-plan, peut être déterminant, surtout quand on sait que les congrégations religieuses jouent un rôle majeur dans la socialisation de populations fortement christianisées de cet espace. Les normes, les valeurs et les rôles sociaux qu'elles enseignent pourraient être un gage du retour à la paix dans cet espace en crise.

Pour ce qui est des chefs traditionnels, leur rôle dans le retour de la paix dans les deux Régions en crise est central car ils sont les gardiens de la tradition et de la mémoire ancestrale, ainsi que le centre de ralliement de leurs communautés respectives. Détenteurs d'un pouvoir à la fois temporel et spirituel, ces chefs forment « un véritable tampon dans les régions entre l'administration et les populations » comme l'a démontré Evariste Fopoussi. Au-delà de leurs terroirs respectifs, ces chefs pourraient jouer un rôle important dans la décrispation au sein des diasporas car, malgré la distance, ces compatriotes continuent à prêter allégeance à leurs chefferies d'origine.

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