Congo-Brazzaville: Evocation - Le dernier baroud du lieutenant Pierre Kinganga alias Sirocco

Dans la péninsule d'Italie et sur tout le bassin de la méditerranée, souffle du désert vers le littoral un vent chaud et très sec. Le scirocco est le mot qu'emploient les Italiens pour désigner ce vent. Transcrit en français, ce mot devient sirocco. Ce terme et l'idée de vent qui lui est associée inspira un jour les amis du jeune officier para commando, Pierre Kinganga. La vitesse avec laquelle il roulait, juché sur son scooter, avait donné des idées à ses amis qui le surnommèrent Sirocco. Il devint au camp des paras et à la cité Pierre Kinganga alias Sirocco, l'homme qui allait aussi vite que le vent.

Instructeur des paras commandos, le lieutenant Pierre Kinganga était un homme qui allait vite, un homme pressé sur un scooter comme dans la vie publique. Mince, de taille moyenne, il avait des idées carrées qu'il faisait savoir à qui de droit jusqu'à la bagarre. Contemporain d'une époque politiquement trouble, ce côté bagarreur le fera connaître au public dans le rôle d'un personnage prêt à guerroyer contre l'institution politique en place. Entre 1967 et la fatale matinée du 23 mars 1970, soit en moins de trois ans, le lieutenant Kinganga alias Sirocco participa à trois tentatives de renversement du pouvoir politique.

La première fois, il s'aligna derrière un aventurier français, le mercenaire Jacques Debré alias Debreton, qui voulait renverser le président Alphonse Massamba-Débat. L'opération ayant échoué, le lieutenant Kinganga atterrit à la Maison d'arrêt de Brazzaville. Il s'y trouvait encore quand le capitaine Marien Ngouabi, officier insurgé, isolé et encerclé à la base aérienne en quête d'alliés, le fit sortir le 2 août 1968, en compagnie du commandant Félix Mouzabakany.

Devenus membres de la nouvelle nomenklatura politique du pays, les deux ex-prisonniers ne s'y accommodèrent point. En février 1969, le ministre de l'Intérieur, Mouzabakany, fut accusé de préparer un coup d'Etat. Dans son dos, prêt à la manœuvre, on retrouva l'homme pressé, le lieutenant Kinganga alias Sirocco. Le retour à la case prison étant exclu, ce fut à Kinshasa, courant juin-juillet 1969, qu'il apprendra sa condamnation à mort par contumace. Il ne s'en offusqua pas outre mesure et finira par prendre la chose du bon côté : il avait son idée derrière la tête.

Ce dernier échec ne devait pas être sa dernière bagarre ! Il échafauda un nouveau plan de prise de pouvoir qu'il conduirait lui-même, cette fois-ci comme figure centrale de l'insurrection. Il se préparait à affronter le commandant Marien Ngouabi, son ancien chef au camp des parachutistes et son allié circonstanciel lors de la chute du président Massamba-Débat. Ce dernier combat devait être son dernier baroud.

Né le 27 juillet 1936 à Brazzaville qui n'était alors qu'une vaste plaine essaimée de villages batékés dans sa partie nord, Pierre Kinganga connaissait la capitale comme sa poche. Quand il débarqua clandestinement de Kinshasa, le 4 mars 1970, il choisit de se planquer à Case Barnier, en arrière-plan du quartier de Moukondo qui n'était encore que balbutiement. Des complices, deux gendarmes de 2e classe, le ravitaillaient.

C'est, d'ailleurs, sur le corps de la gendarmerie qu'il comptait arracher l'impérium des mains des socialistes au pouvoir. Ce fut une erreur grossière de sa part de prendre des garants de la loi pour d'imperturbables guerriers qui se jetteraient au feu pour une cause discutable. Apparemment, il ne semblait pas avoir appris grand-chose de ses deux précédentes participations aux tentatives d'insurrection. Le jour J, les gendarmes, hommes des perquisitions, arrestations et procès-verbaux ne comprirent pas ce qu'ils faisaient dans la cour de la Radio nationale plantés comme des voyeurs.

En dehors du choix problématique des gendarmes comme fer de lance de son mouvement, il ne s'était pas rendu compte qu'il avait affaire depuis son aventure avec Debreton à des ennemis idéologiques qu'il désignait par des communistes, des Rouges. Son aversion pour le socialisme n'avait pas de compromis. Au moment où il s'engageait dans sa nouvelle aventure, il ne se rendait pas compte de la disposition d'esprit de ses ennemis.

Or, ceux-ci débordaient d'enthousiasme et formaient un solide bloc au sortir d'un congrès où ils avaient fondé un parti plus que jamais ancré à l'extrême gauche, farouchement opposé à l'impérialisme et ses valets locaux. Après s'être repartis le pouvoir, les dirigeants issus de ce congrès marchaient la poitrine bombée pour la lutte finale au son de l'Internationale. L'impérialisme en général, français en particulier et ses valets locaux n'avaient qu'à bien se tenir ! Conspirer pour les affronter et les disperser à coups de fusil à une telle période relevait d'un défi très risqué comme de jouer à la roulette russe. Le lieutenant Sirocco et ses amis n'avaient pas, selon toute évidence, une bonne lecture de la situation politique nationale. (A suivre)

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