Congo-Kinshasa: Jacques Denis - « Dans un monde qui va vite, il faut aller lentement pour marquer sa différence »

interview

Près de trente ans dans le métier, le journaliste de Libération a échangé avec quelques-uns de ses jeunes homologues culturels de Kinshasa en marge du JazzKif. Il les a vivement encouragés à se démarquer, quitte à ne pas se contenter de l'actualité, rester dans l'urgence et raconter la même histoire que tout le monde afin de sortir du lot. Aussi dans cet entretien exclusif avec Le Courrier de Kinshasa, revient-il sur son conseil, à savoir la nécessité d'« avoir le temps de raconter sa différence ».

Comment devrait-on vous présenter à nos lecteurs ?

Jacques Denis, journaliste parisien. Je travaille en ce moment pour Libération, au service culture, principalement musique. Je fais aussi de temps en temps un peu de cinéma et de danse mais c'est très rare. Je fais aussi de la photo pour d'autres journaux.

Peut-on savoir ce qui vous a mené à poser vos valises à Kinshasa ?

Kinshasa, je la connais depuis longtemps en qualité de Parisien car il y a beaucoup de Congolais à Paris. Et du coup, depuis trente à trente-cinq ans que je connais des Congolais, j'apprécie certaines musiques congolaises, notamment celle de Franco et de toute cette période-là, surtout la rumba. Mais aussi celle de Ray Lema qui a construit sa carrière loin d'ici, avec des musiques évidemment nourries d'influences d'ici mais pas que. Ce qui m'emmène ici, c'est qu'après être sorti d'un concert de Ray Lema au New Morning, j'ai su qu'il préparait un hommage à Franco dont on va fêter le trentième anniversaire de sa mort cette année. J'ai pensé que ce serait intéressant de parler de cet hommage.

Et, au-delà, ce qui reste aujourd'hui de Franco dans le paysage de la ville. Du coup, je suis venu voir la création de Ray Lema et aussi rencontrer d'autres chanteurs et musiciens, notamment la lauréate de The Voice. Peu importe que ce soit des jeunes ou des anciens qui me racontent qui était Franco, leur Franco (car, Franco est un peu une icône nationale) et à quoi il servait, en quoi il est encore vivant ou pas aujourd'hui. Ce qu'il faut garder de Franco aujourd'hui ici. C'est un premier sujet et comme j'ai du temps, j'en fais un autre autour de la récupération en musique. Je vois deux, trois groupes qui bidouillent des instruments, ils en fabriquent eux-mêmes, en bricolent et jouent avec de la musique dans les quartiers, notamment Fulu Miziki. Et également Bebson de la rue qui est un peu le parent de cette scène, Wilfried Lova Lova et d'autres du même genre, que je viens voir après avoir vu Système K.

Quel était votre apport à l'échange avec les journalistes et chroniqueurs culturels et qu'en avez-vous tiré ?

J'ai apporté ma maigre expérience mais en même temps, j'ai raconté qui j'étais et comment je voyais le journalisme culturel et le journalisme tout court. J'en ai tiré que les problèmes d'ici sont les mêmes que l'on rencontre partout dans le monde. Les jeunes journalistes sont confrontés aux mêmes réalités. Ils veulent faire leur trou, mais en même temps être dans l'actualité et ils se rendent bien compte que ce n'est pas là que cela se joue. Car, s'il ne faut être que dans l'actualité, dans l'urgence et raconter la même histoire que tout le monde, personne ne vous voit. Si vous êtes habillé comme tout le monde, personne ne vous voit. Et donc, j'espère qu'ils ont entendu ce que je leur ai dit, il faut sortir du lot. À la fin, j'ai pris le micro en disant que la lenteur sert. Je crois que dans un monde qui va vite, il faut aller lentement, justement pour marquer sa différence et avoir le temps de la raconter.

Vous avez fait du chemin dans le métier, quel conseil donneriez-vous aux plus jeunes ? Quel serait le bon truc pour tenir ?

Il y a cinquante bons trucs mais le principal c'est d'avoir des idées. Être au contact du terrain et faire confiance à ses idées. En fait, être journaliste, ce n'est surtout pas être écrivain, c'est avoir des infos, des idées et être au contact de la réalité. Le style viendra après, ce n'est pas très important, il l'est pour les écrivains. Nous, journalistes, ne sommes que des pauvres écrivants. Nous écrivons les nouvelles et pas des nouvelles. Nous racontons les nouvelles du monde, cela se passe au plus près. Raconter le monde, cela peut être avec monsieur untel, vous, Koffi Olomide, etc., tout le monde raconte son monde. Pour la culture, évidemment, c'est venir avec des questions mais celles qui sont intéressantes ne sont pas autour de la musique. Vous n'avez même pas besoin d'artistes pour parler d'elle. Un artiste parle souvent très, très mal de la musique en vrai. Ce qui l'intéresse c'est de parler d'autre chose, il faut le sortir de ce champ, le sortir et parler des problèmes du monde. Un artiste en parle mieux. Un tableau de Léonard de Vinci, la femme lumière d'Aïcha qui travaille avec Fulu Miziki ou feu Kiripi Katembo qui, lui, faisait plus que de la photo. Ce qui est plus intéressant c'est qu'il parlait de sa vie. Il faudrait voir comment il en est venu à la raconter avec ce médium-là. Tout le monde est capable d'analyser le médium par soi-même mais ce qui serait intéressant, c'est de faire raconter, sa vie et son avis sur le monde à un musicien, un artiste en général.

Est-ce votre première venue à Kinshasa ?

Hé oui ! Incroyable ! En Afrique pas du tout, mais à Kinshasa oui. L'Afrique, je la connais quand même, je suis souvent allé à Abidjan, Bamako, Dakar, Johannesburg, Harare, Addis-Abeba, etc., mais bizarrement, c'est la première fois au Congo. Et donc, je suis forcément curieux.

Quelle est votre première impression sur la capitale de la RDC ?

C'est une grosse ville. Cela me rappelle Lagos mais en moins tendu quand même parce que Lagos, c'est extrêmement tendu même si cela fait longtemps que je n'y suis plus retourné. Kinshasa c'est une grosse ville avec beaucoup d'énergie. Je pense que pour savoir ce qui se passe dans ce monde, il faut sortir des quartiers balisés, tranquilles. Malheureusement, je n'ai pas assez de temps ! Mais je sens qu'il y a des trucs qui s'y passent et racontent le monde aujourd'hui.

Seriez-vous prêt à revenir à Kinshasa ?

Inch Allah ! Bien sûr ! Mais il faut du temps pour cela et donc aussi des moyens, de l'argent. En ce moment, on parle peu de Kinshasa à part pour évoquer Ebola, les crises politiques, juste deux-trois trucs. Le reste on n'en parle pas en fait. Et, ce qui serait intéressant, c'est que des journalistes d'ici racontent leur Kinshasa parce qu'ils sont très informés, vivent au contact au quotidien de la ville. Ils devraient directement se mettre en lien avec les rédactions étrangères qui, à mon avis, seront très intéressées. Il y a quelques correspondants mais je ne pense pas qu'il y en a tant que cela d'ici.

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