Burkina Faso: Mutilations génitales féminines - « Ma vie sexuelle est un calvaire »

15 Octobre 2019

Malgré son interdiction depuis 1996, l'excision a la peau dure au Burkina Faso. D'après une enquête multisectorielle, 67,6% des femmes et filles âgées de 15 à 49 ans ont subi en 2015, des mutilations génitales féminines (MGF). Si certaines d'entre elles gardent des séquelles bénignes, d'autres vont en souffrir en toute leur vie. Témoignages !

Maminata Coulibaly* avait à peine 10 mois, lorsque sa grand-mère lui a fait ôter, le clitoris, ce petit organe génital important dans la sexualité. Cette ablation a été faite à l'insu de sa mère. Elle raconte, que la triste situation dans laquelle sa mère l'a trouvée ce jour fatidique, lui hante toujours l'esprit.

« Elle m'a découverte baignant dans mon sang et elle a cru que tout était perdu. Les premiers soins pour stopper l'hémorragie étaient de la cendre mise sur la plaie qui s'est infectée par la suite.

Prise de panique, mon père m'a envoyée dans un CSPS du village voisin, où j'ai séjourné pendant plus de dix jours », se souvient-elle. A son adolescence, elle s'est sentie « orpheline » d'un de ses organes et s'est posé la question de savoir si elle était différente des autres filles ?

Aujourd'hui, âgée de 37 ans, mariée et mère de deux enfants, l'enseignante du primaire subit toujours les conséquences de cette pratique. Elle avoue que l'expérience amère vécue lors de son premier accouchement la laisse perplexe, parce que son gynécologue lui a révélé qu'elle a subi une mutilation sévère de type IV.

« Le jour de mon accouchement, j'ai fait deux jours à l'hôpital et il a fallu que l'on déchire mon vagin, avant que l'enfant ne naisse», confie-t-elle.

Pour elle, cet accouchement difficile n'était pas une surprise, puisque son médecin l'avait informé qu'il ne lui reste plus qu'un petit orifice vaginal. L'excision met à rude épreuve, la vie sexuelle et conjugale des familles victimes.

Michel Traoré, l'époux de Maminata Coulibaly, la quarantaine bien sonnée, révèle que l'excision a ôté toute sensualité chez sa femme. « Au début de notre mariage, nous avons eu beaucoup de mal dans nos relations intimes. C'était vraiment pénible, car mon épouse souffrait énormément pendant l'acte », regrette-t-il.

Salimata Gasonré*, une autre victime, affirme aussi avoir subi l'excision de type IV à l'âge de six ans. «Ce qui reste de mon appareil génital est un petit orifice.

Ma vie sexuelle est un calvaire. Les rapports sexuels avec mon mari sont tellement pénibles que j'éprouve une peur quand il s'approche de moi», confie-t-elle.

Cette dame dit être frustrée sur le plan sexuel. La peur exprimée lors des relations intimes a créé une distance entre elle et son époux qui passait plus de temps au dehors. « Une nuit, mon mari a claqué la porte parce qu'il n'en pouvait pas de cette vie », dit-t-elle.

Des stigmates à vie

Selon le maïeuticien d'Etat, Paul Nikiema, spécialiste en anesthésie-réanimation, les mutilations sexuelles féminines peuvent être classées en quatre types. Il s'agit de l'ablation du prépuce, l'ablation partielle du clitoris, l'ablation totale du clitoris et la mutilation totale ou partielle des petites lèvres.

Par ailleurs, il y a l'ensemble des mutilations jugées non médicales par ponction, par étirement ou par ablation totale avec une suture juste avec maintien d'un petit orifice pour les urines. Le maïeuticien Nikiema dénonce ces pratiques préjudiciables aux jeunes filles et femmes, car elles entraînent de graves conséquences physiques et psychologiques.

Les MGF, souligne-t-il, provoquent des douleurs vives pendant les rapports sexuels, la diminution du plaisir, la dépression, l'anxiété, le faible estime de soi et des risques de parturition difficile.

« Le fait qu'il ait eu excision, il y a une modification de la vulve, du vagin surtout et du périnée. Le périnée ayant subi des traumatismes sera rigide. Et l'enfant qui aura tendance à passer pendant l'accouchement va venir se buter au périnée, parce qu'il y a une complication », démontre le maïeuticien d'Etat.

Il confie que la cicatrice ne permettant plus à la vulve de s'élargir convenablement, va entrainer, chez l'enfant, une souffrance fœtale avec une probabilité d'une situation de mort-né.

Dans la plupart des cas, indique M. Nikiema, on est amené à pratiquer l'épisiotomie qui est un acte chirurgical consistant à ouvrir le périnée au moment de l'accouchement, afin de laisser passer l'enfant.

Il explique qu'un accouchement difficile peut être à l'origine de fistules obstétricales, qui deviennent une conséquence secondaire des complications liées aux MGF.

Il pense qu'un accompagnement médical adéquat des femmes à l'accouchement réduit le risque de complications obstétricales. Celles-ci ont une incidence négative sur la vie sexuelle du couple.

Le CNLPE à la rescousse

La secrétaire permanente (SP) du Conseil national de lutte contre la pratique de l'excision (CNLPE), Alphonsine Sawadogo, soutient que les MGF, quelles que soient leurs formes, entrainent des complications de différentes natures. Depuis l'an 2000, sa structure accompagne les victimes dans leur prise en charge sur les plans psychologique, sanitaire, socioéconomique, et juridique.

Pour Mme Sawadogo, il s'agit d'une détection primaire et de suivi de la victime pour qu'elle ne présente pas plus tard des séquelles ou des complications.

Pour la prise en charge secondaire, elle consiste à suivre celles qui ont déjà des séquelles, afin de les aider à vivre avec les complications et à avoir moins de difficultés au moment de l'accouchement.

Quant à celle socioéconomique, la SP explique qu'elle est réalisée une fois que les victimes sont stabilisées après la prise en charge psychologique. Il s'agit de les amener à vivre leur vie comme toute autre femme, malgré le traumatisme subi.

Cet accompagnement économique les permet non seulement de se soigner, mais aussi de mener des activités génératrices de revenus pour être plus ou moins autonomes. Mme Sawadogo évoque aussi la prise en charge juridique, qui consiste à conseiller aux victimes de porter plainte et de réclamer la réparation du préjudice.

La prévalence élevée en milieu rural

Nonobstant les multiples actions de sensibilisations et les sanctions judiciaires, la pratique des MGF persiste au Burkina Faso, compte tenu de l'existence de zones de hautes prévalences couplées aux raisons ethniques.

En milieu rural, indique la SP/CNLPE, la prévalence est plus élevée eu égard aux perceptions culturelles et traditionnelles. Pour Alphonsine Sawadogo, les facteurs socioculturels et ethniques couplés à la religion aggravent la prévalence de la pratique des MGF.

Aussi, elle fait remarquer que dans les régions, la pratique de l'excision diffère d'une ethnie à une autre. Il y a des ethnies qui la pratiquent et d'autres ne la font pas. Elle souligne que dans certaines régions, si une fille n'est pas excisée, elle ne peut pas prendre part aux rites initiatiques de passage de l'adolescence au statut d'adulte.

« Selon nos parents, les rites initiatiques sont une école. On associait l'excision à ce rite, parce qu'ils pensent que c'est un acte de bravoure et si une fille arrive à passer ce cap, c'est qu'elle sera une femme courageuse », relate-elle.

Toutefois, l'Enquête démographique et de santé (EDS) et l'Enquête multisectorielle continue (EMC-MDS) montrent que la prévalence de l'excision est en baisse au Burkina Faso.

Pour maintenir la tendance, plusieurs actions sont menées pour éradiquer le fléau, à entendre la SP/CNLPE. Elle invite, de ce fait, les populations à abandonner l'excision aux conséquences néfastes sur la femme.

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