Afrique Centrale: Il y a 10 ans, Vital Kamerhe s'opposait à l'entrée des troupes rwandaises en RDC

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En République démocratique du Congo, l'histoire est un éternel recommencement. Alors que le chef de l'Etat Félix Tshisekedi négocie avec les pays des Grands Lacs une opération militaire conjointe contre des forces négatives qui pullulent dans la région, en 2009, soit il y a 10 ans, Vital Kamerhe, alors président de l'Assemblée nationale, s'était farouchement opposé à l'entrée des troupes rwandaises en RDC.

Ce qui lui a d'ailleurs valu un divorce avec Joseph Kabila. En 2019, c'est le même Kamerhe, directeur de cabinet de Félix Tshisekedi, qui ferme les yeux sur une opération similaire à celle qu'il a condamnée en 2009. Par devoir de mémoire, voici en intégralité le discours de démission de Vital Kamerhe, prononcé du haut de la tribune de l'Assemblée nationale.

« Honorables députés et chers collègues, lors de mon intervention sur Radio Okapi le 21 janvier 2009 en rapport avec le début des opérations militaires conjointes entre nos forces armées et celles de la République du Rwanda dans la province du Nord-Kivu, j'avais déclaré que je n'avais pas été informé. Et que si cela était vrai, ce serait grave parce que j'avais estimé que compte tenu des dégâts collatéraux importants occasionnés en Province Orientale par une opération similaire avec l'armée ougandaise et celle du Sud du Soudan pour neutraliser les rebelles de la LRA, le gouvernement devait prendre des précautions pour éviter que la même situation ne se produise au Nord-Kivu. Cette déclaration a été mal appréciée par ma famille politique qui estimait que j'avais commis un crime de lèse-majesté, car je venais là, semble-t-il, de contredire le chef de l'Etat, chef de ma famille politique. J'ai été astreint donc à la démission, avec en prime, une forte campagne de diabolisation et des injures gratuites sur ma personne à travers toute la presse écrite et audiovisuelle, tant privée que publique. Et ce, sans ménagement ni le moindre égard à mes fonctions à l'Assemblée nationale. C'est le lieu de déplorer ici la culture de l'injure facile et publique, de la délation et de l'immoralité dans la sphère politique congolaise. Car, nous, hommes politiques, avons l'obligation de servir de modèle aux jeunes générations et à la société congolaise tout entière.

Mon parti politique, par notre secrétaire général Evariste Boshab, m'a écrit pour m'inviter à démissionner sans délai. Cependant, toutes ces demandes insistantes de ma famille politique m'étaient présentées pendant les vacances parlementaires, donc, en l'absence de vous tous qui m'avez élu. C'est pourquoi je n'avais pas voulu démissionner pendant les vacances parlementaires.

Ainsi que je l'avais dit dans mon discours d'ouverture de la présente session, j'avais entendu ce que mon parti politique, le PPRD et la hiérarchie de ma famille politique m'avaient demandé. Mais en même temps, j'étais aussi à l'écoute de notre peuple, qui, à travers les églises, les organisations de défende des droits de l'homme, la diaspora congolaise, la jeunesse congolaise, et toutes les forces vives, exprimer dans une belle harmonie, la soif et le désir ardent de voir les hommes politiques que nous sommes, préserver les acquis démocratiques et se conformer à la légalité constitutionnelle pour briser définitivement la spirale de l'éternel recommencement caractéristique de la marche de nos institutions depuis 1960, à cause des querelles politiciennes.

Le grand combat que chacun de nous doit mener, comme le disait Ghandi, je le répète, c'est contre soi-même, pour repousser cette nature qui nous habite et nous pousse à détruire ce que nous avons construit, même au prix des sacrifices suprêmes. C'est pourquoi je n'avais pas démissionné pendant les vacances parlementaires comme mes collègues membres du bureau qui avaient reçu la même instruction pour je ne sais quelle faute qu'ils auraient commise collectivement. J'ai la pleine conscience qu'ils ont payé le prix de ce qui m'a été reproché, alors qu'en réalité, les pauvres collègues ici présents n'ont rien fait. Nous sommes dans un pays de justice, cependant, je n'ai pas le sentiment d'être responsable de ce qui leur est arrivé. Car la faute, si faute il y a, doit être individuelle et directe. Je voudrais tout simplement leur dire que ce sont là, chers collègues, les aléas de la politique dans notre pays dont je suis moi-même victime.

Sans chercher à me justifier outre mesure, laissez- moi dire quand même un mot au sujet de la faute qui m'est imputée. En effet, l'article 213 de la Constitution dispose ce qui suit, je cite : « Le président de la République négocie et ratifie les traités et accords internationaux, le gouvernement conclut les accords internationaux non soumis à la ratification, après délibération en conseil des ministres, il en informe l'Assemblée nationale et le Sénat. L'Assemblée nationale est informée par son président que je suis. Je ne me souviens pas à ce jour avoir reçu l'information du gouvernement sur l'accord signé avec le Rwanda pour les opérations militaires conjointes dans le Nord-Kivu.

C'est une obligation constitutionnelle du gouvernement et non du président de la République. Voilà pourquoi j'avais dit que je n'étais pas été informé. Cela était et reste vrai. La gravité de cette opération tenait à mes yeux, non seulement au fait que, le gouvernement avait officiellement annoncé, par la bouche de son porte-parole, l'invitation de quelques officiers observateurs de renseignements militaires de l'armée du Rwanda pour assister à la traque des Interhamwe par l'armée congolaise, mais aussi et surtout parce qu'il y avait manifestement violation, dans le chef du gouvernement, des dispositions précitées de notre Constitution.

En fait, si jamais il y avait un problème, il s'agirait d'un problème entre l'Assemblée nationale et le gouvernement. Je n'ai donc jamais compris comment on est arrivé à y mêler le président de la République, chef de ma famille politique, et à créer artificiellement un problème entre lui et moi. Le président de la République, je le répète, ne doit pas servir de bouclier au gouvernement ni à ses membres, qui, eux, ont l'obligation de rendre compte de leur gestion à l'Assemblée nationale. Nous devons ramener le chef de l'Etat à son rôle d'arbitre neutre pour qu'il veuille au bon fonctionnement de l'ensemble des institutions, et ce, conformément à l'article 69 de notre Constitution. Mais le vin est tiré, amer ou aigre, il faut le boire.

Honorable députés et chers collègues, nous voilà aujourd'hui à la croisée des chemins. Je dois opérer avec vous un choix, et le bon. Notre seul fil conducteur doit être la lutte pour la préservation et la sauvegarde de la démocratie et de la légalité dans notre pays, ainsi que l'indépendance du député national, lequel ne doit pas être astreint à un mandat impératif, en vertu de l'article 101 de la Constitution, alinéa 7. Le mandat dont nous sommes investis nous lie directement par un contrat social et politique avec le peuple congolais. Nous devons, donc, à tout moment, rechercher son intérêt et nous mettre à son écoute pour connaître ses attentes et ses intérêts pour mieux le défendre dans cet hémicycle. C'est donc à lui, et à lui seul que nous rendons compte de notre mandat.

Honorables députés et chers collègues, nous avons le choix entre deux voies constitutionnelles valables. La première possibilité qui s'offre à nous est celle de poursuivre le processus enclenché jusqu'au vote à bulletin secret, afin que les urnes parlent. Au-delà du résultat arithmétique auquel ce vote pourrait conduire, personne alors personne dans cette salle ne peut nous dire avec exactitude de quoi demain sera fait. Personne ne peut parier que la démocratie et la paix sociale chèrement acquises en sortiront intactes. Personne non plus ne peut parier que l'Assemblée nationale qui a su démontrer à la face du monde son engagement clair et net en faveur de la défense de la démocratie ne sera pas déstabilisée, ou tout au moins, ne connaîtra pas de fonctionnement tumultueux. La deuxième possibilité qui est tout aussi constitutionnelle est celle de privilégier et de sauver la démocratie, qui peut continuer et se renforcer sans nécessairement un homme, qui qu'il soit, même pas Vital Kamerhe, reste absolument au perchoir comme président de l'Assemblée nationale. Puisant dans la sagesse du roi Salomon, appelé à trancher le conflit entre deux femmes qui se disputaient un enfant, tous les chrétiens connaissent l'histoire, j'ai opté pour la voie la moins périlleuse et la moins coûteuse pour le peuple congolais qui a démontré, à travers les années, son attachement à la démocratie.

Je pense notamment, aux martyrs de l'indépendance, aux martyrs de la pentecôte et aux autres martyrs tombés lors de la marche pacifique des chrétiens du 16 février 1992 lorsqu'ils réclamaient la réouverture de la conférence nationale souveraine. Je pense aussi à tous ces hommes de Dieu, pour ne pas les citer tous, les archevêques de Bukavu, Muzirwa, Kataliko et Charles Mboga. Je pense enfin à tous les martyrs anonymes qui sont tombés sur le champ de bataille lors de différentes rébellions et guerres d'agression. Je ne voudrais pas lever l'option qui risque de nous conduire dans des situations incontrôlées et incontrôlables, dans des situations qui peuvent encore alourdir le bilan macabre de morts au sein de notre population. Le sens de notre combat doit demeurer la consolidation de la démocratie dans notre pays. Je suis d'avis que nous devons nous prévenir du syndrome de déstabilisation des institutions démocratiquement établies, par des putschs observés ces deniers temps ça et là en Afrique. Ce serait pour notre pays dommage et un grand retour en arrière.

C'est pourquoi je lance un appel à l'apaisement et au calme en direction de toute la population de l'intérieur comme de l'extérieur du pays. Nous devons bannir à jamais la violence et les rébellions. Nous devons continuer ensemble le combat de la démocratie par des voies pacifiques. Nous devons, honorables et chers collègues, majorité comme opposition, faire le choix d'aller de l'avant et défendre sans relâche la démocratie et les valeurs républicaines pour le renouveau de la classe politique congolaise qui doit prendre l'engagement de reconstruire un Congo où il fera beau vivre.

Honorables députés et chers collègues, je sais que beaucoup parmi vous, chacun devant sa conscience, aujourd'hui, ou peut-être demain, vous n'êtes pas convaincus des vraies raisons de ma démission. Mais c'est comme qui dirait, la politique a ses raisons que la raison ignore. Je ne voudrais pas inscrire mon nom dans l'histoire de blocage des institutions acquises chèrement par notre peuple au prix de son sang. Je ne voudrais pas non plus trahir la mémoire de nos pères de l'indépendance, des artisans de l'unité nationale et de la libération, encore moins ceux qui ont sacrifié leur vie et jeunesse pour l'avènement de l'émergence de la démocratie dans notre pays.

Mes pensées vont notamment à papa Simon Kimbangu, à Joseph Kasa-Vubu, à Patrice Emery Lumumba, à Joseph-Désiré Mobutu Sese Seko, à Mzee Laurent-Désiré Kabila, pour les morts ; et à Joseph Kabila, à Etienne Tshisekedi, à Antoine Gisenga Fundji, à Mgr Laurent Monsengwo Pasinya et autres pour les vivants. Les mêmes pensées vont aussi en direction de ceux qui ont permis la réconciliation nationale qui nous a conduits aux élections démocratiques en 2006. Il s'agit particulièrement des animateurs de la transition sous la formule 1+4. J'ai nommé, en plus du président de la République Joseph Kabila Kabange, déjà cité ci-haut, les anciens vice-présidents de la République, Jean-Pierre Bemba Gombo, Arthur Z'Ahidi Ngoma, Azarias Ruberwa et Yerodia Abdoulaye Ndombasi.

Honorables députés et chers collègues, mon vœu le plus ardent est que nous ne transigions jamais sous quelque pression que ce soit sur les missions constitutionnelles dévolues à l'Assemblée nationale. A savoir, l'élaboration des lois et le contrôle parlementaire, ainsi que le cas échéant, la sanction positive ou négative des membres du gouvernement et des dirigeants des entreprises publiques et des établissements publics de l'Etat. Nous veillerons à la liberté d'expression, au respect et à la tolérance des opinions de tout un chacun. Un Parlement démocratique est celui dans lequel la majorité n'étouffe pas l'opposition. En même temps, que l'opposition s'incline sportivement devant la loi de la majorité. Il est aussi dans lequel les questions d'intérêt national mettent tout le monde d'accord. Je suis heureux que cela soit le cas au sein de notre hémicycle jusqu'à ce jour.

C'est pourquoi je vous remercie, honorables députés et chers collègues, pour votre amour et pour m'avoir facilité la tâche à la direction de notre chère institution. Merci de tout cœur. Que les collègues du Sénat trouvent ici l'expression de ma reconnaissance pour le travail de production législative que nous avons réalisé ensemble dans un esprit de famille parlementaire. Je pense particulièrement à son président, l'honorable Léon Kengo wa Dondo. Je ne peux oublier les amis de la communauté internationale pour leurs collaboration et sages conseils, lesquels ont contribué à la bonne marche de nos travaux. Mes remerciements s'adressent aussi à tout le personnel politique et agents de l'administration de l'Assemblée nationale, ces héros dans l'ombre sans lesquels nous n'aurions pu brandir le modeste bilan qui est le nôtre aujourd'hui où nous sommes à mi-chemin de notre mandat. J'exprime ma gratitude aux amis de la presse qui nous ont accompagnés dans notre délicate mission.

Je remercie enfin, et de manière particulière, l'ensemble de la population congolaise qui, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, a apprécié nos débats et nous a toujours accompagné par des prières, surtout pendant les moments les plus difficiles de nos travaux. Je lui en sais gré et lui promets de demeurer toujours à son écoute et à son service.

Honorables députés et chers collègues, ainsi que je l'avais promis dans mon discours du 16 mars 2009, à la demande de ma famille politique, j'ai soumis la question de ma démission à la conférence des présidents que j'ai réunie en date du 19 mars 2009, laquelle l'a retenue à l'ordre du jour de la présente plénière. Un homme d'Etat est celui qui, non seulement observe scrupuleusement la Constitution et les lois de son pays, mais aussi et surtout, celui qui est esclave de sa propre parole. C'est pourquoi, tout en vous remerciant pour avoir cru en l'action que nous avons menée ensemble ici dans notre institution, je vous prie de bien vouloir accepter ma démission sans débat ni vote. En attendant l'élection du nouveau bureau et la remise et reprise avec celui-ci, le bureau que je préside expédie les affaires courantes conformément aux principes généraux du droit administratif. [... ] Dieu aime le Congo et je crois en l'avenir de mon pays.

Que vive la République Démocratique du Congo, que vive l'Assemblée nationale, que vive la démocratie.

Je vous remercie

Vital Kamerhe

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