Ile Maurice: Pension de vieillesse - Pas si dupes nos aînés!

De Rs 6 210 à Rs 9 000 ou Rs 10 000: l'augmentation de la pension de vieillesse proposée par les partis politiques est alléchante. Plus de 220 000 Mauriciens sont concernés par ces promesses électorales. Est-ce un argument de taille ? Non, répondent la majorité de ceux que nous avons rencontrés.

Mariés depuis 35 ans, Shivdut et Floowantee Bheechook sont des retraités qui habitent Triolet. Shivdut, un ancien enseignant et agriculteur à temps partiel, âgé de 74 ans, et son épouse, qui a travaillé dans le textile, sont parents de deux garçons. L'augmentation de la pension proposée par les partis politiques les fait déjà sourciller. «Cela impliquera des milliards de dépenses. Vous imaginez cela ? Je possède un arpent de cannes à sucre. Le Syndicat des sucres me paie Rs 9 300 par tonne. On me paiera Rs 9 000 pour ne rien faire ? Ce n'est pas réaliste. On ira tout droit vers un précipice.»

Shivdut et Floowantee Bheechook affirment que cette mesure n'influencera en aucune façon leur vote : «On vote en se basant sur les événements, actualités et tradition. Jamais pour plus d'argent. On n'est pas bête. Ceux qui offrent plus de pension conduiront l'économie à la faillite.» Et d'ajouter, toutefois, que cette augmentation pourrait bénéficier aux retraités très pauvres, et ayant beaucoup d'enfants à charge.

Mimose et Jean-Claude Duval, 62 et 63 ans : «Nous, on analyse les partis pour voter»

La hausse de la pension peut influencer certaines catégories de nos aînés, confient Mimose et Jean- Claude Duval, des retraités de Terre-Rouge, âgés de 62 et 63 ans respectivement. «Nous, on analyse les partis. Mais les plus âgés peuvent être influencés. J'ai vu des retraités qui, dès l'annonce des Rs 13 500, étaient surexcités. Ils pensaient que la hausse était immédiate. On a même dû leur expliquer.» Néanmoins, une augmentation est favorablement accueillie, sans

pour autant avoir une influence sur eux. «Avec ma pension de l'État et celle de mon ancien poste, je vis avec Rs 11 000. C'est difficile. Heureusement que mon mari travaille toujours», confie celle qui a été secrétaire pendant 41 ans.

Son époux, qui exerce dans l'ingénierie et perçoit aussi une pension, n'échappe d'ailleurs pas à la taxe. «C'est un montant élevé. Et avec l'augmentation de la pension, la taxe grimpera aussi hélas», avoue Jean-Claude. Pour eux, ces revenus financent surtout la nourriture, les frais médicaux, entre autres.

Jean-Claude Chasteau de Balyon, 76 ans : «J'ai payé Rs 20 000 de taxe sur mes pensions»

Après une carrière dans l'industrie sucrière, Jean-Claude Chasteau de Balyon, 76 ans, a choisi d'habiter la maison de retraite Chez Myriam, à Curepipe. Il perçoit trois pensions, deux émanant du secteur privé et l'autre de l'État. «Tout est taxable. En 2018, j'ai payé Rs 30 000. Cette année, j'ai payé Rs 20 000 de taxe sur mes pensions.» Ses pensions, dit-il, financent son loyer. Tandis que les frais médicaux sont pris en charge par l'assurance. Selon lui, cette promesse électorale aura une incidence sur les votes des retraités.

Rajen Kaippayamootoo, 84 ans : «On se ralliera au parti qui augmentera notre pension»

Touchant deux pensions équivalant à environ Rs 9 000, Rajen Kaippayamootoo, ancien «sirdar» sur une propriété sucrière, vit dans une maison de retraite privée. Veuf depuis sept ans, ce retraité de 84 ans accueille favorablement la hausse proposée de la pension de vieillesse. «Mes enfants paient le loyer ici. Tout gouvernement doit nous aider. Avec la pension actuelle, on arrive à vivre. Avec une augmentation, j'achéterai des médicaments comme je fais des traitements au privé», confie-t-il. Selon lui, cette proposition influencera le scrutin le 7 novembre. «Évidemment, les retraités vont voter. Ils vont se ranger de leur côté. On se ralliera aux partis augmentant notre pension.»

Louis Ramon Némorin, 87 ans : «Vous me donnerez des millions, je ne changerai pas de vote»

«On est à 1,3 million d'habitants. Je ne crois pas que les votes de 200 000 retraités vont influencer la politique d'un parti. Vous me donnerez des millions, je ne changerai pas mon vote», lâche Louis Ramon Némorin, 87 ans. Il se dit heureux depuis l'annonce de l'augmentation de la pension. Cependant, il faut voir comment les politiciens arriveront à trouver autant d'argent. «Il faut balancer ces finances. Plusieurs partis le proposent, mais comment vont-ils financer cela ? Si l'on ne trouve pas, comment va-t-on donner ?» se demande ce pensionnaire de la maison de retraite Chez Myriam.

L'impact économique redouté

«Je touche trois allocations, soutient un pensionnaire, et je viens de payer Rs 50 000 d'impôts pour 2018-19. Cela me fait dire que la hausse envisagée de la pension de vieillesse sera malheureusement financée par une partie des personnes du troisième âge elles-mêmes.» Comme ce retraité, de nombreux observateurs s'interrogent sur les aspects purement économiques des promesses électorales faites par différents partis de majorer la pension de vieillesse.

Il y a un mois, personne ne pouvait se douter que les personnes du troisième âge, au nombre de 224 905 à la fin de septembre, représentant ainsi 24 % des 941 719 électeurs, attireront l'attention des principaux partis politiques. Si la hausse passe à Rs 9 000 ou à Rs 10 000 (voir hors-texte), cela coûtera respectivement Rs 26,3 Mds (Rs 9 000x13x224 905) et Rs 29,2 Mds (Rs 10 000 x13x224 905) à l'État.

Un économiste, qui n'a pas souhaité parler à visage découvert, avance que c'est par la recette des impôts que l'État parviendra à financer l'augmentation de la pension de vieillesse. De même, l'économiste Pierre Dinan ne se fait aucune illusion quant aux moyens auxquels le ministère des Finances aura recours pour financer cette promesse électorale. «Taxez, taxez davantage », déclare-t-il. «Il y a un vaste choix : l'impôt, la taxe sur la valeur ajoutée, les taxes sur les boissons alcoolisées, le jeu, etc. Et il y a cette arme sournoise qui s'appelle la dépréciation de la roupie, avec son corollaire de hausse du coût de la vie, et sa capacité à doper les rentrées fiscales.»

Déficit Budgétaire

Pour Pierre Dinan, cette hausse de la pension de vieillesse occasionnera un décaissement additionnel de Rs 6,02 Mds. «Si la pension passe à Rs 9 000 par mois, soit une hausse de 50 % par rapport aux Rs 6 010 actuellement en vigueur, on peut calculer que l'estimation budgétaire originelle - qui date de juin 2019 - soit Rs 19,69 milliards, sera rehaussée à Rs 25,71 milliards. Donc, c'est un décaissement additionnel de Rs 6,02 milliards auquel le Trésor public devra faire face. Ces estimations prennent pour acquis que le treizième mois sera, lui aussi, égal à Rs 9 000.»

L'économiste soutient que la hausse éventuelle du montant de la pension de vieillesse aura un impact sur le déficit budgétaire. «Le déficit budgétaire, originellement estimé à Rs 16,06 milliards pour l'exercice 2019-20, passera à Rs 22,08 Mds, soit 4,2 % du produit intérieur brut. Il est précisé que ces estimations ne tiennent pas en ligne de compte toute amélioration - ou toute détérioration - dans toutes les autres estimations budgétaires établies par le ministère des Finances en juin.»

Poursuivant, il avance que l'impact de la majoration de la pension de vieillesse sur la dette publique sera inévitable. «Le déficit budgétaire pourrait atteindre Rs 22,08 Mds, toutes autres estimations budgétaires restant inchangées. Tout déficit doit être financé, donc la dette publique sera accrue d'autant, soit Rs 22,08 Mds, et passera à quelque 431 Mds. Avis aux contribuables existants, mais aussi à ceux en devenir, c'est-àdire la génération du millénaire».

Pour l'économiste, il y a deux facteurs capables d'avoir favorisé le recours à cette revalorisation de la pension de vieillesse. L'une est de nature économique et l'autre non. «Du point de vue strictement économique, il s'agit de venir en aide aux seniors qui sont vraiment dans le besoin. Or, cette augmentation s'adresse à tous les seniors ! La 'générosité' des pouvoirs publics n'a pas de limites !»

Pierre Dinan estime que les personnes du troisième âge constituent un segment dont l'importance électorale n'est pas négligeable. «Selon les statistiques officielles, les seniors classifiés dans la tranche d'âge de 60 à 80 ans représentaient 16,1 % de la population de la République en 2017 et que ce pourcentage atteindra 19,4 % en 2022. Pas besoin d'être statisticien pour comprendre le poids électoral grandissant des seniors !»

Pour l'économiste et ex-directeur de la défunte Mauritius Employer's Federation, Azad Jeetun, le recours à une hausse de la pension de vieillesse est plus une question politique qu'économique. Pour lui, cette promesse ne pourra être considérée du point de vue économique que lorsqu'elle sera traduite comme une mesure budgétaire en bonne et due forme. C'est la raison pour laquelle il refuse de commenter sa pertinence.

Différentes propositions

Une revalorisation du montant de la pension de vieillesse ne fait plus débat. C'est au niveau de son plafond que se situe la surenchère électorale. Pravind Jugnauth, leader de l'Alliance Morisien, propose une pension de Rs 9 000 mensuellement. Paul Bérenger, leader du MMM, indique que la pension sera réalignée sur le salaire minimum. Navin Ramgoolam, leader de l'Alliance Nationale, promet, en cas de victoire, d'augmenter la pension de vieillesse sans toutefois en préciser le montant. La surenchère a pris une nouvelle dimension avec l'initiative du Reform Party de Roshi Bhadain, qui dans le cadre d'un affidavit juré en Cour suprême mardi, promet, en cas de victoire, d'augmenter à Rs 10 000 la pension des bénéficiaires âgés de plus de 65 ans dès janvier 2020 ou à un maximum de Rs 15 000, sur une période de cinq ans, jusqu'à janvier 2025.

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