Burkina Faso: Village de Koumna dans le Nord - L'île des oubliés

21 Octobre 2019

Situé dans la commune de Ouindigui dans la province du Lorum, Koumna est un village enclavé. Cerné dans ses limites géographiques par les eaux, cette localité connaît un problème d'accès aux infrastructures sociales de base, à l'eau et à l'assainissement. Un véritable calvaire pour les 6 043 âmes qui y vivent...

Ouahigouya-Koumna, 39 kilomètres à parcourir, en passant par le village de Rambo. La route en terre battue est impraticable. La pluie de la veille, 1er septembre, a fortement arrosé les terres du Yatenga. Embourbé, le camion d'une société de cimenterie obstrue le passage.

Il faut user de tact pour se frayer un chemin. Rambo-Koumna. Plus de tracé de voie. Il faut désormais se «débattre» comme un beau diable dans la broussaille pour parcourir les 5 Km qui sépare les deux localités.

Comme par magie, nous nous retrouvons sur les berges du fleuve Nakambé, la frontière naturelle entre Rambo et Koumna. Impossible d'avancer. Des pirogues accostent. Sur la rive, une dizaine de jeunes, de vieillards et de femmes attendent pour embarquer.

Des motos et des vélos sont posés, pêle-mêle. «Déchaussez-vous ! Pliez bien vos pantalons ! Rejoignez la pirogue... Nous allons partir dans quelques minutes», lance le piroguier. Nous n'avons pas le choix.

C'est le seul moyen pour rejoindre cette île perdue dans le Nord du Burkina. Le fleuve est tranquille. Le piroguier mène la barque. Près d'un km à parcourir. L'embarcation tangue. Nous sommes coincés entre des nénuphars.

«Aujourd'hui, l'eau n'est pas dangereuse, son courant n'est pas fort. Si, vous étiez venus hier, ce n'etait pas sûr qu'on aurait franchi un centimètre. Avec la pluie qui s'est abattue sur le village, le niveau de l'eau était très haut et sa traversée dangereuse.

Ne paniquez pas, nous allons nous en sortir», lance-t-il, l'air confiant. Gani Coulibaly, pêcheur Bozo, est un habitué des eaux. A la place d'une pagaie, c'est avec un long bâton de près de 5 mètres qu'il conduit la pirogue.

Il fait quelques mouvements et nous reprenons le chemin de Koumna, que nous atteignons après dix minutes. Le temps de humer l'air frais, nous sommes sommés de faire place à d'autres passagers. Koumna est l'un des 17 villages de la commune de Ouindigui.

Il est limité au Nord par le fleuve Nakambé et traversé par le barrage de Guty. De facto, Koumna est assailli du Nord au Sud et d'Est en Ouest par les eaux. Ibrahim Tao, un des habitants, désespéré, lâche : «l'eau est notre principal cauchemar». A l'écouter, l'ex-délégué du village, Ousséni Tao, en a payé de sa vie.

Pris d'un malaise, une nuit vers 22h, son état nécessitait une prise en charge sanitaire rapide. Mais aucun agent de santé pour établir un diagnostic. Son Koumna natal ne dispose pas de centre de santé.

Alors qu'il faut agir dans l'urgence. Faute de civière, un drap est rapidement dressé au sol et six jeunes portent le quinquagénaire tombé en syncope. Malheureusement, le fleuve est en crue.

Même si, elle ne répond pas aux normes sanitaires...

Comment rejoindre la rive ? Une équation à multiples inconnues. Pour éviter toute chute, des cailloux sont posés dans le fleuve. A la manœuvre, les «évacuateurs», essoufflés, ne réussissent pas à aller au bout de leurs efforts. Le vieux Ousséni pousse son dernier souffle. «Nous étions au milieu de l'eau.

Difficile de faire marche arrière. Nous avons alors enveloppé son corps avec le drap et nous l'avons tiré jusqu'à la rive», raconte Ibrahim Tao, presqu'en larmes.

«Ce sont des heures après que nous sommes allés chercher une charrette pour aller l'inhumer», se souvient-il. Régulièrement, des cris de détresse de proches parents tentant de sortir de Koumna alertent les habitants.

Le triste sort d'un vieillard

De jour comme de nuit, des jeunes du village accourent dans les eaux du fleuve, de ses affluents et du barrage, pour sauver des personnes de la noyade. Certains y ont survécu. D'autres ont malheureusement perdu la vie.

Amadé Ité a été emporté par les eaux, en tentant de gagner Rambo, le village voisin. Ses appels au secours n'ont pas pu l'extirper de la furie des eaux.

Alertées, les populations se lancent à sa recherche, de 6h à 22h. Aucune trace du vieillard. Les sapeurs-pompiers basés à Ouahigouya sont appelés à la rescousse.

«Nous avions pris des bâtons pour fouiller dans l'eau, espérant rencontrer son corps. Finalement, il a été retrouvé sans vie accroché à des racines au fond de l'eau», déplore un habitant, Moustapha Tao.

Les femmes et les enfants paient le plus lourd tribut. Ami Sawadogo a failli perdre la vie en voulant en donner, dans un village cerné de toutes parts par les eaux et sans centre de santé, encore moins de maternité.

Il est 2 heures du matin ! Le temps est glacial. Nombre d'habitants sont recroquevillés sous leurs draps. La pluie menace.

Mais Ami Sawadogo, enceinte, est à terme. Le travail a commencé. Il faut traverser obligatoirement le fleuve ou les barrages. Embarcation immédiate... Au milieu du fleuve Nakambé, le ciel ouvre ses vannes.

Impossible d'avancer, ni de reculer. Etendue dans la barque, elle se sent très mal. Le sang ruisselle le long de ses jambes. Elle crie de douleur. Ensanglantée, elle finit par accoucher sur le fleuve.

Mais le bébé est toujours lié à son cordon ombilical. C'est finalement à l'hôpital qu'il sera sectionné par les agents de santé. «J'ai pu la faire accoucher, mais la pluie nous a battus y compris le nouveau-né.

Avec mon âge avancé, nous avons tous failli perdre la vie», témoigne la «sage-femme» de fortune, Zonabo Gondé. Fragile, l'octogénaire n'a pas supporté les «rafales» de pluie et de vent.

En voulant aider à donner la vie, Zonabo Gondé a failli perdre la sienne dans cette «maternité à ciel ouvert». Mamie Gondé ne souhaite plus revivre ce terrible cauchemar. Après le récit de cette note d'«horreur», cap sur la plus vieille école primaire de Koumna.

Ouverte en 1983, l'école "A" ne présente pas un bon «visage». Elle est sous paillotte. Pas de lycée ! Après le cursus scolaire, il faut «enjamber», au péril de sa vie, les eaux pour espérer obtenir son BEPC et son Baccalauréat.

Les enfants dont les parents n'ont pas les moyens pour leur assurer le transport à pirogue s'agrippent au «cordon de fer» pour rejoindre l'autre rive. Un exercice au péril de leur vie.

... la maternité de Koumna est prête à accueillir son premier bébé, selon les habitants.

«L'année dernière, deux élèves ont glissé avec leur vélo et sont tombés dans l'eau. Malheureusement, ils ont perdu la vie. Leurs corps ont été retrouvés quelques jours après», regrette l'élève en classe de première, Noufou Tao.

Pour ne pas subir le triste sort de ses camarades, il dit débourser la bagatelle somme de 1500 F CFA par jour (aller-retour), pour rallier à bord de la pirogue, le CEG de Namissiguima, à 15 km de son village.

Des voix dans le vent

L'or bleu est la source de multiples problèmes pour les habitants. A cause de sa position géographique, Koumna est privé de diverses infrastructures sociales de base.

Totalement coupé de la région du Nord par le mauvais état des routes et par les eaux, c'est la croix et la bannière pour les habitants de rallier les villages voisins. Leur calvaire s'est exacerbé avec la mise en eau du barrage de Guty, dans la province du Yatenga, qui traverse d'Est en Ouest la bourgade.

De nombreuses femmes, bébés au dos, des malades transportés sur des brancards de fortune, des vieillards, tentent de rejoindre difficilement les rives pour trouver un centre de santé. Les multiples cris de détresse pour les sortir de cet «enfer», sont toujours tombés dans l'oreille de sourds.

Aucun espoir à l'horizon. Les demandes adressées à l'autorité communale pour avoir un centre de santé, accéder à l'eau potable et à l'assainissement, avoir un pont... sont restées lettres mortes.

Ce que déplore vertement le responsable des jeunes, Sibiri Tao : «Les enseignants n'ont pas de domicile dans le village, les élèves n'ont pas un bon local pour apprendre. Si ce n'est pas un projet, nous n'avons jamais rien reçu de l'Etat».

Hormis des toilettes construites par la mairie que le jeune du village indexe, Koumna n'a jamais reçu d'infrastructures des autorités, dit-il. Arouna Tao, conseiller municipal du village, est fatigué des «ça va aller» à lui servis à chaque passage des autorités communales.

«Le major de Titao a pris notre dossier de demande de construction d'un CSPS pour le ranger dans son tiroir, sous nos yeux. Nous lui avons dit que nous ne sommes pas venus pour qu'il le dépose dans son tiroir, s'il ne l'examine pas, qu'il nous le remette.

C'est ce qu'il a fait», raconte M. Tao, indigné. Face à l'inaction des autorités municipales, il dit être mal à l'aise, en tant que porte-voix des habitants. Il lâche : «ils pensent que je ne transmets pas leurs doléances à qui de droit». Pourtant, il estime dépenser toute son énergie pour porter partout, la «voix des sans voix».

Fuir ou périr

Accéder à Koumna, tout comme y circuler, constituent un calvaire.

Les fréquentes inondations à Koumna a provoqué un déplacement massif des populations. Elles ont quitté manu militari leur espace territorial d'antan pour trouver refuge dans les confins du village. «Il faut souvent fuir ou périr.

Tout le village s'est déplacé sur environ 2 km, voire plus. Les eaux ont causé beaucoup de dégâts tant sur le plan matériel qu'humain», confie-t-il.

Une petite randonnée dans le village permet de faire un constat alarmant. Plusieurs habitats, en ruine, témoignent du passage du «tsunami». Les maisons abandonnées à cause des inondations sont difficilement dénombrables.

La chapelle, la grande cour du patriarche... se sont écroulées comme des châteaux de cartes. «Tout cela, c'est à cause des eaux. Des centaines de personnes étaient obligées de fuir leurs domiciles sous la furie des eaux», marmonne le conseiller municipal.

Au-delà des dégâts matériels, l'eau de boisson même est une problématique. En effet, un puits qui nous a été présenté, laisse voir une eau rougeâtre et jaunâtre et des déchets de tous genres. Les insectes et autres espèces aquatiques, minuscules qui y prennent un «bain», laissent pantois

! «Toutes les eaux des 18 puits que compte le village ne sont pas potables. Lorsque le niveau des eaux monte, elles sont toutes envahies par la boue, les cadavres des reptiles, insectes... .Il n'y'a pas de solution pour empêcher cette pollution.

On a déjà retrouvé des corps humains à côté de certains puits», confie Arouna Tao. La conséquence, la population est souvent touchée par la diarrhée, les ballonnements, la bilharziose... Pour éviter ces pathologies, les 6 043 âmes se ruent sur le seul forage positif du village.

Construit en 1984, il est désormais, la seule source de vie, un véritable étancheur de soif des enfants, des malades, des indigents.

L'idée de déguerpir totalement du village leur a souvent effleuré l'esprit. Même, repousser les limites territoriales du village, ne semble pas non plus être la solution. Dans le retranchement des habitants, les mêmes problèmes demeurent.

Changer son destin

Arouna Tao, conseiller municipal : «notre dossier de demande de construction d'un CSPS a été rangé dans un tiroir, sous nos yeux».

Face à ces multiples difficultés, les habitants ont décidé de prendre leur destin en main. Adama Tao, une bonne volonté, ne supportait plus les risques qu'encouraient les femmes en voulant donner la vie.

Il a déboursé 60 000 F CFA pour l'achat d'une pirogue afin d'assurer gratuitement l'évacuation des malades et femmes enceintes. Malheureusement, cette «ambulance» a été emporté par les eaux. «J'ai encore acheté une 2e pirogue à 200 000 F CFA qu'on utilise actuellement», explique-t-il.

Les pêcheurs maliens, les Bozo, maîtres des eaux, ont également décidé de venir à la rescousse des habitants. «Nous avons effectué le déplacement de Rollo pour aller supplier le chef des Bozo de nous venir en aide.

Lorsqu'il est venu, il a constaté que notre situation était vraiment dramatique. C'est ainsi qu'il a dépêché ses frères avec une pirogue pour aider les habitants à regagner les rives et le village quotidiennement, sans risque», susurre le conseiller du village.

Avant la venue des pirogues, la traversée était pénible à la nage, avec des engins et des bagages, souvent avec des enfants au dos, confie-t-il. Même si, les «voyages» sont devenus moins risqués, la question des infrastructures sanitaires demeure un casse-tête chinois.

Là aussi, les populations ont décidé de ne plus rester les bras croisés. Elles se sont engagées à fournir les agrégats et l'eau pour les travaux de construction du CSPS. De même, ils se sont engagés à équiper le CSPS en matériel nécessaire, une fois la construction terminée.

A l'unanimité, ils ont décidé de céder 5 hectares de terres cultivables pour la construction du centre de santé.

Mais, les multiples appels à l'aide de Koumna aux autorités communales, ONG... demeurent jusque-là sans suite. En attendant l'ouverture d'un centre de santé, tous ont déjà mis la main à la pâte. Leurs efforts conjugués ont permis d'ériger une «maternité» de 20 mètres carrés.

L'édifice n'a ni lit, ni salle d'hospitalisation, encore moins de salle de consultations. Mais les populations sont convaincues qu'elle est prête à recevoir son premier bébé sous la supervision des «mamis» du village, devenues des sages-femmes, vu les réalités.

«On n'a pas le choix. Nous ne voulons plus que ces femmes enceintes prennent encore le risque de traverser l'eau lorsqu'elles sont en travail», lance la vieille Zonabo Gondé. Attristés, les habitants espèrent que leur calvaire prendra fin un jour.

Mais si, rien n'est fait pour maîtriser les eaux, ils craignent que Koumna ne soit rayé de la carte du Burkina Faso...

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