Afrique: 1er Sommet Russie-Afrique/Vladimir Baykov - "C'est un signal fort dans notre processus de coopération"

21 Octobre 2019
interview

L'ambassadeur de la Fédération de Russie en Côte d'Ivoire explique, dans cette interview, les orientations du premier grand rendez-vous entre son pays et le continent africain.

Le premier sommet Russie-Afrique se tient les 23 et 24 octobre. Qu'est-ce qui a motivé les autorités russes à organiser une telle rencontre ?

La Russie actuelle, sortie des cendres de l'Urss (Union des républiques socialistes soviétiques), est historiquement liée au continent africain. Ce premier sommet Russie-Afrique est un signal fort dans notre processus de coopération. Il marque le retour de la Russie sur le continent africain, après notre absence dans les années 1990. C'est tout à fait normal puisque c'était des années très difficiles de l'histoire de notre pays. Ce fut, en effet, le moment de la transition de l'économie centralisée planifiée à l'économie de marché et à la démocratie. C'était un moment de transformation difficile et pénible. Beaucoup de sacrifices ont été faits, aussi bien par le pays que par le peuple. A titre d'exemple, à l'époque, notre Produit intérieur brut (Pib) a chuté de plus de 40%, voire plus.

Dans un langage peu diplomatique, on pourrait dire que la moitié de notre Pib est partie en fumée. A l'époque soviétique, notre pays était bien présent sur le continent. Il entretenait une excellente coopération avec l'Afrique. Mais à partir des années 1990, c'était devenu difficile. Ce qu'on a pu faire, c'est maintenir notre présence diplomatique. Sur les 54 pays africains, on a pu maintenir 39 ambassades et on en a fermé 12. Mais tout a été mis en œuvre pour que soit maintenu le cordon ombilical.

Dans cette dynamique, nous privilégions la politique de coopération réciproque. Car le continent africain joue un rôle très important sur le plan diplomatique, notamment au sein des Nations unies où on a besoin de nos partenaires africains pour mener à bien les discussions et résoudre les problèmes au niveau des agendas internationaux. Nous sommes partisans d'un monde multipolaire, comme nous n'avons cessé de le souligner. Notre Président, Vladimir Poutine, et notre ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont toujours soutenu qu'aujourd'hui, le monde comporte plusieurs pôles d'influence dont l'Afrique. C'est tout à fait normal que la Russie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité et puissance mondiale, renforce sa coopération avec son partenaire privilégié, l'Afrique.

Une chose importante qu'il convient de souligner, c'est qu'il y va de notre intérêt de tenir ce premier sommet, sans oublier qu'il comporte une dimension purement économique. Car s'il est clair que notre pays baigne dans une économie de marché, il reste que nos entreprises ont besoin de nouveaux marchés pour développer leurs affaires. Par ailleurs, pour maintenir un excellent climat diplomatique, il est plus qu'important de bénéficier également d'un climat d'affaires plus que favorable. A travers ce sommet donc, nous pourrions favoriser l'expansion de nos opérateurs économiques. Bien entendu sur la base du principe gagnant-gagnant.

Pourquoi la Russie se tourne-t-elle aujourd'hui vers l'Afrique ?

La Russie n'est pas la seule puissance, encore moins le seul pays à se tourner vers l'Afrique. Outre les partenaires traditionnels des pays africains, nombreux sont aujourd'hui les Etats qui nouent avec ce continent de solides liens de coopération et des relations assez privilégiées. Ils organisent les mêmes forums politiques et diplomatiques avec l'Afrique.

N'est-ce pas pour concurrencer les autres puissances qui sont sur cette partie du monde ?

Nous ne sommes pas pour la concurrence. Il ne s'agit pas de dire que telle ou telle puissance est en concurrence avec une autre dans une région donnée du continent. Il faut plutôt parler de complémentarité, dans la mesure où chaque acteur apporte son savoir-faire et sa valeur ajoutée en termes de coopération. C'est la raison pour laquelle nous écartons toute idée de concurrence sur le continent africain. D'ailleurs, avec nos partenaires des BRICS (Brésil, Inde, Chine, Afrique du Sud), nous avons une stratégie commune dans le cadre de notre coopération en Afrique. Au sein des BRICS, nous avons, par exemple, créé une nouvelle banque de développement. Nous avons également un certain nombre de projets à développer, en tenant évidemment compte des intérêts de chaque pays membre. Il n'y a donc pas de concurrence. Je tiens à le préciser une fois de plus ! C'est de la pure spéculation de dire que la Russie s'engage souvent dans les pays qui sont la chasse gardée d'une puissance tierce. Le monde est si multipolaire que dans la coopération, il y a de la place pour tous.

On a connu la Russie grande puissance militaire. Quelle est l'offre qu'elle fait à l'Afrique en matière de développement ?

A l'époque de l'Union soviétique, la coopération militaire avec plusieurs pays africains était une aide purement désintéressée. Essentiellement, il s'agissait d'aider une vingtaine de pays à asseoir leurs propres armées et à former des cadres militaires. Notamment en Guinée, au Ghana, en Haute Volta (aujourd'hui Burkina Faso). La Russie reste une puissance militaire importante. Mais tout de même, aujourd'hui, nous avons tracé d'autres cadres de coopération qui restent pragmatiques, sur la base d'accords militaires. Il y a, par exemple, les accords que prévoit une assistance militaire et technique, avec des options d'achat et de livraison d'équipements. Ce sont des accords purement commerciaux. C'est rarement qu'on donne gracieusement du matériel !

Au niveau du développement, avec le projet de déclaration qui sera adopté au sommet, tout le monde va découvrir qu'il est prévu différents volets dans le cadre de la coopération entre la Russie et les pays africains. En créant notamment des cadres et institutions pour doper cette coopération. Je ne peux vraiment pas aller dans les détails de cette déclaration. Mais toujours est-il que ce projet de déclaration détermine le cadre, la nature et les orientations de notre coopération avec les pays africains. Notamment en matière de développement.

Tout de même, il faut souligner un fait important, la formation des cadres. Ce sont presque 80 000 jeunes de l'Afrique subsaharienne qui ont été formés dans les établissements supérieurs de l'ex-Union soviétique. Actuellement, 17 000 étudiants de cette partie du continent effectuent leur formation supérieure dans les universités russes. Chaque année, plus de quatre mille étudiants de l'Afrique subsaharienne se rendent dans notre pays pour se former. Il faut dire que chaque année, le gouvernement russe octroie 1 800 bourses aux étudiants issus de pays de l'Afrique subsaharienne. Pour la Côte d'Ivoire, cette année, nous avons accordé 61 bourses contre 58 l'année dernière.

Peut-on avoir des exemples d'actions de développement entreprises par les Russes en Afrique ?

A l'époque soviétique, nous avons aidé nos amis africains à construire plus de 300 entreprises industrielles et plus de 150 entreprises agricoles. Nous avons contribué, en outre, à la construction de plus d'une centaine d'établissements, dont une douzaine au niveau de l'enseignement supérieur. On a contribué au perfectionnement de presque 500 000 Africains dans le domaine de la formation professionnelle, dont 25 000 sur place dans les pays africains.

Concernant la Russie actuelle, ce sont plutôt les grandes entreprises russes qui investissent le terrain en Afrique, dans le cadre de leurs propres intérêts, mais aussi dans le cadre plus élargi de l'accompagnement diplomatique des opérateurs économiques russes à l'étranger. Dans la sous-région ouest-africaine par exemple, en Guinée, la société russe Rusal est bien implantée dans le secteur de l'aluminium. Cette entreprise exploite deux importants gisements.

Au Burkina Faso, il y a une autre société russe, Norgold, qui exploite trois grandes mines d'or. Elle a d'ailleurs fait de gros investissements estimés à plusieurs centaines de millions de dollars pour le développement de ses projets. Plus loin, en Angola, avec nos partenaires, on a aidé à la construction d'une grande centrale électrique avec une puissance qui dépasse 500 mégawatts. Des investissements sont aussi faits en Afrique du Sud, au Botswana et au Zimbabwe. Pour le moment, ce sont ces secteurs qui intéressent la Russie.

Vous êtes en poste en Côte d'Ivoire, quel est l'état de la coopération entre la Côte d'Ivoire et votre pays ?

Ces derniers temps, avec la volonté politique du Chef de l'Etat, SEM. Alassane Ouattara, je constate qu'il y a un réel progrès. Au point qu'on peut parler de dynamisme dans nos relations. Notamment dans le domaine politique, quand bien même il existe déjà des contacts au sein du Conseil de sécurité de l'Onu. Mais au niveau de la coopération bilatérale, avec la première visite d'amitié et de travail effectuée par le ministre des Affaires étrangères, SEM. Marcel Amon-Tanoh, nous avons entamé une nouvelle étape de cette coopération. C'était un moment crucial. Car pour la première fois, la Russie enregistrait la visite du chef de la diplomatie ivoirienne. Il en a profité pour favoriser et nouer bien des contacts. Ce qui a permis de débloquer et de rendre plus dynamiques les activités qui concernent la préparation et d'éventuelles signatures de documents qui déterminent le cadre de notre coopération, dans les domaines politique, économique, militaire, culturel, etc.

Nous travaillons actuellement sur beaucoup de projets qui, j'en suis sûr, vont faciliter notre coopération. Notamment dans le domaine économique. Parce que force est de constater malheureusement que, mis à part des échanges purement commerciaux, la Russie n'a pas une forte présence en Côte d'Ivoire. Notre pays dispose d'un grand potentiel, alors que la Côte d'Ivoire offre de réelles opportunités. Avec la visite du Chef de l'Etat, SEM. Alassane Ouattara, en Russie, sa participation active au forum économique avec la forte délégation ivoirienne qui l'accompagne, cela permettra aux opérateurs russes de mieux découvrir la Côte d'Ivoire. Malheureusement, jusque-là, on n'a pas eu d'échanges, ni au niveau des délégations, ni au niveau de nos différentes Chambres de commerce. Cette fois-ci, c'est fait. Car la délégation ivoirienne comporte plus de 70 membres. C'est pourquoi on pourrait faire passer les messages qui vont ouvrir les portes de la Côte d'Ivoire aux opérateurs russes. Car, à ce forum, seront présents plus de 800 participants russes et plus de 600 participants étrangers. Nous comptons énormément sur cette rencontre.

Pour en revenir à la question, c'est dans le domaine de la formation qu'on peut dire avec aisance et fierté que la Russie apporte beaucoup à la Côte d'Ivoire. J'ai déjà mentionné que cette année, nous avons octroyé 61 bourses. Mais il y a des étudiants qui sont envoyés en Russie par leurs parents, du fait que la formation universitaire dans notre pays reste financièrement accessible. L'année passée, par exemple, la Russie a enregistré 357 jeunes ivoiriens pour leur formation universitaire, dont 58 dotés de bourses de l'Etat russe. Cette année, nous avons déjà délivré 223 visas d'études. Et d'ici la fin de l'année, c'est fort probable qu'on passe le cap des 400 visas d'études.

Au niveau académique, il y a une forte collaboration entre les universités russes et ivoiriennes. Notamment entre l'Université Félix Houphouët-Boigny et l'Université de l'Amitié du peuple russe de Moscou. L'Université Alassane Ouattara dispose aussi d'un accord de coopération avec l'Académie des études économiques Plekhanov de Moscou. Il y a, par ailleurs, des établissements supérieurs privés qui sont intéressés par des accords avec plusieurs autres établissements supérieurs russes. Ce qui nous réjouit, c'est que l'on pourra, en Côte d'Ivoire, apprendre le russe. Des enseignants qui vont enseigner cette langue seront dépêchés ici pour permettre aux étudiants de l'apprendre sur place, avant d'aller entamer leurs études en Russie.

Quelles seront les retombées de ce premier sommet pour la Côte d'Ivoire

Les retombées seront très importantes à mon sens. En tant qu'ambassadeur russe qui sera présent à ce sommet pour faciliter les contacts avec les autorités russes, je compte énormément sur ce premier sommet.

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