Maroc: De l'insuffisance d'une grâce royale

communiqué de presse

« Justice : Sa Majesté Le Roi a accordé son pardon à une innocente. » Ainsi a réagi sur Facebook la page satirique Le36 à la grâce royale accordée le 16 octobre à Hajar Raissouni. Un commentaire plus pertinent que bien des analyses politiques.

La jeune journaliste marocaine et son fiancé avaient été condamnés, deux semaines plus tôt, à un an de prison ferme pour « relations sexuelles hors mariage » et avortement. Le médecin accusé d'avoir pratiqué l'avortement avait, lui, écopé de deux ans. Tous croupissaient en prison depuis leur arrestation, le 30 août à Rabat.

L'affaire a suscité un tollé international. Alors que les organisations des droits humains dénonçaient la violation de multiples droits et libertés, les soutiens aux condamnés affluaient de . Pendant plus d'un mois, les projecteurs ont été braqués sur le Maroc, ses pratiques policières douteuses contre les dissidents et ses lois archaïques privant les citoyen.ne.s de la liberté -- élémentaire -- de disposer de leurs corps.

Une grâce royale est donc venue conclure cette déplorable séquence. Faut-il s'en féliciter ? Oui et non.

Oui, parce que Hajar, son fiancé et son médecin sont libres. Une injustice a été corrigée et cinq personnes (n'oublions pas l'anesthésiste et la secrétaire du médecin, condamnés à de la prison avec sursis) vont retrouver le casier judiciaire vierge qu'elles n'auraient jamais dû cesser d'avoir.

Oui, aussi, parce que le roi Mohammed VI n'a pas seulement fait preuve de « compassion », de « clémence » et du souci de « préserver l'avenir des deux fiancés », comme l'indique le communiqué officiel annonçant la grâce ; il a aussi montré qu'il écoutait les protestations de la rue, et peut-être surtout la gronde internationale générée par cette affaire. Soyons optimistes, et considérons cela comme un bon signe.

Mais aussi non, et pour plusieurs raisons.

Au-delà de « l'avenir des deux fiancés », ce sont les droits et les libertés de millions de Marocaines et de Marocains qui sont en jeu.

D'abord, la liberté d'expression et d'opinion. Elle était, ne nous y trompons pas, la première visée dans cette affaire. Hajar Raissouni est membre de la rédaction d'Akhbar Al Yaoum, sans doute le dernier quotidien réellement indépendant au Maroc -- les attaques incessantes dont il fait l'objet depuis une décennie le démontrent. Elle fait aussi partie d'une famille de dissidents : l'un de ses oncles est un idéologue islamiste renommé, un autre est un éditorialiste de gauche virulent, et son cousin, un défenseur des droits humains de premier plan. À travers Hajar, c'est sans doute sa famille qui était visée. Vue sous cet angle, la grâce royale ne règle rien. Elle n'annule pas le sinistre message que ce procès a envoyé aux rares opposants que le Maroc compte encore : « Taisez-vous, sinon l'État ne reculera devant rien pour vous discréditer ».

Ensuite, les libertés individuelles. Le communiqué officiel justifie la grâce royale pour Hajar et son fiancé par « leur intention de fonder une famille conformément aux préceptes religieux et à la loi ». Commentaire faussement ingénu de la journaliste féministe Fedwa Misk : « Et si les fiancés ne voulaient plus se marier, reviendraient-ils en prison ? » Ajoutons : Et ces millions de Marocaines et de Marocains qui s'aiment « sans papiers », doivent-ils tous aller en prison ?

Il est temps d'abroger l'article 490 du code pénal qui criminalise les relations sexuelles hors mariage. En 2018, la justice a poursuivi plus de 17 000 personnes pour ce motif, ainsi que pour adultère ou homosexualité. Tous étaient des adultes consentants qui ne faisaient qu'exercer une liberté fondamentale, celle de disposer de leurs corps à leur guise.

Une pétition réclamant l'abandon de cette loi moyenâgeuse a rassemblé plus de 10 000 signataires en deux semaines. Mohammed VI les écoutera-t-il ? En 2004, il avait révolutionné le statut de la femme marocaine par une audacieuse réforme de la loi de la famille. 15 ans plus tard, le moment est venu pour une nouvelle révolution, cette fois au profit des adultes des deux sexes, qui doivent être libres de mener leur vie intime comme ils l'entendent sans que l'État s'en mêle.

Il y a aussi le droit à la vie privée. Celui de Hajar a été brutalement violé par ce procès. Comme l'a durement mais justement rappelé le sociologue Mehdi Alioua, on a « forcé une femme à écarter les cuisses pour un examen gynécologique qu'elle a vécu comme un viol ». Pire : les résultats de cet examen ont été distribués à la presse, dans un insupportable luxe de détails, par un procureur de Sa Majesté.

La grâce du roi ne rachète pas l'abus du procureur. Elle ne rattrape pas l'atteinte à la dignité et à la réputation d'une citoyenne. Elle n'empêchera pas la même infamie de se reproduire.

Enfin, l'avortement. Il reste un crime au Maroc, et ce en violation de plusieurs droits, dont ceux à la vie et à la santé des femmes. Surtout, et c'est prouvé : la criminalisation ne réduit pas la fréquence de la pratique. Elle conduit juste les femmes à avoir recours à des avortements risqués, non médicalisés, pratiqués par des charlatans dans des arrière-salles sordides.

600 à 800 avortements ont lieu chaque jour au Maroc, dont deux tiers par des médecins. Après la mésaventure du gynécologue de Hajar, on peut imaginer que ses confrères vont désormais se montrer très réticents à pratiquer des avortements. Conséquence mathématique : le nombre de Marocaines qui risquent leur vie chaque jour dans des conditions désastreuses pourrait être multiplié par trois.

Alors oui, la grâce royale a permis de libérer Hajar Raisouni, son fiancé et son médecin. De cela, il faut se réjouir. Mais tant que des lois injustes et des pratiques sécuritaires misérables continueront à mettre en péril la liberté et la santé de millions de Marocaines, il n'y aura pas de quoi pavoiser.

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