Afrique: 30 ans après la chute du Mur - "Pas sûr que la société allemande soit homogène"

6 Novembre 2019
interview

Jérôme Vaillant, qui édite la revue Allemagne d'aujourd'hui, revient sur le Mur de Berlin, sa chute, et ce qu'il en reste dans la société allemande.

Toute cette semaine, nous revenons sur les trente ans de la chute du Mur de Berlin.

Notre invité de la semaine pour en parler est Jérôme Vaillant.

Professeur émérite de civilisation allemande de l'université de Lille et directeur de la revue l'Allemagne d'aujourd'hui, il nous explique, en cinq minutes seulement, cinquante ans de Berlin divisée, d'Allemagne scindée en deux Etats et le fait qu'aujourd'hui, depuis la réunification allemande de 1990, il demeure encore de grandes différences de niveau de vie entre les deux parties du pays.

Jérôme Vaillant est interrogé par Sandrine Blanchard :

DW : Jérôme Vaillant, comment se fait-il que les Berlinois se soient réveillés le 13 août 1961 face à un mur qui avait été construit assez rapidement. Ont-ils été vraiment surpris ?

Jérôme Vaillant : Beaucoup de Berlinois, surtout de l'Est, craignaient précisément qu'un mur soit construit ne serait-ce que parce que le chef de l'Etat est-allemand Walter Ulbricht à l'époque avait dit qu'il n'avait "absolument pas l'intention" de construire un mur et cela, en quelque sorte, a mis la puce à l'oreille des Allemands de l'Est. Dans le mois qui a précédé la construction du mur, en août 1961, et au mois de juillet, 30 000 Allemands de l'Est avaient fui la RDA en passant par Berlin Ouest.

DW : Comment se fait-il qu'il existe une partie Ouest et une partie Est depuis 1945 ? Les Alliés vainqueurs de la Seconde guerre mondiale se sont partagé l'Allemagne et Berlin...

Jérôme Vaillant : Cela avait fait l'objet effectivement d'accord entre les trois puissances - Grande-Bretagne, Etats-Unis, Union soviétique - dès l'année 1944. L'Allemagne devait être occupée à des fins de sécurité pour assurer la paix après la victoire sur l'Allemagne nazie, avec pour objectif de gérer l'ensemble de l'Allemagne à partir de Berlin. La guerre froide a eu pour effet que, finalement, les choses se sont passées un peu différemment. Il n'y a pas eu de gestion commune durable des affaires allemandes à partir de Berlin parce qu'il n'y avait pas d'accord entre les trois puis les quatre puissances d'occupation - la France étant venue s'ajouter au dernier moment avec une quatrième zone d'occupation sur la partie occidentale de l'Allemagne en 1945. Puis il y a eu une partition de l'Allemagne et de Berlin en 1949.

DW : Les deux états allemands sont créés en 1949. D'abord la RFA à l'Ouest, puis, à l'est, la RDA. Vous l'avez dit, beaucoup d'Allemands de l'Est essaient de fuir. Pourquoi ?

Jérôme Vaillant : Dans l'année qui a précédé la construction du mur, deux cent mille Allemands de l'Est fuient la RDA. Ce sont en général des jeunes de moins de 25 ans qui n'ont pas envie de rester en RDA parce qu'ils pensent avoir une vie meilleure et un autre avenir plus favorable en Allemagne de l'Ouest. Beaucoup d'Allemands de l'Est trouvent que la RDA est un régime dictatorial qui ne garantit pas les libertés individuelles, qui pratique une censure des médias et qui ne parvient pas à réaliser un approvisionnement suffisant de la population. Le fait est que pour le régime de la RDA c'est une véritable saignée du pays. Or, après la construction du mur, la RDA va se relever économiquement parce qu'elle a elle aura mis un terme à la fuite de sa jeunesse, de ses capacités pour faire fonctionner le pays.

DW: La chute du mur est elle évidemment le résultat de nombreux événements qui la précèdent. Néanmoins, ça reste l'événement marquant, symbolique de la fin à la fois de la RDA qui arrive à son terme en 1990 au moment de la réunification, mais aussi du délitement progressif des républiques affiliées à l'U.R.S.S. Trente ans après, qu'est-ce qu'il en reste ? Est-ce qu'on a totalement tourné la page ?

Jérôme Vaillant : Au moment de la réunification, on avait pensé que l'Allemagne réunifiée aurait besoin d'au moins une génération, donc une trentaine d'années, pour véritablement constituer un pays homogène. Je ne sais pas si l'on peut dire qu'on en est arrivé là. La chancelière elle-même rappelait il n'y a pas si longtemps que l'unification étatique avait bien été réalisée en 1990 mais qu'il reste encore beaucoup à faire pour que les Allemands de l'Ouest et Allemands de l'Est se comprennent mieux et forment davantage une société homogène qu'aujourd'hui. Le chômage massif que l'unification a provoqué entre-temps a été considérablement réduit en Allemagne de l'Est mais il reste supérieur à celui de l'Allemagne de l'Ouest. Par ailleurs, il y a encore beaucoup de rancœur et de rancune qui s'expliquent aussi par le fait que les générations les plus anciennes, celles qui ont vraiment connu la RDA, ont le sentiment qu'on ne reconnaît pas leur parcours de vie. Et ce phénomène c'est certainement un élément essentiel dans la compréhension qu'il peut y avoir entre l'Est et l'Ouest.

DW : Merci Jérôme Vaillant .

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