Ile Maurice: Système électoral - En finir avec le jeu communal

La Toile s'enflamme. À la veille des élections, nombre de vidéos et photos à caractère «communal» sont publiées sur les réseaux sociaux. «Le mauricianisme crié et défendu aux Jeux des îles n'était que superficiel. Maintenant, on a sombré dans le bas-fond avec ces tactiques politiques, souligne Chandra Rungasawmi, sociologue. La semaine avant les élections est cruciale. Le 'communalisme' est utilisé maintenant pour conquérir les 20 % des électeurs indécis», un taux qui atteindrait les 53 % selon un baromètre politique.

Peut-on faire sans «communalisme» ? Définitivement, affirment nos interlocuteurs. «Il faut défier le système. C'est d'ailleurs le centre de notre action», souligne Ashok Subron, de Rezistans ek Alternativ. D'après Rima Ramsaran, ancienne chargée de cours en criminologie qui est désormais consultante et entrepreneure, le mauricianisme se perd dans tout ce désordre «communal» : «Une des solutions, mais surtout pas la seule, serait de ne plus avoir à décliner sa communauté pour être candidat. Il faudrait valoriser la méritocratie et aligner des candidats valables et 'politiquement propres'. On ferait ainsi un grand pas en avant.»

Il est important de se défaire des pratiques «communales» car les risques associés sont réels. Pour le sociologue, le sentiment ethnique est très fort, pouvant provoquer la colère. On se souvient des bagarres raciales du temps de l'Indépendance. «Les risques sont inimaginables avec des tensions politiques et partisanes susceptibles de dégénérer encore plus», prévient Ashok Subron.

Minorités menacées

D'après Rima Ramsaran, jusqu'à présent, ce «communalisme» scientifique s'est traduit notamment dans le choix des candidats pour les élections. Mais poussé à l'extrême, cet exercice qui génère des excès «communaux» verbaux et non verbaux, pourrait gravement diviser notre société. Certaines minorités ethniques pourraient se sentir grandement menacées, menant à de possibles dérives inévitables, bien que nous n'en soyons pas encore là, rajoute-t-elle.

Pour l'heure, la situation est nuancée. Chandra Rungasawmi distingue deux dis- cours politiques. D'abord, il y a la version grand public, ou plutôt tous publics. «Sur l'estrade, tous les politiciens vous disent qu'ils rallient toutes les communautés», constate le sociologue. Puis, vient le discours émanant des groupuscules ethniques exhortant de voter pour sa communauté pour que celle-ci ne soit pas «évincée». Notre interlocuteur cite la migration de Pravind Jugnauth, leader de l'Alliance Morisien, et de Navin Ramgoolam, chef de l'Alliance Nationale, vers les circonscriptions nos 8 et 10 respectivement.

Selon lui, en «ethnic politics», on n'échappe pas au vote «communal». «Les candidats diront alors aux électeurs de 'vote pou nou bann'», ajoute-t-il. Pour Ashok Subron, ces tac- tiques sont le fruit d'un système électoral reposant sur le «communalisme»: «D'ailleurs, toutes nos candidatures ont été refusées sur cette base. Tout ce que vous voyez comme images et vidéos actuellement en est la conséquence.» Rima Ramsaran considère que le «communalisme» scientifique est ancré dans le système politique du pays depuis des lustres.

Selon elle, cela se perpétue non seulement à travers le Best Loser System qui divise la société mauricienne en quatre blocs mais aussi avec les différentes composantes des «communautés» (castes, origines géographiques, etc.) dans les circonscriptions pour placer le candidat le mieux représenté. «Jouer le jeu ethnique et 'communal' pour s'assurer des votes est chose courante à Maurice durant la période électorale. Notre société n'a jamais été autant divisée qu'à l'approche du scrutin. C'est tout simplement une des failles du système en place qui a été exploitée à l'extrême.»

Insulter en étant caché

Pour sa part, le père Filip Fanchette estime que sur les réseaux sociaux il y a des insultes qui frisent le «communalisme». «C'est beaucoup plus facile à des personnes qui restent cachées de débiter des mensonges ou de lancer des propos 'communaux'.» Par contre, durant les réunions, les candidats sont davantage prudents sur leurs propos. «De nos jours les propos sont enregistrés et peuvent être postés à l'insu de l'auteur. D'où, à mon avis, le fait qu'il n'y a pas trop de propos 'communaux'.»

Le père Filip Fanchette lance un appel pour que des dérapages isolés ne soient pas répercutés dans les journaux et radios. Idem pour Cassam Uteem, ancien président de la République, qui estime que dans cette lutte à trois (l'Alliance Morisien, l'Alliance Nationale et le Mouvement militant mauricien, MMM), chacun a besoin de son camarade. «C'est aussi une autre raison qui fait qu'on n'assiste pas à des dérapages. Dans quelques jours, il se peut que ces mêmes personnes se retrouvent autour d'une table pour discuter.» Il souhaite que cette même entente prévale jusqu'aux résultats.

Cependant, l'achagar Soondarajen Maistry souligne que pour attirer des votes, certains candidats ont recours à des propos «communaux», surtout sur les réseaux sociaux où ils veulent donner libre cours à leurs pensées. «Mais ces individus réalisent très vite leurs erreurs, une fois qu'ils sont dénoncés par des amis.» Selon lui, le mauricianisme est bien ancré dans l'esprit des Mauriciens. «Les politiciens, particulièrement les leaders, n'ont pas eu recours à des propos 'communaux', sauf qu'ils disent eux-mêmes de faire attention, mais en réalité ce sont plutôt des mises en garde qu'ils veulent lancer.»

L'«ethnic politics» dans le passé

Comment cela se passait-il avant ? D'après Chandra Rungasawmi, en l'absence d'Internet, des graffitis étaient réalisés sur des lieux de culte. D'ailleurs, le «communalisme» en politique ne date pas d'hier. Un ancien politicien et ex-député rappelle qu'avant l'accession de Maurice à l'indépendance, le Parti travailliste (PTr) a connu une scission en 1963. Un des groupes a fondé le journal l'express alors que les autres sont les fondateurs du défunt journal Advance. «Deux groupes, deux 'communautés' différentes alors que le PTr était un parti pour la classe des travailleurs. Est-ce que ce sont les Anglais qui étaient à l'origine de cette guerre-interne ? Difficile à dire», maintient-il.

Peu après, se remémore-t-il, le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) de Gaëtan Duval a été à l'origine d'une autre campagne «communale» jusqu'à l'élection pour l'Indépendance. C'était une communauté contre une autre et il y a même eu mort d'homme. Pendant toute la campagne pré-Indépendance, le pays était divisé en deux groupes, une section de la population soutenait le PTr alors que ceux qui étaient contre l'Indépendance se rangeaient du côté du PMSD. Ce parti faisait croire qu'après l'Indépendance, les Mauriciens devaient s'habiller comme des Indiens, rappelle l'ancien député.

Après une période de tension, le MMM, un parti qui voulait combattre le «communalisme», a été créé. «C'est cette idéologie qui a beaucoup séduit de nombreux jeunes qui avaient adhéré au MMM. Cet effort avait porté ses fruits quelques années plus tard», indique-t-il. Bien que les communautés soutenaient le MMM lors des élections générales de 1982 avec un résultat de 60-0, à l'intérieur du gouvernement MMM-PSM, il y avait des clans.

Le journaliste et consultant politique Soobash Gobine maintient que Paul Bérenger avait été victime de remarques «communales». «Après qu'il a accordé une allocation de Rs 75 millions à l'industrie sucrière en grande difficulté, ses adversaires disaient qu'il donnait de l'argent à ses cousinscousines», relate-t-il. Et lors de l'introduction de la sales tax, ses opposants avançaient qu'il taxait les pauvres, mais pas les riches.

L'ancien député mauve nous raconte que les hindous soutenant le MMM étaient malmenés. «Vidula Nabasing avait même dû chercher refuge dans un champ de canne pour ne pas être agressée. C'était en 1983», déclare-t-il. Ironie du sort, le parti devait une nouvelle fois être victime de cet acte lors des élections de 2010 quand il avait présenté Paul Bérenger comme le prétendant au poste de Premier ministre. À titre d'exemple, lors d'un meeting à Goodlands, un candidat du PTr voulait dissuader de voter pour Paul Bérenger et Eric Guimbeau, deux «blancs», lors de son discours. Et la liste «communale» en politique est non exhaustive.

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