Burkina Faso: Pêche à Ouagadougou - Du poisson contre vents et marées

6 Novembre 2019

La pêche traditionnelle passe presqu'inaperçue à Ouagadougou. Pourtant, au péril de leur vie, des hommes, aux conditions de vie précaires, bravent la jacinthe d'eau, des serpents et des caïmans dans les eaux de la capitale, à la recherche du poisson.

Le jour vient de se lever à Tanghin, au secteur 17 dans l'arrondissement 4 de Ouagadougou. Nous sommes le samedi 28 septembre 2019. Il est 6 heures 35 mn. La journée s'annonce chargée pour Bouba Sana. Il n'appartient pas à la caste des pêcheurs, mais il est chevronné dans le domaine depuis une décennie.

Il suit les traces de son défunt père, lui-même, «fin connaisseur» des profondeurs des eaux des barrages de Ouagadougou. Filet et canne à pêche en main, Sana nous invite à embarquer au bord de sa pirogue.

Déjà, des maraîchers au pourtour de la retenue d'eau, hommes et femmes, s'installent dans leurs jardins de légumes et suivent notre mouvement vers «l'embarcadère».

Sous le regard «hagard» de quelques passants sur le bitume menant au barrage n°3, où se trouve en aval, le parc Bangrewéogo, poumon écologique de la capitale, nous «larguons les amarres».

Au-dessus de l'eau du barrage n°2 situé dans le même quartier, la sortie à la recherche du poisson est périlleuse au milieu de quelques nénuphars et de la jacinthe d'eau, une plante aquatique envahissante contre laquelle, nous dit Bouba Sana, l'Agence de l'eau du Nakanbé (AEN) livre un combat «terrible» depuis quelques années.

A 8h 40 mn, nous sommes au milieu de l'eau après avoir bravé la jacinthe d'eau qui bloque le passage. Mais, la marche se referme immédiatement après notre traversée de la zone recouverte par l'espèce envahissante.

La jacinthe d'eau, un véritable obstacle

Le retour est encore dur, nous lance le pêcheur Sana. Mais, il faut y aller. Simplement, ce sera la même gymnastique pour retrouver la terre ferme.

Au même moment, nous apercevons un groupe de sept passants à bord d'une pirogue de fortune, longue, peu spacieuse, qui peinent à rejoindre le rivage jouxtant le quartier «Yongsin» à Dapoya malgré l'audace du piroguier.

Les plantes aquatiques bougent sous l'effet du vent «glacial» et créent un microclimat dans lequel, les poissons semblent, eux aussi, tirer leur épingle du jeu dans cet état atmosphérique. A notre approche, ils disparaissent et réapparaissent librement sur l'étendue d'eau, ignorant qu'ils seront bientôt des captifs.

D'un coup de filet habile, Bouba Sana enveloppe des carpes dont certains, pleins encore d'espoir, tentent de s'en échapper.

D'autres, par contre, emprisonnés dans un autre filet piégé au beau milieu de l'eau, attendent toujours leur «délivrance». D'un geste plus adroit, le piroguier, appuyant sur sa rame, s'élance vers son «butin».

Les poissons saisis sont estimés à six kilogrammes (kg). Ils sont revendus à 500 F CFA le kg (petites carpes en majorité), nous dit M. Sana.

Après leur capture, ils sont immédiatement amassés dans la pirogue qui résiste tant bien que mal à la brise matinale. D'autres types de poissons tels que les silures (1 000 F CFA le kg) et les anguilles (750 F CFA le kg) font souvent partie de la «moisson» des pêcheurs, nous confie Bouba Sana.

En route pour la terre ferme où nous attend encore, la jacinthe d'eau, véritable rempart contre les pêcheurs et espèces végétales dangereuses qui étouffe les écosystèmes aquatiques, le «chasseur de poissons» nous raconte les débuts de son activité. «Je suis né en 1984, marié et père de quatre enfants.

Mes premiers pas dans la pêche remonte il y a dix ans, c'est-à-dire en 2009 quand j'avais 25 ans. De retour de mes études coraniques du Mali, je me suis d'abord investi dans la pêche pour subvenir à mes besoins. Aujourd'hui, cette activité nourrit ma famille et paye la scolarité de mes enfants», relate-t-il, l'air joyeux.

Sous la menace de prédateurs

Mais, il déplore le caractère dangereux de la pêche à la pirogue qui peut être, dit-il, attaquée souvent par des espèces aquatiques.

Car soutient-il, la nuit, au cours de la pêche, l'on peut rencontrer des «espèces dangereuses» comme des caïmans et des serpents d'eau douce, qui défendent pour les premiers, bec et ongles, leur territoire. Beaucoup de crocodiles, résidant dans le poumon écologique de Ouagadougou, ont manqué à l'appel à la suite des inondations du 1er septembre 2009.

En plus, il y a de cela cinq ans (2014), indique le pêcheur Sana, ceux-ci étaient pratiquement inoffensifs quand ils se retrouvaient dans les eaux du barrage.

Cependant, de nos jours, il affirme que, parfois, lui et ses camarades mènent la résistance contre ces sauriens devenus agressifs dont il ignore les vrais mobiles du changement de leur caractère.

Toutefois, Bouba Sana lance un appel pressant aux autorités pour sauver les retenues d'eau de la ville de Ouagadougou contre l'ensablement et leur envahissement par la jacinthe d'eau, une menace particulièrement pour les poissons et d'autres organismes vivants.

Le chemin au moment de la sortie semble plus long que celui au moment de «pénétrer» le barrage. Il est 10 h 15 mn, le bout de la terre ferme, tel un iceberg, se profile à l'horizon. Ça y est ! Elle est enfin là, la surface terrestre. Bouba Sana peut ainsi espérer empocher, pour cette première prise, 3 000 F CFA avec les six kg de carpes saisies.

Les femmes, en groupe, attendant impatiemment le poisson dans le lit mineur du barrage. A l'approche, elles deviennent encore plus impatientes, chacune voulant sauter dans la pirogue pour ne pas rentrer bredouille. Parmi

elles, Safiata Kaboré, une sexagénaire, mariée et mère de neuf enfants, enlève déjà des écailles de poissons achetés chez un autre pêcheur. Elle fait de la vente du poisson son gagne-pain depuis trois décennies.

Comme pour ses «congénères», son seul souci est la rareté du poisson due aux activités maraîchères marquées par l'usage des pesticides, à l'ensablement et à la jacinthe d'eau, l'ennemi commun. L'air triste, elle confie que les années à venir, son activité risque de prendre un coup, compte tenu de ces contraintes qui persistent.

Les pêcheurs de Tanghin sont regroupés en association dans le but d'organiser efficacement leur travail. Leur structure dénommée «Association des pêcheurs de Tanghin- barrage (APB)» aide, par volontariat ou appuis de structures étatiques, à débarrasser le barrage de la plante envahissante.

Son secrétaire général, Amidou Ouédraogo, 36 ans, marié, père de trois enfants et exerçant la pêche depuis une vingtaine d'années, a pris les rênes de l'association en 2014.

Ses inquiétudes persistent, à l'image de ses prédécesseurs, sur l'existence de la jacinthe d'eau qui rend la «navigation» très difficile à la recherche du poisson. Dans ces conditions, les filets- éperviers ou nasses ne servent à rien, déplore-t-il.

Vaincre à tout prix

Par ailleurs, dans les années 2 000, la pêche était prometteuse et l'on retrouvait dans les eaux, des «capitaines», des crevettes, etc, confie Amidou Ouédraogo. Mais, aujourd'hui, explique-t-il, ces espèces de poissons ont disparu des eaux.

Son appel pressant est le soutien conséquent de l'Etat à la lutte contre la jacinthe d'eau dont la nuisance n'est plus à démontrer. Le soleil est au zénith, il est 12 h passées de quelques minutes. Bouba Sana décide de retourner dans les eaux pour d'autres captures.

Nonobstant la nostalgie de rester auprès du pêcheur pour vivre d'autres scènes de pêche, nous mettons le cap sur le barrage n°1, dans l'arrondissement de Baskuy. Là, l'échangeur du Nord a englouti une partie dudit barrage, compte tenu de son déversoir, envahi de sachets plastiques et de bidons, situé en amont.

Il n'est pas favorable à la vie du poisson, car se surchauffant en permanence, à entendre le pêcheur Boubacar Kafando. Cependant, ce célibataire, âgé de 42 ans, tient bon, sur les berges du barrage n°1, sous une tente de fortune, il y a de cela une décennie, installée pour la circonstance.

Sa pêche en pirogue se déroule tard dans la nuit, propice, selon lui, à une bonne captivité, à l'aide d'un filet sur un espace aquatique, cette fois-ci, dépourvue de jacinthe d'eau.

Les clientes, en majorité, le rejoignent, dans la journée, sous son abri précaire, pour se procurer du poisson, pratiquement, aux mêmes prix qu'à Tanghin. Julienne Ilboudo, l'une d'entre elles, s'est familiarisée avec Boubacar Kafando, depuis plus d'une décennie dans l'achat du poisson.

Elle déboursait, par jour, 15 000 F CFA, à raison de 500 F CFA, le kg pour avoir des carpes qu'elle fait passer à l'huile avant de revendre. Mais, de nos jours, l'ensablement et la pollution du barrage n°2 ont réduit sa bourse.

Elle explique qu'elle dépense actuellement 2 500 F CFA pour se procurer du poisson chez Boubacar Kafando. Il est 16h 35 mn quand nous prenons congé du pêcheur Kafando pour le barrage de l'arrondissement de Boulmiougou à une dizaine de km, à la périphérie Ouest, de Ouagadougou.

Dans les profondeurs du cours d'eau, l'astre du jour amorce sa déclinaison vers l'Ouest. Il est 17h 35 mn, les horticulteurs, installés le long du barrage, s'affairent à regagner le «bercail». Les vrombissements des véhicules sur la Route nationale (RN) n°1 se font entendre. La plupart des pêcheurs «ont plié bagages».

Seul le piroguier Prosper Compaoré, un quinquagénaire, marié et père de quatre enfants, en promenade sur l'eau, vient sur les berges du barrage à notre rencontre. Habillé d'une culotte et d'un petit habit très ample, il confie que la pêche, depuis une trentaine d'années, sur les eaux du barrage de Boulmiougou, exempt de jacinthe d'eau, occupe son temps de 5h du matin à 10h dans la journée.

Volubile, il indique qu'il a de très bonnes prises journalières estimées souvent à plus de 10 kg de poissons (carpes et silures). «Mais la pêche n'est pas ma seule activité. Je m'adonne, après, à la maraîcherculture», lance-t-il, avec humour.

En cette période, les revendeuses de poissons sont moins nombreuses, ne dépassant pas une dizaine, compte tenu de la petite taille des carpes et silures vendus en mélange à 500 F CFA le kg.

Beaucoup attendent le mois de mars, période à laquelle les poissons ont grandi. C'est un moment où le tarissement du barrage s'accompagne d'une production massive de gros poissons, relate Prosper Compaoré.

Les retenues d'eau dans la ville de Ouagadougou ne sont pas uniquement des «déversoirs» d'eaux de la ville de la capitale, mais de véritables refuges de poissons dont leur capture est soumise aux textes règlementant la pêche au Burkina Faso.

C'est pourquoi les pêcheurs traditionnels, à leurs dires, dans la ville de Ouagadougou, se voient souvent retirer leurs matériels inadaptés (moustiquaires, hameçons et filets hors normes) ou sont poursuivis pour défaut de permis de pêche.

Pour Prosper Compaoré et, certainement, d'autres de ses confrères, la pêche se prolonge après le coucher du soleil, dans la nuit.

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

A La Une: Burkina Faso

Plus de: Sidwaya

à lire

AllAfrica publie environ 700 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.