Maroc: Yvon Herry - Instituteur à Ouled Touira

Yvon Herry est né en France en 1927. Arrivé à 21 ans au Maroc en 1948, il exerça d'abord comme électricien à Casablanca, puis en tant qu'enseignant, deux ans à Mohammedia et ensuite à Sidi Bennour et sa région. Il finira sa carrière dans l'enseignement public marocain à Casablanca en 1979. Ses deux filles Maryvonne et Gisèle sont nées à El Jadida.

Yvon Herry est né à Kerloret, Landerneau (Nord Finistère) le 19 mai 1927 dans une famille nombreuse de sept enfants. Son père était dans la Marine nationale et a participé aux deux grandes guerres alors que sa mère était femme au foyer. Yvon fera sa scolarité primaire dans sa ville natale et secondaire dans un collège du Nord Finistère, à Saint Pol de Léon.

A la fin de ses études secondaires, Yvon prit la décision de s'engager dans la Marine, comme son père qui y avait passé une trentaine d'années, mais ce dernier l'en dissuada. Puisqu'il cherchait du travail, le directeur de l'école de Landerneau lui proposa un poste d'enseignant en tant que remplaçant. Il remplira cette fonction une année scolaire mais, dès ses 18 ans, il s'engagea dans la Marine. Lors de son service militaire, il obtint le brevet d'électricien sur le cuirassé Jean Bart, à Cherbourg, avant de se retrouver à l'arsenal de Brest en 1945. Il connut ainsi presque tous les ports français : Nantes, Cherbourg, Toulon et le port de Casablanca au Maroc, sur le sous-marin l'Astrée.

Après avoir quitté la Marine, il s'établit à Casablanca. Dans la métropole marocaine, le besoin en personnel qualifié était énorme. Il trouva facilement du travail comme électricien dans le quartier des Roches Noires, dans une verrerie. Il y rencontra des gens qui voulaient lancer à Mohammedia une école pilotée par Jacques Hersent. Cette école, qui recevait les enfants de colons de la région, existe encore aujourd'hui. Yvon y a travaillé comme enseignant pendant deux ans mais, lorsque les religieux se sont approprié les locaux, il préféra partir. Ses collègues lui ont alors conseillé d'intégrer l'enseignement public. Le secteur de l'éducation garantissait, en effet, de très nombreux emplois ainsi que de la stabilité. Yvon avait 24 ans et pour mettre toutes les chances de son côté, il précisa sur la fiche de renseignements qu'il souhaitait exercer en milieu rural de préférence. Dans les jours qui suivirent, il reçut, dans la chambre de son hôtel à Casablanca, le courrier de sa nomination. C'était à Sidi Bennour (70 km d'El Jadida).

Le lendemain, il regagna Sidi Bennour sur son scooter Lambretta. Arrivé sur les lieux, le directeur M. Cras l'affecta dans un petit douar, dit Bouskaouen. Cette école de fortune était, au départ, une sorte d'orphelinat pour enfants marocains. Il y avait 90 élèves dans une classe de trois niveaux et il fallait partager son temps entre ces différents enseignements, ce qui demandait un travail colossal. L'autre instituteur était Marocain, un fqih qui assurait les cours d'arabe. A ce sujet Yvon Herry précise que les élèves marocains avaient 7 heures de cours par jour, soit 5 heures en français et 2 heures d'arabe. Alors que les élèves français n'avaient que 6 heures par jour.

La cité de Sidi Bennour, à l'époque, était dépourvue d'eau et d'électricité. Elle disposait d'une école publique franco-marocaine et d'une école de la Mission, pour les Européens. Au centre de la cité, sur la route allant vers Marrakech, existaient deux cantines dont l'une était tenue par la famille Martinez et l'autre par M. Golas. Dans toute la région, il y avait beaucoup d'agriculteurs colons qu'on appelait «les pieds noirs». Dans leur majorité, c'était des Français d'origine espagnole. Belhamdounia, ancien officier dans l'armée française, était le caïd de la ville.

A la fermeture de l'école sise dans l'orphelinat, les élèves furent dirigés vers l'école publique de Sidi Bennour. C'est là qu'il rencontra une jeune institutrice d'origine corse, nouvellement affectée. Elle avait 18 ans et ils se marièrent deux ans plus tard. Le couple fut alors affecté à l'école d'Ouled Touira, à 11 km de Sidi Bennour. Cette école disposait de deux classes : l'une confiée à son épouse et l'autre à lui-même. Le directeur chargé de l'ensemble du secteur de Sidi Bennour dont aussi l'école de M'tal, où Yvon avait enseigné un trimestre en remplacement d'un couple malade, était M. Cras. Il y avait en tout six écoles qui scolarisaient les enfants marocains.

A l'ère de l'Indépendance en 1956, Yvon Herry, fort de plusieurs années d'expérience, postula pour la direction de l'école publique de Sidi Bennour mais la délégation à Casablanca préféra la confier à un enseignant d'origine algérienne. Selon Yvon, la relation entre lui et ce directeur était un peu conflictuelle du fait «que celui-ci était contre la présence française en Algérie». Ce directeur, par ailleurs, ne lui adressait pas directement la parole et communiquait avec lui au moyen de bouts de papier envoyés par l'intermédiaire des élèves.

Au début de l'année scolaire 1957, l'administration lui demanda de regagner Casablanca d'urgence. Ce qu'il fit dès le lendemain en enfourchant son scooter. L'inspecteur général l'informa qu'il ne pourrait pas rester à Sidi Bennour du fait qu'il était l'objet de menaces de la part de nationalistes et lui offrit un poste à Casablanca. C'était, selon lui, une manière de l'éloigner de Sidi Bennour. L'inspecteur insista pour que tout cela se fasse dans la discrétion et sans en informer son directeur algérien. De retour à Sidi Bennour, Yvon prit ses affaires scolaires mais, le jour du déménagement, les parents d'élèves et les élèves vinrent en groupe devant sa maison pour le prier de ne pas quitter l'école. Il dut donc mentir en expliquant qu'il s'agissait là d'une promotion.

A Casablanca, Yvon fut nommé à l'école franco-marocaine de Ben Msik alors que son épouse était à l'école dite du Makhzen, à Bournazel. L'année suivante, Yvon fut nommé à l'école du Makhzen, où il resta 9 ans. Son directeur, lui aussi Algérien, « était plutôt préoccupé par la collecte d'argent pour les nationalistes de son pays ».

Au bout des 9 ans passés à l'école du Makhzen, c'était la période où tous les enseignants français devaient être rapatriés. Mais ceux qui avaient les diplômes requis étaient acceptés pour enseigner dans le secondaire. Il fut donc nommé comme professeur de français au collège Ibn Khaldoun, boulevard d'Anfa, où il est resté 14 ans, avec son épouse, soit jusqu'en 1979.

Yvon Herry garde une belle histoire d'un de ses anciens élèves. Il la raconte comme suit : « J'avais en classe, en 1952, à Bouskaouen, un élève qui n'était autre que le fils de mon collègue le fqih. Plus de vingt ans plus tard, cet élève a cherché activement à me retrouver et il y est parvenu un jour à Casablanca. Il a tenu à me remercier de ce que je lui ai apporté comme savoir. Il avait fait des études de médecine et était devenu médecin spécialiste des grands brûlés. Il se trouve que c'est ce médecin, Dr El-Maizi, mon ancien élève, qui a réparé l'oreille de ma fille Gisèle, qui s'était décollée».

Depuis son retour en France en 1979, Yvon Herry n'est jamais retourné au Maroc, pays, dit-il, «auquel je suis attaché et où mes deux filles sont nées à Mazagan. Mais j'ai eu une grande peine en constatant, depuis Casablanca, lors d'une visite à Doukkala, que mon école d'Ouled Touira a été démolie».

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