Afrique: Mabingué Ngom, Directeur Régional Afrique de l'Ouest et du Centre UNFPA - «Evitons que les dépenses de santé ne soient ponctionnées au profit des questions sécuritaires»

7 Novembre 2019
interview

Après Caire 1994, Nairobi accueille, du 12 au 14 novembre 2019, la Conférence internationale sur la population et le développement (Cipd). C’est une occasion de faire le point sur les progrès accomplis dans la lutte contre la mortalité maternelle et infantile, le mariage des enfants, la scolarisation des filles, l’accès à la planification familiale, etc. Cette rencontre sera aussi mise à profit pour identifier les défis du continent africain. C’est l’un des enjeux de la Conférence de Nairobi déclinés par le directeur régional de l’Afrique de l’ouest et du centre de l’Unfpa, Mabingué Ngom, au cours de cet entretien.

Après la Conférence internationale sur la population et le développement (Cipd) au Caire en 1994, la prochaine édition se tiendra à Nairobi. Quel bilan tirez-vous de la mise en œuvre des recommandations du Caire ?

En 1994, plus de 179 chefs d’Etat et de gouvernement s’étaient réunis dans la capitale égyptienne pour convenir de ce qu’on appelle le programme d’actions du Caire en matière de population et de développement. L’idée, c’était de faire en sorte que les défis de santé de la reproduction, de mortalité maternelle et infantile, de question de l’accès aux services de planification familiale, l’égalité de genre entre autres soient pris en compte par les dirigeants africains. Aujourd’hui, 25 ans après, nous devons nous féliciter des progrès qui ont été réalisés. Cependant, il y a encore des choses à faire parce que le bilan reste mitigé.

Dans la région de l’Afrique de l’ouest et du centre, il y a un élan militant en ce qui concerne l’accélération des objectifs qui étaient retenus au Caire comme l’accès aux services de planification familiale, les violences basées sur le genre, la mortalité maternelle, le mariage des enfants. Nous pouvons citer comme résultats une réduction de 40 % du taux de mortalité maternelle et une augmentation de 25 % de l’accès aux services de planification familiale avec notamment des méthodes modernes dans certains pays. Il reste tout de même du chemin à parcourir. A titre d’exemple, on peut citer la Sierra-Leone qui continue d’enregistrer des taux élevés de mortalité maternelle avec environ 1.200 décès pour 100.000 naissances vivantes. Ce taux est loin de celui exigé par la communauté internationale qui est de 75 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes. Dans beaucoup de pays de l’Afrique de l’ouest et du centre, il faut multiplier ce chiffre de 75 par 10. Nous avons des taux très élevés en Centrafrique et au Tchad. S’agissant de l’accès à la planification familiale, nous sommes à 6 % pour les méthodes modernes dans des pays comme le Tchad. Des pays comme la Guinée et le Niger ne sont pas aussi loin de ce pourcentage.

Quels sont les enjeux du sommet de Nairobi ?

La conférence de Nairobi est une opportunité de passer à l’échelle et d’accélérer le processus de réalisation des objectifs qui n’ont pas été atteints. C’est aussi une occasion pour répliquer les bonnes expériences. Mais, pour y arriver, les uns et les autres doivent matérialiser leurs engagements. Malgré des problèmes, il y a un potentiel qui existe dans les pays mais aussi au dans la communauté internationale. Il faut aller, au-delà de l’expression de la volonté politique, à la concrétisation. Sur ce point, je prendrai l’exemple de la feuille de route de l’Union africaine pour la capture du dividende démographique. Au total, 22 pays de la sous-région sur 23 ont lancé la feuille de route avec un profil de dividende démographique. Nous avons mis en place, dans neuf pays, un observatoire qui nous permet de piloter cette capture du dividende démographique. Au cœur cette capture, se trouvent la question de la mortalité maternelle, l’accès aux services de planification familiale et les mariages des enfants qui pèsent sur la mortalité maternelle.

Il y a des pays comme le Mali et le Niger qui traversent des situations difficiles sur le plan de la sécurité. Le Niger alloue 18 % de son budget aux dépenses de sécurité, au Mali, cette dépense tourne autour de 24 % du budget national. Faisons en sorte que des dépenses de santé ne soient pas ponctionnées au profit des questions sécuritaires.   Au Mali, le budget alloué à la santé ne dépasse même pas 5 %. C’est à ce niveau que le partenariat international pour la prospérité, la paix et la stabilité doit jouer son rôle. Nous ne pouvons pas demander à un pays de ne pas financer la sécurité de ses concitoyens. Mais nous savons tous qu’à Abuja, il y avait ce fameux engagement d’allouer 15 % du budget national à la santé. Entre temps, la population a doublé et l’objectif de 15 % n’est pas appliqué. Cette forte population fait que nos pays font face à des questions de sécurité et les gouvernements sont obligés de mettre plus de ressources financières. C’est ce qui fait d’ailleurs que les progrès sont lents en Afrique de l’ouest et du centre. Si les Etats ne prennent pas en compte ces dépenses sociales qui fragilisent nos pays, les choses seront encore plus compliquées dans les années à venir. La superficie du Niger fait deux fois celle du Sénégal, donc financer cet effort de guerre est indispensable. Il faut un partenariat global pour aider ces pays à faire face aux difficultés liées à l’insécurité.

Pouvez-vous nous décortiquer le thème de la conférence ?

Le thème de la prochaine conférence, c’est une manière de reconnaître que tout le travail n’a pas été fait. La reconnaissance de ces insuffisances nous oblige à accélérer la cadence parce que nous sommes pratiquement à 11 ans de la fin des Objectifs de développement durable (Odd). Nous savons tous que si nous ne travaillons pas, nous n’atteindrons pas ces nouveaux objectifs. Si nous ne le faisons pas, les risques sont énormes pour la planète. Si nous ne faisons pas ce pas de géant, nous n’avons aucune chance d’aider l’Afrique à réussir son pari qui est d’améliorer les conditions de vie des populations. Je ne comprends pas pourquoi les gens attendent 2029 ou 2030 pour réaliser les Odd.

Si vous avez souvenance, en 2013, les gens disaient, pour les Objectifs du millénaire pour le développement (Omd), «qu’il reste 1.000 jours, accélérons les choses». Nous devons apprendre de cette leçon en évitant de faire en sorte que l’on commence à accélérer pendant les 1.000 derniers jours. Je ne comprendrai jamais pourquoi nous devons attendre 2030 pour faire des choses que nous devons faire aujourd’hui. Je pense que nous devons investir les moyens financiers et humains pour régler des problèmes de mariage des enfants et des grossesses précoces.

On n’a pas pu finir l’agenda de Caire, 25 ans après, qu’on constate l’existence de nouveaux enjeux. Comment juguler les deux ?

Il faut avoir un regard stratégique sur la multiplicité des problèmes qui existent. Je disais que la question de la mortalité maternelle peut être réglée en agissant sur la planification familiale ou en travaillant davantage sur le mariage des enfants. Ce sont des chemins qui nous permettent d’être beaucoup plus efficaces dans ce que nous faisons. Si nous voulons parvenir à une croissance économique inclusive, il faut agir sur la variable population. Aujourd’hui, il a été démontré que mettre les filles à l’école, c’est investir dans la création des richesses additionnelles et l’amélioration de la productivité, entre autres.

Les variables domaines d’intervention doivent être choisis avec beaucoup de tact. C’est un travail indispensable. C’est pourquoi le Fonds des Nations Unies pour la population (Unfpa) attache un prix aux questions de données statistiques et des évidences parce que des recensements permettent de savoir quels sont les besoins des populations. C’est ce qui permet d’utiliser, avec beaucoup d’efficience, des ressources qui se raréfient. Avec ces données, nous avons un aperçu sur des endroits qui ont besoin d’une école ou ceux qui n’en ont pas besoin.

Le Premier ministre du Niger me disait, lors d’une de mes visites, que chaque année, son pays a 600.000 nouveaux enfants à inscrire à l’école. Mais seulement 300.000 sont inscrits. Le reste est exclu. Si chaque année 300.000 enfants sont jetés dans la rue sans compter les filles qui vont quitter l’école pour le mariage, en fin de compte, il ne restera pas beaucoup d’enfants dans les écoles.
A côté de ceux qui auront la chance d’aller à l’université et sortir sans trouver du travail, certains prendront le chemin du désert et les autres vont braver la mer pour regagner l’Europe. Ce n’est pas comme cela que nous allons construire l’Afrique.

Des pays comme le Sénégal, le Niger et la Sierra Leone ne sont pas au même niveau en termes de lutte contre la mortalité maternelle… 

La réalité n’est pas la même. C’est pour cette raison que je parle des données. Il faut faire en sorte que dans tous les pays, les décisions publiques soient guidées par des données et des évidences. C’est ainsi que nous pouvons hiérarchiser les priorités. Au Niger, c’est triste et dangereux de voir que 300.000 enfants sont jetés dans la rue chaque année. Ces enfants, une fois devenus adultes, seront faciles à manipuler. Tout cela a donc un lien avec les mariages précoces, le non accès aux services de planification familiale, entre autres. Par conséquent, nous devons agir vite. Certes, au Sénégal, nous avons d’autres préoccupations, mais il faut admettre que les moyennes nationales de la mortalité maternelle du Niger ne sont pas loin de celles de certaines zones de la Vallée du fleuve Sénégal. Nous ne sommes pas loin des records. C’est pourquoi je disais que les progrès sont mitigés parce que dans un même pays, la situation en ce qui concerne le mariage des enfants, l’accès à la planification familiale, n’est pas les même. D’où la nécessité d’agréger des données devant aider à la prise de bonnes décisions. En matière de production des données, le Sénégal fait des choses importantes. Il est l’un des rares pays au monde à investir, chaque année, dans une enquête démographique de santé continue. Ce sont des choses qu’il faut promouvoir à travers le monde parce que l’utilisation des données qui sortent de ces exercices est un chantier extrêmement important.

Quelle est la place que les jeunes doivent occuper durant la conférence ?

Les jeunes constituent l’avenir du continent africain. La conférence de Nairobi est une occasion pour ceux qui sont nés après 1994 de se mobiliser afin de faire réaliser les promesses faites au Caire. Ils doivent s’engager en jouant un rôle de leadership pour être, après Nairobi, des acteurs de la rupture et mettre en œuvre les engagements qui y seront pris.
Les jeunes peuvent être porteurs du changement dont nous voulons pour une Afrique meilleure. Nous souhaitons que ces jeunes, en particulier les garçons, changent d’attitude vis-à-vis de leurs sœurs, car ce sont eux qui prendront les décisions demain en ce qui concerne l’utilisation des ressources. Je suis optimiste parce que la jeunesse africaine est extrêmement engagée. Les jeunes défendront une position commune, à Nairobi.

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