Bénin: Professeur Atevos

Pr Albert Tévoédjrè
7 Novembre 2019
éditorial

On l'appelait souvent tout simplement « Professeur ». Ses compatriotes béninois, eux, l'appelaient Atevos ou le « renard de Djrègbè », du nom de son village situé sur la route de Porto-Novo. Albert Tévoédjrè, de son vrai nom, a tiré sa révérence ce 6 novembre, à quatre jours de 90ème anniversaire.

Il aura durablement marqué de son influence la scène politique béninoise et la vie intellectuelle africaine.

Ses adversaires politique parlaient, non sans une pointe d'admiration, de ce que certains appellent son côté sulfureux ou de sa roublardise. La dernière fois que je l'ai vu, c'était en février 2017, lors du lancement de la fondation de madame Henriette Dagry Diabaté.

Sa santé était déjà déclinante et dans son discours, à la fin de la cérémonie, il nous dit qu'il nous voyait peut-être pour la dernière fois, compte tenu de son grand âge et de sa mauvaise santé. Ce à quoi l'assistance avait répondu par un murmure de désapprobation.

« Vous serez parmi nous pendant longtemps encore » lui avions-nous crié. Je ne l'ai plus revu. Lors de mon dernier séjour au Bénin, il y a quelques mois, l'on m'avait dit qu'il était très malade. Je ne l'ai donc pas appelé comme je le faisais chaque fois que je me rendais dans son pays.

Et chaque fois, il me recevait avec beaucoup de chaleur à déjeuner chez lui, d'abord dans son village de Djrègbè, à quelques encablures de Porto-Novo, puis à Porto-Novo même lorsqu'il devint médiateur à la présidence de la république.

Je dois avouer d'emblée que j'aimais beaucoup Albert Tévoèdjrè, même si je n'ignorais rien de son côté un peu retord et opportuniste de politicien madré.

Il était surtout un grand intellectuel africain, un brillant agitateur d'idées, un homme d'une grande intelligence (ses contempteurs parleraient eux, de ruse), un homme doté d'une grande vision.

J'étais au lycée lorsqu'il publia en 1977 son livre « Pauvreté richesse des peuples ». Je n'eus pas l'occasion de lire ce livre mais personne ne resta indifférent à ce titre paradoxal et à ce nom si compliqué à prononcer pour nous à cette époque. Il était déjà directeur général adjoint du Bureau international du Travail et était l'un des rares cadres africains à occuper un poste aussi important.

Il revient dans son pays en 1990 à la faveur de la Conférence des forces vives de la nation du Bénin, qui lance le processus de démocratisation d'une bonne partie de l'Afrique francophone. Il devient par la suite député, puis ministre du Plan, de la Restructuration économique et de la Promotion de l'emploi.

C'est à ce moment qu'il lance son concept de « minimum social commun » qui suscite beaucoup de controverses dans son pays. C'est lui qui avait convaincu l'ancien président Mathieu Kérékou, que tout le monde croyait politiquement mort après la conférence nationale, de briguer à nouveau le pouvoir.

A la surprise d'une bonne partie de la classe politique béninoise, qui ne pardonnera pas à Tévoèdjrè et le traitera par la suite de tous les noms, Kérékou réussit son come-back. Après Kérékou, c'est encore Albert Tévoèdjrè qui le premier avance le nom de Boni Yayi comme son successeur.

Ce dernier, qui dirigeait la Banque ouest africaine de développement (BOAD) au Togo était pratiquement inconnu dans son pays. Je me souviens encore des sarcasmes de l'un de mes amis béninois qui croyait Tévoèdjrè devenu fou. Et pourtant Boni Yayi fut élu président.

En février 2003, alors que notre pays est coupé en deux par une rébellion, Albert Tévoèdjrè est nommé Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte d'Ivoire. C'est à cette époque que je le rencontre pour la première fois et qu'il m'honore de son amitié.

Peu de temps avant qu'il ne quitte son poste, il invite en direct à la télévision ivoirienne le public à lire « les prisonniers de la haine », mon premier livre qui venait de sortir. Puis, à sa demande, je lui consacre un livre qui résume sa mission en Côte d'Ivoire, intitulé « un frère parmi nous ».

Au Bénin, il devient médiateur à la présidence de la République, un poste qui suscite beaucoup de controverses. Ses adversaires disent qu'il n'est que le médiateur des services de la présidence, lorsque lui-même se présente comme le médiateur de la République.

La nuance se trouve dans l'expression « à la présidence ». Il m'a un jour invité à participer à une émission de la télévision béninoise qui lui était consacré et j'y ai présenté le livre « un frère parmi nous ».

Esprit toujours en alerte, (un de mes amis qui le connait bien dit que son cerveau tournait à 400 à l'heure), il n'était jamais à court d'une idée. La dernière était l'instauration d'un visa universel qui permettrait à tous les humains de circuler dans le monde entier sans entraves.

A la fin de sa vie il était devenu très mystique et se faisait appeler « frère Melchior », et avait publié un livre intitulé « le bonheur de servir » qui était en quelque sorte son testament intellectuel.

Le professeur Albert Tévoèdjrè fut un frère parmi nous sur la terre des hommes. Le frère Melchior est désormais une étoile dans le ciel des grands penseurs africains.

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