Ile Maurice: Vikram Hurdoyal - «Travailler la terre permet de garder les pieds sur terre»

17 Novembre 2019

Vous êtes un des plus jeunes ministres de la présente législature. Parlez-nous de vous.

Je suis né le15 avril et j'ai 40 ans.

Votre signe astrologique est donc le Bélier. L'êtes-vous dans la vie ?

Oui, je suis un fonceur. Je suis l'aîné de quatre enfants - deux garçons et deux filles - d'une famille très modeste de Trou-d'Eau-Douce. Feu mon père Ramanand, plus connu comme Vijay, était facteur. Ma mère Sita, qui a 60 ans, a travaillé comme machiniste dans une usine textile avant d'être femme au foyer. Comme ma mère était fille unique, à ma naissance, elle m'a donné en adoption informelle à mes grands-parents qui vivaient à Sébastopol. Je n'ai donc pas grandi avec mes frères et sœurs. C'est vers l'âge de 17-18 ans que je suis retourné vivre chez mes parents.

Quelle vie avez-vous mené à Sébastopol ?

Mes grands-parents étaient petits planteurs de canne et petits éleveurs. Ils possédaient deux vaches. Nous vivions dans une maison en tôle et au sol fait de terre battue et de bouse de vache. Depuis que je suis tout petit, mon grand-père m'a initié à la culture de la terre. J'ai coupé la canne, fait du dépaillage, planté la tête de canne comme on le dit, fait de l'élevage. J'allais même livrer le lait de maison en maison et au Marketing Board parfois. On menait une vie très simple. On faisait la vaisselle et la lessive sous un robinet dans la cour car il n'y avait pas d'eau courante dans la maison. Il n'y avait pas d'électricité non plus et alors que j'étais à l'école primaire de la localité, je me revois apprenant à la lueur des bougies ou de lampes à pétrole. Ma grand-mère cuisinait sur une lampe Primus. Nous mangions ce qui poussait dans notre arrière-cour, c'est-à-dire de la tomate, des brèdes, des chayotes avec des sardines que nous achetions à la seule boutique du coin. La majorité des laboureurs recevant leur salaire le samedi, ce n'était que ce jour-là que les grands-parents achetaient du poulet en morceaux et faisaient un bon curry. Ils y mettaient beaucoup de légumes pour que chacun puisse avoir un peu plus à manger. Nous n'avions pas de télévision. Un de nos voisins avait un téléviseur en noir et blanc et tous les jeudis, nous allions chez lui avec nos nattes pour regarder les films en hindoustani. Certains soirs, les habitants du village se réunissaient pour discuter. Il n'y avait pas de jalousie comme aujourd'hui.

« Il n'y avait pas d'eau courante (... ) pas d'électricité non plus et alors que j'étais à l'école primaire, je me revois apprenant à la lueur des bougies ou de lampes à pétrole.»

Qu'est-ce que cette vie à la dure vous a appris ?

L'ayant vécu, je comprends mieux la souffrance des Mauriciens qui sont pauvres. Cette vie m'a aussi appris qu'il faut travailler dur et persévérer pour réussir, qu'il faut être honnête et que lorsque vous faites du bien aux autres et que vous vous montrez généreux, Dieu vous le rend au centuple. J'ai appris qu'il faut rester humble quoi qu'il arrive et qu'il faut toujours respecter ses aînés et ses vis-à-vis. Et puis, travailler la terre vous permet de garder les pieds sur terre.

Pourquoi retournez-vous chez vos parents à l'adolescence ?

Je suis retourné chez mes parents après la mort de ma grand-mère et lorsque mon grand-père a refait sa vie.

Où avez-vous fait vos études secondaires ?

Au Darwin College jusqu'en Form V et la Form VI au Indira Gandhi SSS à Quartier-Militaire. J'avais opté pour l'économie, le commerce et la comptabilité car dans ma tête, je me disais qu'un jour, j'aurais un business dans l'agriculture. Mon grand-père possédait quelques arpents de terre. Mais mon rêve était d'aller à l'université, d'autant plus que j'avais eu un bon résultat de Form VI. Mais comme mon papa n'avait pas de gros moyens - il gagnait Rs 7 000 - et qu'il devait rembourser un emprunt et envoyer ses autres enfants à l'école - j'ai dû me sacrifier. Ce n'est qu'en 2015 que j'ai pu fréquenter l'institut Charles Telfair et obtenir mon diplôme en Business Management. Mais lorsque j'ai obtenu mon Higher School Certificate, mon père m'a mis la pression pour que je trouve du travail. Comme la force policière recrutait, j'ai postulé et j'ai été convoqué à l'interview. En raison d'un centimètre de différence - un mètre 69 au lieu d'un mètre 70, je n'ai pas été pris. C'était un blessing in disguise car autrement, j'aurais été policier et pas entrepreneur.

«Comme j'avais travaillé pour améliorer la vie des gens, là où je passais, des personnes me disaient qu'elles souhaitaient que je sois député. »

Étiez-vous découragé ?

Non car peu après, mon grand-père m'a dit de m'occuper de ses terrains. Là, je me suis engagé pleinement dans l'agriculture. Mon oncle qui vivait à Milan, en Italie, est venu en vacances à Maurice et au cours d'une conversation, je l'ai entendu dire à mes proches qu'il y avait de l'avenir dans l'exportation de fruits exotiques en Europe. Je n'avais que 19 ans mais j'ai retenu l'information. J'ai demandé à mon oncle de me trouver un client pour les fruits exotiques en Italie. Comme je ne connaissais rien à cette culture, j'ai été au département Plant and Pathology du ministère de l'Agro-industrie pour savoir quels fruits exotiques s'exportaient le mieux et avoir contact avec des exportateurs existants. Ils m'ont mis en relation avec Shreedanand Callychurn, propriétaire de MLF Export, basé à l'Espérance-Trébuchet, qui exportait de l'ananas. Il m'a recruté comme stagiaire et j'ai fait le tour des départements de son entreprise pendant un mois.

Comment avez-vous démarré votre entreprise ?

J'ai contracté un emprunt de Rs 100 000 auprès de mon oncle qui vivait en Italie et j'ai vendu mes cabris et boucs pour Rs 25 000. Le démarrage a été lent car à l'époque, il n'y avait pas autant de facilités qu'aujourd'hui pour les petites et moyennes entreprises. J'ai aussi pu compter sur mes parents qui m'ont offert leurs économies et j'ai contracté un emprunt de Rs 200 000. J'ai embauché une dizaine de personnes pour planter des ananas Queen Victoria et j'ai pris mon bâton de pèlerin et je me suis rendu à Dubaï et en Europe pour faire du marketing. J'ai assisté aux Wholesale Markets, faisant goûter l'ananas Queen Victoria, qui n'était pas encore bien connu. Après un mois, j'avais deux à trois clients et j'ai continué à participer à des foires pour faire connaître mon produit. En 2002, j'ai enregistré ma compagnie Ocean Tropical Fruits Exports Ltd (OTF Exports Ltd).

Hormis l'ananas, qu'exportez-vous encore comme fruits exotiques ?

Des letchis et des produits comme le fruit à pain, le fruit du jacquier, le fruit de cythère et des piments pour ce que j'appelle le marché ethnique, soit la Grande- Bretagne et la France. L'Europe et les pays du Moyen Orient achètent les ananas et les letchis.

Vous plantez le tout ?

Nous plantons de l'ananas sur nos terres et cela représente 20 % de notre production. Pour le reste, nous nous approvisionnons de petits planteurs.

Vous faites vivre combien de personnes ?

Plus de 150 petits planteurs. C'est à partir de 2009 que ma société a pris de l'essor.

Vous êtes aujourd'hui le plus gros exportateur d'ananas à Maurice. Quel est le secret de votre réussite ? Une bonne communication avec les clients, le maintien de la qualité du produit - ce qui n'est pas toujours évident car on a affaire à du périssable. Comme les terres mauriciennes sont fatiguées, le rendement est inférieur et mes ananas sont petits. Cela m'arrange car la demande actuelle est pour les baby pineapples. Les ananas dodo et les ananas mamzelle sont bien demandés également. Nous avons obtenu plusieurs certifications dont le Global Gap et celles-ci sont des garanties de qualité. OTF Exports Ltd a d'ailleurs obtenu plusieurs awards dont le Gold Award Exporters en 2013.

Qui vous a donné l'envie d'intégrer le conseil de district de Flacq ?

Shreedanand Callychurn, qui est devenu un ami, et un autre ami, Niteen Seetah. Tous deux étaient conseillers du district à Rivière-du-Rempart et ils ont présidé le conseil à un moment. Je me suis dit : pourquoi pas moi ? C'est ainsi que je me suis engagé et comme mon cœur est propre, Dieu a ouvert mon chemin. Je faisais beaucoup de travail social pour améliorer la vie des gens à Flacq. Cela m'a rendu populaire et j'ai été élu conseiller en décembre 2012. En 2013-2014, j'ai été nommé premier magistrat du conseil de district de Flacq, qui venait de se séparer de Moka.

Vous étiez proche des Travaillistes à l'époque ?

Oui, je connaissais les députés rouges de la circonscription, qui m'avaient soutenu pour que je sois président du conseil. Comme j'avais travaillé pour améliorer la vie des gens, là où je passais, des personnes me disaient qu'elles souhaitaient que je sois député. En 2014, je m'attendais à ce que le PTr me propose un ticket et il ne l'a pas fait. J'étais déçu. C'est ce qui m'a poussé à poser ma candidature comme indépendant aux élections générales de 2014 où j'ai recueilli 9 975 voix. Je m'attendais à plus mais j'étais heureux car aucun indépendant n'a réalisé un tel score. J'ai continué à travailler pour les gens et en 2017, j'ai été à nouveau nommé président du conseil de district de Flacq. Entre 2017 et 2019, soit en 33 mois, j'ai inauguré 33 projets. C'est à cette époque que j'ai côtoyé Pravind Jugnauth. Il me recevait et était à l'écoute. C'est ainsi que nous avons développé une relation de confiance et avons travaillé en équipe. J'ai d'ailleurs apprécié les mesures qu'il a prises pour soulager la misère des Mauriciens. En décembre 2018, j'ai officiellement intégré le MSM.

Vous attendiez-vous à une investiture pour les élections du 7 novembre ?

Honnêtement non. Je l'espérais mais je n'avais pas de certitude.

Vous attendiez-vous à une telle victoire personnelle ?

Je savais que j'allais faire tomber Navin Ramgoolam car j'avais travaillé dur sur le terrain et je suis proche des gens et des jeunes. Mais j'ai été surpris par l'écart entre mes colistiers et moi.

Vous vous êtes montré très fair-play envers Navin Ramgoolam qui faisait face à une foule hostile. Était-ce en raison de votre proximité d'antan avec le PTr ?

Non, cela n'a rien à voir. C'est un ancien Premier ministre et à ce titre, il mérite le respect. N'importe qui peut perdre une élection demain et il ne doit pas être menacé. C'était son droit le plus strict de revenir à l'école et de loger une objection.

Vous saviez-vous ministrable ?

Honnêtement non. Quand on a la volonté de travailler, que l'on soit ministre ou député, on le fait. Les gens veulent être entendus et être aidés et c'est ce que je m'efforcerai de faire avec le soutien de ma femme Priya et de mes deux filles, Kelishma, 16 ans et Hrishta, huit ans.

Qui prendra les rênes de votre entreprise maintenant que vous êtes ministre ?

Mon épouse et mes employés qui me sont fidèles et à qui je dois une bonne partie de ma réussite.

N'auriez-vous pas été plus à l'aise au ministère de l'Agro-industrie ?

C'est la prérogative du Premier ministre d'en décider. Être ministre est une première étape dans ma vie. Je suis content d'avoir eu un ministère à gérer.

C'est un fait connu que certains fonctionnaires soutenant l'opposition vis-à-vis du gouvernement du jour soient tentés de mettre des bâtons dans les roues ? Si tel est le cas à votre ministère, comment réagirez-vous ?

Mon expérience en tant que chef d'entreprise et en tant qu'ancien président de conseil de district m'a permis à connaître la nature humaine et de savoir comment approcher et gérer les gens. J'essaierai de comprendre les fonctionnaires et de les motiver pour atteindre mes objectifs qui sont : faire le Civil Service College sortir de terre, introduire le Government Medical Insurance Scheme, compléter l'informatisation du secteur public qui l'est déjà à presque 60 % et consolider leur bien-être. S'il y a une chose que je peux promettre, c'est que je resterai le Vikram Hurdoyal que j'ai toujours été.

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