Burkina Faso: Dr Adamou Kantagba, enseignant-chercheur - "La sorcellerie peut développer l'Afrique"

19 Novembre 2019
interview

Enseignant-chercheur à l'Université Nazi-Boni de Bobo-Dioulasso, Dr Adamou Kantagba donne, dans cette interview, une autre lecture de la "sorcellerie". Pour lui, elle est, contrairement à la croyance populaire, une réaction à l'humiliation et à l'injustice.

Quelle définition peut-on donner à la sorcellerie ?

La sorcellerie est une pratique culturelle qui vise à résoudre un problème. Toutefois, on distingue le sorcier et le chasseur de sorcier à l'intérieur de cette pratique. Le sorcier fait référence au magicien qui utilise sa puissance et ses connaissances mystiques pour nuire à autrui.

Par contre, le chasseur de sorcier désigne la personne qui use des mêmes pouvoirs pour combattre les méfaits du sorcier. La frontière entre les deux n'est pas cependant étanche.

En fait, c'est la façon dont on utilise ces pouvoirs qui définit le fait que l'on soit sorcier ou chasseur de sorciers.

La notion de "bon sorcier" n'est pas toujours bien comprise...

Le Burkinabè Dimdolobsom Ouédraogo, dont les travaux sur la sorcellerie sont mondialement connus, a dit que l'action du sorcier est toujours motivée.

Dans la société moaga, par exemple, il souligne qu'en cas d'humiliation publique ou d'accaparement d'un héritage, le sorcier peut utiliser son pouvoir pour combattre cette forme d'injustice.

Il est trop facile de dire que j'ai été "wacké". Il faut plutôt se demander "Qui ai-je humilié publiquement?" ou "A qui ai-je fait du tort?".

Dans la charte de Kouroukan Fouga qui date de 1235, il est dit qu'on peut tout faire à quelqu'un en Afrique sauf l'humilier.

Autant, le sorcier, lorsqu'il est lui-même victime, recourt à ses pouvoirs pour "régler" la question, autant une personne peut lui faire appel pour résoudre ce genre de situation.

La sorcellerie n'est donc pas en fin de compte une mauvaise chose, puisqu'elle est une réaction à une injustice?

Je ne dis pas que le sorcier est bon. Mais quand il pose un acte, il faut d'abord chercher à comprendre pourquoi il a agi de la sorte.

C'est d'ailleurs l'objet de mes travaux. Le colonisateur a très tôt compris que ce type de personnes (sorciers, ndlr) représentait un danger potentiel. Il a donc travaillé à les diaboliser. Or, la magie ou la sorcellerie est une science avec des principes rigoureux.

Si vous lisez les travaux de Dimdolobsom Ouédraogo, il explique comment il faut faire le «pébré». Il y énumère également les ingrédients qu'il faut réunir pour se désenvouter, etc. Il s'agit d'une science, de connaissances que l'on peut enseigner avec des intentions pures.

Devient-on sorcier ou naît-on sorcier?

On peut devenir sorcier par héritage, par don, ou à la suite d'un apprentissage comme à l'école classique. Il y a donc plusieurs moyens pour être sorcier.

Dans nos sociétés traditionnelles, à la différence des sociétés modernes, le savoir ne se donnait pas à n'importe qui, ni n'importe comment.

Ce savoir ne doit pas être mis entre de mauvaises mains. La sorcellerie ne se transmet pas de manière hasardeuse. L'école moderne obéit elle-même à une forme d'initiation rigoureuse.

Du CP1 au CM2, beaucoup sont éliminés, et ainsi de suite. Quand vous passez au rang de docteur, le jury dit "Vous avez été juge digne du grade de Docteur...

"Le jour de la soutenance s'apparente à une sortie du bois sacré. Il obéit à un rituel. Les membres du jury portent des tenues spéciales ce jour-là. Tout est porteur de sens. C'est une école, une initiation. Il en est de même pour la sorcellerie, lorsqu'on l'apprend.

 La sorcellerie peut-elle être considérée comme un élément du patrimoine culturel africain et burkinabè ?

La sorcellerie fait partie du patrimoine culturel immatériel africain. Elle a ses aspects positifs et négatifs. Il nous revient de trouver ce côté positif et l'exploiter. Les Béninois l'ont compris.

Dans le cadre du changement climatique ou de la déforestation, l'Etat a fait appel aux détenteurs de savoirs traditionnels pour sacraliser des hectares de mangroves. Plus personne n'ose depuis lors, y mettre les pieds. Nous pouvons combiner tradition et modernité.

Cela dit, le portefeuille magique qui "produit" quotidiennement des billets de banque peut-il être utilisé à une plus grande échelle pour sortir l'Afrique de la pauvreté?

Ce type de pratique est appelé la magie du pacte diabolique. Les études que nous avons faites montrent que c'est possible, mais le prix à payer à la fin est tragique.

La magie consistant à produire des billets de banque n'est aucunement un facteur de développement. Le meilleur secret pour être riche, c'est une calebassée de sueur, dit-on. Autrement dit, c'est le travail qui rend riche de façon durable, et pérenne.

Toutefois, la sorcellerie vue comme un ensemble de savoirs, une somme de connaissances, peut contribuer à développer l'Afrique.

La pharmacopée traditionnelle, par exemple, est très présente en Afrique, notamment dans nos villages. Et si on permettait aux tradipraticiens, guérisseurs, chasseurs de sorciers, devins ou voyants de développer leur savoir médicinal ou leur pouvoir?

Croyez-vous qu'on dépendrait encore des grands groupes pharmaceutiques, de la fatalité ou qu'on resterait des pays sous-développés? Ce sont, entre autres, ce côté positif de la magie ou de la sorcellerie qui peut nous permettre de nous développer.

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