Afrique: L'histoire africaine confisquée - Que faire ?

billet

Ici, je vais simplement indiquer la nécessité de repenser, oui repenser l'histoire congolaise. Déjà dans une de mes conférences académiques(1983) à l'Institut pédagogique nationale, j'avais dit mon inquiétude devant le degré très faible de la conscience historique observée chez les congolais.

Mon inquiétude demeure encore plus grande aujourd'hui car l'histoire de ce pays et des congolais, le la qualifie d'histoire confisquée. Elle est, en effet, celle laissée dans le manuels d'ethnologie, d'ethnographie, de l'histoire coloniale qui sont, au- delà de leur valeur, reste coffrés, alors formaté dans ou selon la vision européocentrisme de l'histoire. Dans la ligne de mes ainés tels que Cheick Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Ibrahima Baba Kake... ., j'avais plaidé et je plaide encore pour l'inculturation de l'histoire congolaise. Car, me référer à l'expérience des sages de la bible, ils ont raison de dire que « Au commencement était le verbe et le verbe était avec Dieu et le verbe était Dieu... .

Et le verbe s'est fait chaire et il a habité parmi nous ». (Prologue de l'Evangile de jean 1, 14)- Jean a vu l'Esprit, tel une colombe, descendre du ciel et demeurer sur lui (verset 3). La bible renseigne qu'alors leur apparurent comme des langues de feu... Ils furent remplis d'Esprit saint et se mirent à parler d'autres langues... Ils étaient étonnés et ils témoignaient : nous tous, nous entendons annoncer dans nos langurs les merveilles de Dieu. Ce qui m'intéresse ici ce sont les expressions « et le verbe s'est fait chaire et il a habité parmi nous », « ... demeurer sur lui »... «... remplis d'Esprit Saint » « se mirent à parler d'autres langues »... « Annoncer dans nos langages les merveilles de Dieu ». C'est pour dire qu'il n'existe d'annonce de la Bonne Nouvelle qu'inculturée.

L'histoire des peuples nous dit qu'au commencement de leur vie, était l'histoire et celle-ci était avec leur vie, leur vécu ; si elle ne « devient eux », si elle ne demeure pas chez eux, si elle ne se fait pas chaire , ces peuples demeureront, à jamais, sans être au monde, si celle-ci est expliquée dans une autre langue, une autre culture moyennant un discours imposé ou un modèle venu d'ailleurs, ces peuples resteront à jamais aliénés.

C'est pour dire que c'est l'inculturation de la conscience historique qui donne valeur à la vie de tout peuple, quel que soit son univers culturel. C'est à cette condition, et à cette condition seulement, que réclusion de la conscience historique devient facteur d'humanisation, de légitimation et d'incarnation, de l'être-au- monde d'un peuple, c'est-à-dire de développement, de réactivation culturelle, d'animation et de conscientisation de ce peuple. Là réside, me semble-t-il, le vrai problème du déficit de la conscience historique chez les congolais. C'est à ce niveau qu'un peuple meurt, se met en veilleuse et disparait de la conscience historique du monde. Les pages sur l'histoire européenne m'ont montré que c'est au niveau de la culture, de l'histoire, c'est -à-dire au niveau de l'interprétation de son être au monde par un peuple, que se pose réellement le problème du développement des sociétés humaines.

C'est tout un mouvement de réidentification et de libération ; car il n'y a d'inculturation historique que libération, et il n'y a libération qu'en racinée, que « devenue chair » dans une culture donnée. C'est incarnation de l'histoire, de la culture d'un peuple, que celui-ci découvre sa singularité à la fois une et plurielle dans la communauté humaine. Il découvre son génie. Propre, lequel génie ne peut éclore et grandir de façon dynamique s'il est étouffé et négative par des cultures venues d'ailleurs. C'est le cas du Congolais et des congolais qui sont devenus pratiquement un appendice mondial sans importance, souvent oubliés et négligés. On ne peut pas se développer dans la culture d'autrui.

Au fait, qui sommes -nous aujourd'hui ? Que voulons- nous devenir ? Ces deux questions me semblent bloquées, car, le présent est entre nos mains comme la seule réalité, mais qui, d'autre part, jaillit comme passé et futur imminents. C'est, en tout cas un outil qui peut forger l'avenir, lieu de tout dessin collectif. Paradoxe ! La caractéristique des Congolais, déracinés d'aujourd'hui, c'est qu'ils investissent à cent pour cent dans le présent, sans regard sur le passé, sans augurer de l'avenir, porté par les vents dominants.

Oui, l'histoire congolaise, en dehors de la conscience historique, est poreuse et elle plonge ainsi les congolais dans l'extraversion suicidaire. Heureusement, qu'il existe encore de ceux parmi eux, malgré tout, qui peuvent encore réfléchir profondément en dialoguant avec le vrai Congo. Ceci est signe encourageant d'espoir, un signe qu'un brin de conscience peut posséder un pouvoir séminal qui peut se réveiller après des siècles d'un sommeil esclavegisant, dictatorisant et néo- dictatorisant.

J'ai toujours pensé que la stratégie de l'inculturation de l'histoire congolaise est d'ordre de prospective et de « rupture positive ». Qui sommes-nous ? Que voulons-nous devenir ? Ces questions se situent fondamentalement dans la problématique de la conscience historique.

J'ai, dans un article consacré à V.Y. Mudimbe, au sujet de son livre « L'Odeur du père », esquissé ma théorie praticienne de la « rupture positive » de la dépendance. Oui, les Congolais doivent se défaire de « l'odeur du père » en organisant l'art d'être autonomes et en préparant la mise en œuvre des moyens nécessaires et suffisants pour surmonter les obstacles de toutes sortes qui s'opposent à l'éclosion de la conscience historique congolaise. Il s'agit de l'élaboration d'une stratégie dans le but d'anticiper correctement l'évolution de la démarche, de revoir et de prévoir, saisir, ressaisir et même pressentir le passé tout en ayant un coup d'œil intuitif dans l'avenir vers le but dans l'éternel présent de ce même but. La « rupture » en elle-même, est une « cessation » d'une situation qui fait mal ; la mise à mort d'un état de choses, d'un genre de relations. Comme stratégies, elle est un thème ancien, une réaction aussi vielle que l'oppression de l'homme.

Les exemples ne manquent pas dans l'histoire. Elle évoque une dimension temporelle, celle de continuité ; et elle ne doit pas être associée à ce qui est mauvais ; même si sa connotation première est négative. Au fait, il n'a pas de rupture en soi, mais il y a bien et toujours une rupture de ... . Ainsi comprise, la « stratégie de rupture »est un long processus qui se laisse voir comme un point intermédiaire entre une situation(A) jugée malfaisante et intolérable et une situation B considérée bienfaisante et épanouissante pour l'homme. En d'autres termes, il s'agit d'un acte conscient provoqué et confectionné laborieusement pour mettre fin à la situation A en vue de la remplacer par une autre B absolument différente de l'ancienne. C'est donc un acte éminemment politique.

Bien sûr, ceux qui ont intérêt à voir la situation du Congo (la dépendance) se prolonger ne manquent pas, ne manqueront pas naturellement, et très fortement, de souligner que le processus de rupture, « attention ! Peut couter très chère au Congo. Au Congolais, je dis que c'est possible de lutter pour mettre fin à la dépendance coloniale et néocoloniale de l'Occident. Cela suppose, en premier lieu, que les Congolais apprécient eux-mêmes exactement ce qu'il en coute de se détacher de ce phénomène. Cela suppose en deuxième lieu, la connaissance du « jusqu'où » cet Occident s'est rapproché du Congo et des Congolais. Et, en troisième lieu, cela implique de savoir ce qui, dans la personnalité identitaire des Congolais, est colonial et néocolonial. Enfin, en quatrième lieu, cela exige de mesurer en quoi la rupture souhaitée d'avec l'ordre colonial encré en Congolais, est un acte bénéfique pour celui-ci.

Cela suppose, au bout de la ligne, un prix qui n'acquiert sa vraie valeur que par rapport à son objet. Les Congolais eux-mêmes doivent comprendre l'importance des enjeux et des défis à relever. Ils doivent s'interroger sur leur réel vécu face à l'occidentalisation en profondeur de leur être. Ce fait a désarmé le colonisé en détruisant, à la racine, toute force de résistance, en installant la résistance, en installant la résignation, la soumission, et la bassesse. Le phénomène est donc loin d'être purement théorique. Il est, plus que jamais, une action et un mouvement qui au Congo, président à l'aménagement de la vie et même de la pensée. Oui, l'Occident, par la colonisation, étreint et étouffe les Congolais en les confinant dans un étouffoir qui suffoque de l'étrangeté de son odeur.

Déjà à ce niveau, la « stratégie de la rupture » trouve sa justification profonde : le refus catégorique de l'état d'étouffement et de suffocation. C'est dans cette attitude, et les Congolais doivent le savoir, que git le problème majeur de la démocratie au Congo. Même au niveau des sous-systèmes culturel et scolaire, la rupture trouve éminemment sa place. Oui, en Afrique, et ceci saute aux yeux, la dépendance culturelle, plus subtile que l'hégémonie politique, a imposé et continue à imposer un type d'enseignement et recherche, une langue, des programmes culturels, des croyances et des valeurs, un mode de vie et de consommation qui privent les Congolais de la possibilité de découverte par eux-mêmes , des situations originales, propres et adaptées à leurs conditions, et de contrôler leur processus de développement. Plus, l'était de la « colonisabilité » prive les Congolais, non seulement d'inculture leur histoire, entendez conscience historique, mais aussi de leur conscience sociale critique et de leur capacité d'innovation et d'invention, tout en ne leur laissant que la mauvaise conscience propre à ceux qui ne réussissent pas à imiter. Je trouve intéressant de reprendre ici, la conversation entre Max Graf et Freud.

A l'époque du nazisme en Europe, celui-là demanda à celui-ci s'il ne devrait pas s'abstenir de circoncire son fils et l'élever dans la foi chrétienne afin de le soustraire à la haine antisémite : Réponse de Freud « Si vous ne laissez pas votre fils grandir comme un juif, vous allez le priver de ses sources d'énergie qui ne peuvent être remplacées par rien d'autre ». Je veux donc dire que c'est au niveau d'acculturation que la relecture de la situation de la dépendance se situe. Je dis ceci en connaissance de cause ; car je sais, dans toute société, la production du discours, entendez ici discours colonial, est à la fois contrôlée, sélectionnée selon un certain nombre de procédure qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers, d'en maitriser l'événement aléatoire, d'en esquiver la lourde, la redoutable matérialité.

Je m'acharne ici, à remettre en question toute la praxis du savoir fécondée par le « père » au Congo pour débloquer une pensée Congolaise qui rendrait compte de l'ordre et des normes du langage africain. Car l'ordre du discours occidental en Afrique et au Congo est lui-même réduit et fictionnel. Il reste, après tout, un « ordre des autres »érigé en « un ordre conceptuel qu'il faut absolument africaniser et pourquoi pas congoliser. Ceci dit, le premier temps de la rupture doit être nécessairement épistémologique. C'est dans le domaine des concepts et de l'approche des réalités, qu'un travail immense doit être accompli ; car c'est là que toutes les structures ont été imposées par des chercheurs étrangers, et le baptême scientifique continue, jusqu'aujourd'hui, d'une manière unilatérale.

Nommer une chose, on le sait, c'est, d'une manière certaine, en prendre possession. Il faut dynamiter une certaine sémantique, non point pour nous couper du courant de la science universelle, mais au contraire, au profit de cette science. La science elle-même n'étant pas neutre, le travail de déminage conceptuel doit être entrepris. Fort heureusement ici, quelques historiens, en pionniers, s'y attèlent déjà. Même dans d'autres disciplines, le travail se fait d'une façon satisfaisante. On comprend bien aujourd'hui que les sciences sociales sont, au moins à deux titres, idéologiques : d'abord, de par leur objet même, dans la mesure où tout fait social est dialectiquement marqué par l'idéologie dominante agissante ; ensuite, de par leurs discours qui sont eux-mêmes, à la fois, miroirs et reflets d'une idéologie donnée. Pourquoi accepter le fait que l'Occident a créé le « sauvage » afin de « développer » le « primitif » pour pouvoir « moderniser » et « actualiser ».

Ces catégories mentales ne sont pas du tout banales : elles couvrent des modèles écrasants qu'il faut accepter ou rejeter. Les accepter, c'est adopter un discours approprié tel que voulu par le « père ». Les rejeter signifie choisir « l'aventure » contre la science du « père », l'incertitude contre la sécurité intellectuelle acquise, et aussi opter pour une promesse de pouvoir produire « une science du dedans » capable d'être une autre « science » que celle imposée par le « père ». Les rejeter, c'est enfin assumer le fait que la nouvelle conception de « science » soit autre chose qu'une simple pratique de collecte d'informations voulues objectives ; qu'elle soit, plutôt une pratique qui révèle la mouvance sociale et les lieux véritables d'une prise permanente de conscience et de parole. J'insiste ici sur l'importance d'une critique qui dépasse le simple rafistolage méthodologie et la seule revalorisation éthique dans la recherche africano-Congolaise.

Il s'agit d'une critique qui pénètre jusqu'à la socio épistémologie des savoirs africanistes. L'histoire africaine- Congolaise ne doit plus être un commerce des idées usagées. L'absence du débat à ce sujet, m'inquiète. Cela dit, je trouve que la rupture doit être nécessairement épistémologie. Car dans ce domaine des concepts et de l'approche des réalités africaines, un travail sérieux doit être encore accompli. Toutes les structures ayant été baptisées par les chercheurs étrangers (Occidentaux), ceci me fait dire, sans être nominaliste, que nommer quelque chose, c'est d'une certaine manière, en prendre possession. Le travail laborieux de dynamitage et de déminage concepture doit absolument être entrepris par les Congolais eux- mêmes sur leurs terrains.

La personnalité africaine restera mythique et n'entrera pas dans l'histoire, tant qu'un projet, à la mesure du temps, ne sera pas initié par les Congolais. En effet, l'histoire marche sur deux pieds : la nécessité et la créativité, la prégnance et la liberté, la pesanteur et la grâce. Notre histoire est en partie une histoire naturelle ; et à ce titre, nous ne pouvons lui commander qu'en lui obéissant en partie. Il ne s'agit pas d'une gesticulation verbale, d'une masturbation intellectuelle stérile, mais de se coltiner avec la réalité pour la féconder.

L'histoire Congolaise enseignée aujourd'hui au Congo, comme je le dis plus haut, est fondée sur les idées et sur une épistémologie venue d'ailleurs, suspendues à l'empyrée et aux nuages des concepts gratuits et impropres au Congo. Ce qu'il faut, à mon sens, dans le processus d'inculturation, c'est d'avoir en tête, l'idée qu'il s'agit d'un projet concret de tout le système d'éducation des peuples en vue d'animer la contemporanéité de l'histoire Congolaise par les acquis d'hier, en vue de réinterpréter la culture Congolaise pour aujourd'hui et demain.

C'est ici que je pose la question à propos du livre d'histoire Congolaise par exemple Réécrire l'histoire de la RDC Congo : Le pourquoi et à quel prix ». Quel est le mieux à faire devant des situations embarrassantes que rencontrent les auteurs dans l’exercice de leur métier d'histoire ? Ils sont devant les prescriptions des codes de déontologie et les lois. Ils doivent, à mon avis, trouver des solutions appropriées aux problèmes nouveaux et aux aspects nouveaux des problèmes de toujours, à la lumière des données nouvelles. Agir autrement, c'est faire œuvre d'historiens adepte de la neutralité de l'histoire et du statu quo. L'évolution de la société Congolaise étant très dynamique, les auteurs du discours historique doivent impérativement réécrire l'histoire de ce pays dans les perspectives de l'inculturation. Le défit est majeur et -il est du temps présent.

Un livre d'histoire est appelé à susciter de nouvelles critiques sur la société Congolaise et son avenir. A ce niveau, l'absence d'un débat m'inquiète encore une fois.

Je dis que c'est à partir des connaissances révélées par les descriptions des structures des sociétés qu'il faut « inventer » une histoire qui va au-delà de celle des spécialistes universitaires. Dans la plupart des cas, leur discours facilement récupéré par les idéologies dominantes, a empêché l'histoire de concerner ses vrais propriétaires : les populations congolaises.

En RDC, si les historiens croient à l'histoire qui serait immédiatement et nécessairement politique, et à une histoire prétendument scientifique, la conception nouvelle de l'histoire veut, elle, réfléchir sur la politique de l'histoire en posant des questions précises : A quoi sert l'histoire ? A qui sert- elle ? Pourquoi doit-elle prendre une forme plutôt qu'une autre et, que signifie le choix de cette forme ? Quelle est la fonction de l'histoire dans un pays comme la RDC, appauvri, avili par la dictature et l'immaturité de ses dirigeants ? Que vaut le savoir d'histoire universitaire dans la connaissance du présent passé d'un tel pays.

Non ! L'information historique, la connaissance de l'histoire congolaise doit jaillir d'une réflexion profonde sur le passé pour mieux mesurer les enjeux du présent et les exigences de l'avenir. Sinon, elle reste non assumée, gisant dans des luttes stériles d'influence entre clientèle universitaire. Elle est souvent entreprise pour des promotions sociales et académiques. Ce type d'histoire, ce type d'information « sans être historique », « sans être informationnelle » est un gaspillage de temps, d'énergie et d'argent. Je le vois, ici, contribuer à alimenter la recrudescence de l'irrationalité.

Professeur Jean Kambayi Bwatshia, Directeur du centre de recherche sur les Mentalités et l'Anthropologie juridique « Eugemonia »

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