Ile Maurice: Pomponette Leaks - Les dessous d'un vol de notre patrimoine (1re partie)

22 Novembre 2019

Les gouvernements SAJ (décembre 2014 à janvier 2017) et Pravind Jugnauth (janvier 2017 à octobre 2019) ont toujours fait croire qu'ils ont mis fin au projet controversé de Midas Acropolis, initié en 2006.

Projet qui porte sur la construction d'un hôtel à Pomponette. En avril 2017, Pravind Jugnauth alloue ainsi le bail pour ce projet à Clear Ocean Hotel & Resort Limited. Sauf qu'il s'avère que la démarcation entre ces deux compagnies est très fine...

Faisant référence à l'octroi du bail à Midas Acropolis en 2007, voici ce que disait, verbatim, Mahen Jhugroo alors ministre des Terres, à l'Assemblée nationale le 7 mai 2019 : «Let me mention one thing, Madam Speaker, with regard to land given to Midas Acropolis Co. Limited - c'est bon que l'île Maurice entende ce que je vais dire maintenant - derrière l'application de la compagnie Midas Acropolis Co. Limited, il y (sic) a une histoire rocambolesque sur les plantons de l'ancien ministre travailliste, Devanand Virahsawmy, qui avaient fait la demande. Et ce qui est extraordinaire Madame la présidente, le planton en question a déposé une copie de son Statement of Account dans les dossiers et la balance était de Rs 5 000. Madame la présidente, est-ce qu'on peut accepter que 30 arpents de Pas Géométriques valent Rs 5 000 ? Alors je laisse à la population de tirer sa conclusion. C'était ça sous le régime travailliste... »

«Vous rencontrerez d'abord 'Yogida', qui va nous accompagner au PMO. Vous rencontrerez ensuite le Premier ministre.»

Showkutally Soodhun (ministre des Terres entre décembre 2014 et janvier 2017) avait, d'ailleurs, en mai 2015, établi une liste de 21 baux douteux qu'il avait qualifiés de «spéculations foncières» et qui seraient rapportés au CCID. Le bail que Midas Acropolis a obtenu en 2007 à Pomponette en faisait partie.

L'élément le plus douteux de la tournure des événements sous Deva Virahsawmy, c'est que Midas Acropolis a obtenu la révision de son permis EIA pour que l'hôtel passe de 288 à 583 chambres le 1er décembre 2014, soit 10 jours seulement avant les élections générales de 2014, alors que le parlement était évidemment dissous.

La loi stipule que l'ultime signataire d'une EIA licence doit être le ministre lui-même. Ce faisant s'estil exposé à un possible conflit d'intérêts ? Car, à ce moment précis, selon la documentation en notre possession, Melissa Virahsawmy, la fille de Deva Virahsawmy, était impliquée dans le projet. En tant qu'avocate, c'est elle qui rédige un accord entre Midas Acropolis et... Clear Ocean Hotel & Resort, soit la même compagnie qui a obtenu le bail pour ce projet sous le gouvernement Jugnauth.

Clear Ocean Hotel & Resort est dirigée par la Sud-africaine Miranda Meyer et incorporée à Maurice. La société est détenue à 70 % par Pelangi Trust et Pelangi Resorts Holding, deux entités enregistrées aux Seychelles en 2014 grâce à Ocra Middle-East, une Management Company opérant dans l'offshore et dirigée par... Dharmesh Naik, le gendre de Deva Virahsawmy (voir ses explications ci-dessous).

Clear Ocean Hotel & Resort s'engage donc à racheter le projet de Midas Acropolis, détenteur du bail. Celui-ci explique bien ses liens avec Clear Ocean dans une correspondance au nouveau ministre des Terres (Soodhun) le 22 décembre 2014. Dans cette correspondance, Midas demande l'autorisation au ministère des Terres pour le transfert de 80 % de ses actions à Clear Ocean Hotel & Resort. Mais le ministère refuse. En octobre 2015, Midas Acropolis rend le bail au gouvernement. Officiellement, Midas est donc «out».

Mais Clear Ocean Hotel & Resort, lui, va rester et va même obtenir officiellement le bail en avril 2017 grâce, entre autres, à un certificat que signe - légalement selon la Non-Citizens (Property Restriction) Act - Pravind Jugnauth le 10 avril 2017. Avant cela, Miranda Meyer rencontre, en décembre 2015, sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre. Cette rencontre semble avoir été arrangée par Rocky Boodhoo, un Mauricien, un des directeurs de Clear Ocean Hotel & Resort. C'est du moins ce que révèle un e-mail envoyé par Rocky Boodhoo à Miranda Meyer quelques jours plus tôt. «Vous rencontrerez d'abord 'Yogida', qui va nous accompagner au PMO. Vous rencontrerez ensuite le Premier ministre.» Plus tard, Miranda Meyer publiera bien sur Facebook sa photo aux côtés de SAJ, et de Soodhun. «It went fantastic», écrira-t- elle d'ailleurs comme «caption».

En avril 2017, Miranda Meyer et Clear Ocean Hotel and Resort obtiennent enfin, grâce à la signature de Pravind Jugnauth, le bail tant convoité. C'est le même Rocky Boodhoo qui en avait fait la demande.

Le gouvernement post-2014 décide donc de «fermer les yeux» sur les constantes entre Midas et Clear Ocean Hotel and Resort (qui obtient donc en avril 2017, le bail rendu par Midas Acropolis 18 mois plus tôt). Parmi ces constantes, on retrouve, évidemment, Miranda Meyer elle-même, qui tourne autour de Midas Acropolis depuis octobre 2014, mais aussi Gibb Mauritius dont le bureau faisait office de siège de Midas Acropolis en 2014. Gibb reste dans le projet sous Clear Ocean Hotel & Resort en agissant comme consultant.

L'État va lui-même être un acteur important dans le maintien d'une autre constante : le 24 octobre 2016, il accorde à Clear Ocean Hotel & Resort le droit d'utiliser l'Environment Impact Assessment licence octroyé à Midas Acropolis à la veille des élections de 2014 comme le sien. Clear Ocean Hotel & Resort est donc exempté d'une nouvelle demande d'EIA.

Parmi les autres documents que nous avons en notre possession, il y a cet autre e-mail que Rocky Boodhoo envoie à Miranda Meyer en janvier 2018 après que Mahen Jhugroo (ministre des Terres) a annoncé chez nos confrères du Defi Media que le bail allait être repris puisque Clear Ocean Hotel & Resort n'a pas commencé la construction. «Grâce à Robin Appaya (NdlR : conseiller au ministère des Terres) j'ai fait pression pour que Mahen Jhugroo rectifie ses propos. Le bail ne va pas être repris.» Effectivement, une agence de com fera parvenir un rectificatif.

Nous reproduirons dans la 2e partie de cette enquête, des documents, e-mails, et procès-verbaux autour d'autres ramifications entre les différents gouvernements et les promoteurs.

Réactions

Rocky Boodhoo, directeur de Pelangi et actionnaire de Clear Ocean

«Pourquoi aurais-je dû rencontrer des ministres en 2015 ? Je suis choqué que vous me parliez des e-mails qui soi-disant viennent de moi et qui parlent de telles rencontres. Je n'ai bénéficié d'aucune faveur, mais à l'époque de Midas Acropolis, nous avions déjà investi dans le projet et nous avons simplement convaincu le gouvernement d'y garder Clear Ocean Hotel & Resort Limited.»

Melissa Virahsawmy, fille de Deva Virahsawmy, avocate qui a rédigé l'accord entre Midas et Clear Ocean Hotel & Resort Limited

«Je ne peux rien vous dire sans la permission de mes clients. Je suis une femme de loi et je me dois de me soumettre aux règles du 'professional and legal privilege' qui m'interdit de parler des affaires de mes clients sans leur consentement. Cela dit, sachez que je mesure toujours les risques de conflit d'intérêts avant d'accepter de travailler pour un quelconque client». Nous avons également tenté de joindre Deva Virahsawmy pour une déclaration. En vain.

Dharmesh Naik, gendre de Deva Virahsawmy et directeur d'Ocra Middle East qui a créé les Trusts de Pelangi aux Seychelles

«Oui, ma compagnie a aidé Pelangi à créer ses structures aux Seychelles. Cette société que je dirige est dûment enregistrée à la FSC et je n'aurais jamais participé à une quelconque opération de ce type si j'avais le moindre doute sur le client. Jusqu'à l'heure, je n'ai aucun doute sur le client. Entre la perception et les faits, il faut être juste. Deva Virahsawmy est mon beau-père, mais il n'est pas mon client. Mon client, c'est Pelangi qui n'est qu'un actionnaire de Clear Ocean, sa subsidiaire. L'actionnaire n'interfère pas dans les opérations de sa subsidiaire. Donc Pelangi a un rôle minime dans ce projet de Pomponette. Cela dit, si Clear Ocean a pu convaincre un nouveau gouvernement - dont mon beau-père ne faisait pas partie - du bien-fondé du projet, c'est qu'il y avait bien de la substance.»

Robin Appaya, avocat et ancien conseiller de Showkutally Soodhun

«Je ne peux pas parler sans avoir vu les e-mails que vous évoquez. Il faut d'abord vérifier l'authenticité de ces mails et ensuite vérifier que la personne que vous citez n'ait pas utilisé mon nom sans mon autorisation. Déjà, je peux vous dire que je n'ai jamais fait pression sur Mahen Jhugroo pour qu'il retire ses propos tels que Rocky Boodhoo l'a écrit dans ce mail dont vous me parlez mais que je n'ai pas vu.»

Pourquoi le gouvernement rechigne-t-il à annoncer l'annulation du bail ?

Les opposants au projet ont-ils finalement remporté une victoire en obtenant l'annulation du bail à Clear Ocean Hotel & Resort ? Du moins, les bruits en ce sens courent. Mais de manière officieuse. Steven Obeegadoo, nouveau ministre des Terres, n'a donné suite à aucune de nos sollicitations hier. AKNL craint que le gouvernement actuel ne recommence toute la spéculation foncière en essayant de trouver un nouveau locataire. Or, explique Yan Hookoomsing, porte-parole de cette plateforme, il y a toutes les raisons légales et politiques pour annuler le bail et décréter à nouveau Pomponette comme une plage publique. «L'Alliance Lepep avait promis d'arrêter la braderie des plages. Ce n'est pas ce que nous avons vu avec Pomponette. La farce a assez duré. Clear Ocean Hotel & Resort n'a jamais respecté les échéances et n'a jamais commencé la construction. Elle a, au contraire, obtenu plusieurs extensions de ces délais, dont le dernier a expiré le 30 juin dernier. La compagnie n'a même pas payé le bail. C'est à se demander s'il n'y a pas de tractations pour un nouveau locataire et une nouvelle spéculation foncière.»

Pomponette: berceau de la Rezistans

S'il y a bien un lieu qui symbolise le combat de Rezistans ek Alternativ et de Aret Kokin Nu Laplaz, c'est bien Pomponette. Depuis que la plage a été déproclamée (enlevée du domaine public), Pomponette a été témoin de manifestations et d'incidents en tout genre. On se souviendra de l'opération « kraz baraz » menée par les opposants au projet. C'est aussi sur cette plage que Rezistans ek Alternativ avait choisi de célébrer les 50 ans de l'indépendance, pour symboliser la résistance face au développement au détriment de l'écologie. Il y a aussi eu l'arrestation du militant écologiste David Sauvage par la police, et les accusations contre lui qui ont volé en éclat en cour de Souillac.

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