Tunisie: COP 25 - La Tunisie doit tirer parti de l'accord de Paris ( Néjib Osman)

interview

Tunis/Tunisie — - La 25ème conférence des parties sur le climat « COP 25 » se tiendra du 2 au 13 décembre à Madrid en Espagne, sous le slogan « Time For Action ».

L'objectif de cette édition est de convaincre les Etats, dont la Tunisie, de rehausser leurs ambitions climatiques avant 2020 pour tenir les engagements de l'accord de Paris, soit un réchauffement « nettement en dessous de deux degrés par rapport à l'ère préindustrielle, en visant les 1,5 degré ».

Dans une interview, accordée à l'agence TAP, l'expert en énergie et changements climatiques et coordinateur du projet d'appui à la tarification du carbone, Néjib Osman revient sur les principaux défis auxquels est confrontée la Tunisie pour sortir des énergies fossiles et livre une analyse critique sur le chemin qu'elle a parcouru depuis la ratification de l'accord de Paris en 2016.

Quels sont les principaux enjeux de la COP 25 en matière d'atténuation des émissions de gaz à effet de serre (GES) ?

L'enjeu capital de cette COP sera d'engager toutes les parties dont la Tunisie vers des ambitions plus importantes avant 2020, comme le prévoit l'accord de Paris.

Pour le cas de notre pays, l'effort d'atténuation proviendra plus particulièrement du secteur de l'énergie qui représente, à lui seul, 75% des réductions des émissions.

Afin d'accroître ses ambitions, la Tunisie doit présenter une politique volontariste claire en termes d'accélération de la transition énergétique, à travers le renforcement de l'efficacité énergétique et le déploiement massif des énergies renouvelables.

Il est indispensable d'intégrer cette politique dans le plan national de développement économique et de garantir les conditions favorables (mesures d'accompagnement réglementaires, financières et institutionnelles, un plan d'action et un portefeuille de projets) pour asseoir une véritable transition énergétique.

Quand nous aurons rempli toutes ces conditions, nous pourrons alors tirer notre épingle du jeu dans les négociations climatiques et mobiliser ainsi l'appui international nécessaire afin de financer les projets de transition énergétique.

La contribution déterminée nationale (CDN) de la Tunisie vise une réduction de 41% de son intensité carbone en 2030. Où en sommes-nous aujourd'hui?

L'intensité carbone mesure les émissions de CO2 par point de Produit Intérieur Brut (PIB). Si un pays présente un faible PIB, sa réduction en matière d'intensité carbone sera faible à son tour.

Lorsque la CDN a été instituée en 2015, l'objectif de réduire l'intensité carbone à 41% était tout à fait réaliste car le plan quinquennal de développement de 2016/2020 tablait sur un taux de croissance annuel de 4%. Aujourd'hui, le taux de croissance économique est de 1,1% seulement. Comment voulez-vous que l'intensité carbone soit réduite avec une telle croissance ?

Cependant, il est à signaler que l'Agence Nationale de Maîtrise de l'Energie vient de lancer, en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), un projet ambitieux visant à appuyer la tarification du carbone pour la mise en œuvre de la CDN et la transition bas carbone en Tunisie. Ce projet aidera la Tunisie à mettre en place des instruments de tarification du carbone (tarifs, taxes..) dans les secteurs de l'énergie, l'électricité et la cimenterie), ce qui va renforcer sa politique d'atténuation.

Si nous souhaitons mettre en œuvre l'accord de Paris, il est impératif de donner un prix carbone qui contribuera à faire peser le poids des dommages provenant des GES sur ceux qui en sont responsables et ont la possibilité de les réduire.

La part des énergies renouvelables dans le mix électrique est de 3% actuellement. Le reste étant assuré par les combustibles fossiles dont le gaz naturel. Le gouvernement entend porter cette part à 30%en 2030. Pourrions-nous atteindre cet objectif ?

C'est réalisable mais j'estime que nous pouvons faire mieux. Il faut reconnaître qu'on a accusé un retard considérable par rapport au reste du monde. A titre d'exemple, le Maroc nous a largement devancés, avec un taux de pénétration des énergies renouvelables estimé à 35%.

Il faut passer à la vitesse supérieure et viser les mêmes objectifs des pays développés. Nous devons investir dans ces énergies vertes, car elles restent compétitives par rapport aux énergies fossiles qui exercent une pression sur le budget de l'Etat.

Nous sommes en mesure de porter la part des énergies renouvelables à 22 voire 23% en 2022. Il suffit uniquement de prendre les mesures d'accompagnement adéquates.

L'accord de Paris est une véritable opportunité pour la Tunisie tant bien sur le plan écologique que sur le plan économique. Il faut donc savoir en tirer parti et rattraper notre retard.

Pensez-vous que les politiques publiques et le cadre réglementaire actuels sont suffisamment efficients pour instaurer une transition bas-carbone en Tunisie ?

Les subventions consacrées aux énergies fossiles représentent un véritable fardeau pour le budget de l'Etat et profitent aux classes aisées qui consomment plus d'énergie que les couches démunies. C'est pour cette raison qu'il est impérieux de procéder à la levée progressive de ces subventions, tout en épargnant les couches nécessiteuses.

Chaque année, entre 2 et 3 milliards de dinars sont alloués aux subventions énergétiques, ce qui est énorme par rapport au budget de l'Etat estimé entre 40 à 45 milliards de dinars.

La levée progressive des subventions permettra non seulement de réduire le niveau des émissions de GES provenant des énergies fossiles mais aussi de réorienter les ressources publiques vers les projets de développement socio-économique (Hôpitaux, écoles...).

L'autre problème qui se pose est celui de la dépendance de la Tunisie des importations d'énergies fossiles dont essentiellement le gaz destiné à couvrir 97% de notre consommation en électricité. La facture énergétique représente aujourd'hui plus de 30% du déficit commercial du pays.

La facture énergétique cumulée à la hausse de ces subventions énergétiques pèsent lourdement sur les finances publiques. C'est pour cela qu'il est nécessaire de repenser le modèle de développement économique qui doit être orienté vers des secteurs non énergivores comme les industries agroalimentaires et les services.

Pour ce qui est du cadre réglementaire, je plaide en faveur de la création d'un organe indépendant régulateur dont la mission sera d'encadrer le secteur. Il est nécessaire aussi de rendre opérationnel le fonds de transition énergétique (FTE).

Dans quelle mesure ce fonds pourrait-il contribuer à l'accélération de la transition énergétique ?

Le FTE, qui vient remplacer l'ancien Fonds National de Maîtrise de l'Energie, financera des projets dans le domaine des énergies renouvelables. Il faut l'opérationnaliser en augmentant ses ressources financières et en le plaçant sous la tutelle de l'ANME .

Ce fonds doit être indépendant de l'Etat et bénéficier d'une autonomie financière. Pour alimenter cette caisse, il est possible de réaménager l'actuelle taxe carbone et de l'orienter vers le contenu carbone. Chaque forme d'énergie qui présente une intensité carbone importante aura la taxe la plus élevée. Néanmoins, cette taxe ne doit pas être imposée sur les produits énergétiques destinés aux couches sociales défavorisées comme le gaz de pétrole liquide (GPL).

Pensez-vous que le manque d'appui financier international est un obstacle à la réalisation des objectifs de la contribution déterminée nationale ?

Le financement n'a jamais été un obstacle à la réalisation de ces objectifs. La mise en œuvre de l'accord de Paris est conditionnée par l'instauration d'un climat socio-économique sain qui soit propice aux investissements et par la promotion du secteur privé. L'Etat doit comprendre qu'il n'est plus en mesure de contracter des prêts pour financer des projets.

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