Sénégal: Ce peuple souffre d'un grave traumatisme: L'oeil du journaliste chroniqueur politique et expert en communication Bakary Domingo MANÉ

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Imaginez un pays où la classe dirigeante souffre de kleptomanie, le peuple, de schizophrénie, l'opposition, d'introversion, et le président, du syndrome d'hubris*. Les traits sont certes forcés, mais l'image n'est pas totalement déconnectée de la réalité ambiante dans la barque Sunugal. Le Sénégal est-il victime d'un traumatisme, au point de vivre dans l'instant émotionnel, de perdre le sens des réalités, alimenté en cela par une certaine presse, parfois paresseusement sensationnelle.

Sur les ruines des certitudes et repères, soufflés par l'insouciance d'une classe dirigeante, se dressent les gratte-ciel de la légèreté, du provisoire, de l'artefact, de l'hypocrisie. Au pied de ces édifices imposants, mais aux hauteurs vacillantes, le peuple, dangereusement silencieux, se livre à une danse rituelle dans un élan mimétique qui lui coupe les ailes de l'exil intérieur. Il n'a ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre. Possédé ! Il est un autre ! Insensible aux actes criminels de bandits à col blanc «dévalisant» les coffres de l'argent public, spoliant les terres des ancêtres, vendant les richesses minières et gazières du pays aux multinationales, bradant nos forêts et nos ressources halieutiques aux détenteurs de comptes offshores logés dans les paradis fiscaux...

Bizarrement aphone, il préfère plutôt s'abreuver à la source des faits divers, de la rumeur, de la polémique à forte dose d'attaques ad hominem, bref, aux jeux de personnes, etc. Volontairement, il s'est crevé les yeux pour ne plus avoir à affronter la dure réalité d'un quotidien qui ne manque jamais à l'appel. Présent et envahissant... Aidé en cela par une presse prise dans les rets de l'infobésité.

Le sexe des anges

Certains passeront des heures, voire des jours à ergoter, à surfer sur l'écume des vagues ou à discuter sur le sexe des anges. Une débauche d'énergie pour des choses futiles, mais qui interpellent. Le pansement ne fait pas disparaître la plaie, mais cache la tumeur. Le mal est profond !

Quand un peuple agit comme cela, c'est qu'il est superficiel. Il aime alors tout ce qui flotte, simple et léger. Comme les dessous d'une star, la couleur du «nguinb» du lutteur, le «goudi town»(nuit torride) d'une danseuse très inspirée exerçant une violence symbolique sur un corps sans âme, réduit en montagne de chair, la virée lesbienne, les fringues d'un musicien atypique, à peine audible et qui a du mal à remplir les salles de spectacle ou les bars de Dakar... Autant de sujets qui alimenteront les «wax sa xalat», les «teuss», «xalass» et autres grand-places ou chaumières. Avec parfois des analyses à l'antenne ou sur les plateaux qui volent bas... parce que faites par des «experts en tout» qui n'ont pas toujours le sens de la nuance.

La faute à la mauvaise et violente gestion...

Et si l'inaction de ce peuple, qui intrigue parfois, face aux nombreux scandales relayés par la presse, s'expliquait par le traumatisme dont la source est la mauvaise et violente gestion du pays (violence symbolique, des scandales à répétition), de Diouf à Macky, en passant par Wade ? Une gestion avec son lot de pauvres, exposés à l'insolence des nouveaux riches créés par les différents systèmes au service de lobbies de tous ordres. Ce choc traumatique a fait du peuple un schizophrène.

C'est peut-être pourquoi cette société semble s'inscrire résolument dans une passivité telle, que combattre l'injustice, se dresser contre l'inacceptable et le répréhensible, lutter pour la restauration des valeurs de la République et la justice sociale, devient suicidaire. C'est le paradoxe sénégalais dont le nom de code est le «masla» (caresser dans le sens du poil), cette hypocrisie qui enrobe la vérité qui fâche, de ses formules mielleuses, préférant rester superficiel par profondeur.

L'on est prompt à solliciter le pardon (bal ou balko, langue wolof) de la victime plutôt que de relever de vive voix le tort du bourreau. La parole esquive une réalité qui dérange, en empruntant les voies des non-dits enveloppés dans les vocables de «yermendé» (pitié) et de «diam» (paix des cœurs). Dans la plupart des situations, c'est la sincérité de la parole qui est mise à rude épreuve. La culture ambiante voudrait que l'on tresse des couronnes à quelqu'un en restant dans la réalité de l'antiphrase. Ces «Philopator»...

Vivre dans la solitude

A contrario, ce peuple manque terriblement de soutiens : celui des intellectuels «organiques», pour parler comme Antonio Gramsci, des régulateurs sociaux conscients de leur mission et d'opposants, véritables défenseurs des intérêts des populations. Les régulateurs sociaux - les marabouts et les chefs coutumiers, entre autres - ne se posent pas, à quelques exceptions près, en défenseurs d'un peuple pris dans le jeu d'intérêts de l'élite dirigeante.

C'est pourquoi les populations reconnaissantes se souviennent des actes posés par Mame Abdou Dabakh face à la gestion solitaire du président Diouf. Aujourd'hui, la classe maraboutique semble, pour l'essentiel, s'inscrire dans une logique matérialiste monnayée par le silence face aux injustices que l'on fait subir aux populations. L'exemple le plus éloquent est la hausse annoncée (effective dans les faits) du prix de l'électricité. Visiblement, ces marabouts ne veulent pas frustrer un Etat qui «achète» la discrétion à coup de milliards d'investissements dans les foyers religieux. Tant pis pour les citoyens-talibés qui, en plus, vont devoir verser leurs maigres économies à leur marabout en guise de «hadya» (récompense ou dette morale). Dieu reconnaîtra les siens !

Les citoyens «toilés»

Mais à côté de ce peuple, il y a celui qu'on pourrait appeler la «République des réseaux sociaux». Certes, privé de boussole, comme la grande majorité, il souffre et doute sans en donner l'air. Le venin que ces citoyens «toilés» crachent souvent, peut traduire le degré de conscience qui ne supporte plus le moindre écart de sa classe dirigeante. D'où le lynchage dont sont victimes les politiciens indélicats, en dépit du zèle et de la mauvaise foi de leurs chiens de garde. Ces misérables...

Folie... lucide

C'est à se demander si ceux qui cherchent, vaille que vaille, à comprendre le comportement du peuple sénégalais, sont normaux ? Pourquoi se donnent-ils autant de mal à démêler les fils de la grisaille de la vie quotidienne qui a tout l'air de n'adresser aucune question ? Y a-t-il même des choses à comprendre dans ce qui semble aller de soi, cette sorte de fatalité anesthésiante faisant de leur existence un long fleuve tranquille ? Pourquoi vouloir réveiller ces faux stoïciens dans leur sommeil... de froussards, puisqu'ils ont décidé de ne point agir sur les choses qui dépendent d'eux ? Pourquoi vouloir chercher dans le labyrinthe d'une existence lorsque ceux qui la mènent ont remonté à la surface pour ne plus en supporter le poids ?

Nul doute que ceux qui cherchent à comprendre et expliquer le comportement d'un peuple «anesthésié» par le discours lénifiant d'une certaine élite politique (celle qui gouverne) et maraboutique (lobbyiste), peuvent être considérés comme des marginaux. Ils sont plutôt atteints d'une folie... lucide, celle qui cherche à déconstruire l'évidence qui éblouie et prive de vue.

* maladie du pouvoir qui se manifeste par une perte du sens des réalités, intolérance à la contradiction, actions à l'emporte-pièce, obsession de sa propre image et abus de pouvoir... (sources : magazine : Cerveau et Psycho, n°34).

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