Maroc: Des taux désespérément effarants

10 Décembre 2019

La cyberviolence renfloue la blacklist des différentes exactions infligées aux femmes

Avec une loi relative à la «lutte contre les violences faites aux femmes » ou pas, les brutalités contre la gent féminine demeurent une donnée structurelle au Maroc. En effet, un an après l'entrée en vigueur de ladite loi, la situation n'a guère évolué.

Selon la dernière enquête du HCP, 7,6 millions de femmes, sur les 13,4 millions de femmes âgées de 15 à 74 ans, soit 57% de la population féminine, ont subi au moins un acte de violence, tous contextes et toutes formes confondus durant les douze mois précédant l'enquête.

Le contexte domestique (conjugal et familial) demeure l'espace le plus touché par ces violences avec une prévalence de 52% (6,1 millions de femmes).

En 2019, avec un taux de prévalence de 46% dans l'espace conjugal (5,3 millions de femmes), les femmes, âgées de 15 à 74 ans, victimes de violence perpétrée par un mari ou un ex-mari, un fiancé ou un partenaire intime, sont principalement des femmes mariées avec une prévalence de 52%, de jeunes femmes de 15 à 24 ans (59%), des femmes ayant un niveau d'enseignement moyen (54%) et des femmes en situation de chômage (56%).

Par référence au profil du partenaire, la prévalence est particulièrement élevée parmi les femmes dont le partenaire a vécu dans un environnement marqué par la violence conjugale, avec un taux de 73%, les partenaires jeunes âgés de 15 à 34 ans, avec un taux de 61%, et ceux ayant un niveau scolaire secondaire collégial, avec un taux de 57%.

Dans sept cas sur dix (69%), les actes de violence dans le contexte conjugal sont dus à une violence psychologique, 12% des cas à une violence économique, 11% à une violence physique et près de 8% à une violence sexuelle. A noter que les prévalences des violences psychologique et physique ont respectivement baissé de près de 9 points, passant de 58% à 49%, et de 2 points, passant de 15% à 13%. En revanche, celles des violences économique et sexuelle ont augmenté respectivement de près de 7 points, passant de 8% à 15%, et de 5 points, passant de 9% à 14%. Les mêmes tendances sont relevées dans les deux milieux de résidence hormis la violence physique qui a connu une hausse de 4 points en milieu rural, passant de 9% en 2009 à 13% en 2019.

Ces statistiques corroborent celles des tribunaux marocains qui ont enregistré, en 2018, 17.103 affaires de violence faite aux femmes, selon un rapport du Parquet général marocain daté de 2019. Plus de la moitié de ces affaires (8.157 dossiers) concerne la «violence physique», 1113 affaires concernent «les menaces» et 1008 «les viols». Une grande majorité des personnes poursuivies dans le cadre des affaires de violence faite aux femmes sont des hommes. Ceux-ci sont souvent proches des victimes. Les mariés arrivent en tête avec 10.238 cas (56,11%) suivis d'«autres» (6.805 cas).

Les résultats préliminaires de la deuxième «Enquête nationale sur la prévalence de la violence à l'égard des femmes», présentée le 14 mai 2019, par le ministre de la Famille, de la Solidarité, de l'Egalité et du Développement social, confirment les mêmes tendances.

D'après cette enquête, 54,4% des Marocaines interrogées affirment avoir subi une forme de violence au cours de leur vie. 51,6 % des cas ont été enregistrés dans le milieu rural contre 55,8 % en zone urbaine. Les fiancées et les femmes mariées constituent les premières victimes de la violence, au niveau national, avec respectivement un taux de 54,4 % et 52,5 %.

L'enquête du HCP dont les résultats ont été rendus publics ce lundi a précisé, en outre, que 15% des femmes actives sont victimes de violence dans toutes ses formes dans le milieu professionnel. Cette proportion s'accentue parmi les femmes divorcées (22%), salariées (21%), citadines (18%) et les jeunes âgées de 15 à 34 ans (19%). Ces actes sont commis par des responsables hiérarchiques dans 41% des cas et par des collègues dans 29% des cas. La majorité de ces actes de violence (83%) sont dus soit à des comportements psychologiquement violents (49%) soit à la discrimination économique (34%).

Dans les établissements d'enseignement et de formation, 22% des élèves et étudiantes ont déclaré avoir subi un acte de violence. Les auteurs de ces violences sont dans 46% des cas des camarades des victimes, 28% des professeurs et 21% des personnes étrangères à l'établissement. Les actes de violence commis sont dans 52% des cas d'ordre psychologique, 37% des cas du harcèlement sexuel et 11% des cas physique.

Sur les lieux publics, 13% des femmes ont été violentées au cours des 12 derniers mois (1,7 million de femmes), 16% en milieu urbain et 7% en milieu rural. Cette prévalence est prépondérante parmi les femmes jeunes âgées de 15 à 24 ans (22%), les célibataires (27%), les femmes ayant un niveau d'enseignement supérieur (23%) et les ouvrières (23%). 49% des cas de violence commis dans ces lieux sont en majorité imputables à l'harcèlement sexuel, 32% à la violence psychologique et 19% à la violence physique.

L'enquête du HCP a révélé que les femmes sont aujourd'hui, de plus en plus, victimes de « cyber-violence » avec une prévalence de 14%. En effet, près de 1,5 million de femmes sont victimes de violence électronique au moyen de courriels électroniques, d'appels téléphoniques, de SMS, etc.

Le risque d'être victime de ce type de violence est plus élevé parmi les citadines (16%), les jeunes femmes âgées de 15 à 19 ans (29%), celles ayant un niveau d'enseignement supérieur (25%), les célibataires (30%) et les élèves et étudiantes (34%). Cette forme de violence est dans 77% des cas le fait d'une personne inconnue. Le reste des cas de cyber-violence revient, à part égale de près de 4%, à des personnes ayant un lien avec la victime notamment le partenaire, un membre de la famille, un collègue de travail, une personne dans le cadre des études ou un(e) ami(e).

Souvent, ces violences sont peu dénoncées. L'enquête du HCP a indiqué à ce propos que seulement 10,5 % des victimes de violences physique et/ou sexuelle en 2019 ont déposé une plainte auprès de la police ou d'une autre autorité compétente contre 3% en 2009 (près de 18% pour la violence physique et moins de 3% pour la violence sexuelle). Elles sont moins de 8% à le faire en cas de violence conjugale contre 11,3% pour la violence non conjugale.

La résolution du conflit par consentement, l'intervention de la famille, la crainte de la vengeance de l'auteur de violence, le sentiment de honte ou d'embarras particulièrement en cas de violence sexuelle, sont déclarés comme principales causes qui empêchent les victimes à déposer une plainte auprès des autorités compétentes.

Le recours des victimes à la société civile suite à la survenue de l'incident de violence ne concerne que 1,3% des femmes. Il est de 2,5% pour les victimes de la violence conjugale contre 0,3% en cas de violence dans les autres cadres de vie.

Concernant les perceptions de la société marocaine à l'égard de la violence, le HCP a révélé que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à considérer que la violence à l'encontre des femmes (73% contre 55%) et des enfants (69 % contre 48%) a augmenté au cours des cinq dernières années. A l'inverse, les hommes sont plus nombreux que les femmes (49% contre 26%) à percevoir que l'évolution de la violence à l'encontre des hommes a augmenté.

57% des femmes contre 21% des hommes perçoivent que le contexte conjugal est celui où la violence à l'égard des femmes est la plus fréquente. Ces proportions sont respectivement de 27% contre 58% pour l'espace public et de 12,0% contre 10% pour le contexte familial.

Par rapport aux deux contextes où la violence est la plus ressentie, 75% des femmes et 78% des hommes considèrent que la violence a augmenté dans l'espace public au cours des cinq dernières années. Ils sont 69% des femmes et 58% des hommes à le percevoir dans le contexte conjugal.

La prévalence de la perception de l'augmentation de la violence conjugale est plus importante parmi les femmes divorcées (72,8%), les femmes ayant une expérience de violence conjugale (61%), les femmes rurales (61%) et les femmes ayant un niveau scolaire secondaire (63%). Pour les hommes, cette prévalence est plus élevée parmi les divorcés (64%), les âgés de 45 à 59 ans (61%) et les actifs occupés (59%).

Dans les lieux publics, les perceptions de l'augmentation de la violence sont plus exprimées parmi les femmes urbaines (82%), les jeunes de 15 à 24 ans (78%), les célibataires (80%), les femmes ayant un niveau scolaire supérieur (86%). Cette prévalence de la violence est peu différenciée parmi les hommes.

Près de 38% des femmes et 40% des hommes déclarent accepter la violence conjugale pour conserver la stabilité de la famille. Cette proportion est de 53% parmi les femmes sans niveau scolaire contre 9% parmi celles ayant un niveau scolaire supérieur. Cette perception est plus élevée parmi les hommes divorcés (50%), les sans niveau scolaire (50%) et les ruraux (48%).

A cet égard, les raisons principales qui font perdurer la relation conjugale malgré la violence du conjoint sont la présence des enfants pour 77% des femmes et 72% des hommes et le manque de ressources de la femme pour 11,5% des femmes et 4% des hommes. Les considérations religieuses ne sont perçues comme une raison que pour 1,3% des femmes et 2,4% pour les hommes.

48% des femmes perçoivent la violence conjugale comme un vécu privé qu'il ne faut pas révéler à autrui. Cette opinion est plus prépondérante parmi les hommes (70%).

27% des femmes et 31% des hommes affirment que le mari ou le partenaire intime a le droit de punir sa conjointe pour une quelconque faute. Cette proportion est plus élevée et à part égale parmi les femmes et les hommes ruraux (36%) et parmi les femmes et les hommes sans niveau scolaire (35%). Elle est de 32% parmi les femmes âgées de 60 et plus et de 31% parmi les hommes de la même tranche d'âge.

Par ailleurs, 21% des femmes et 25% des hommes affirment que le conjoint a le droit de battre sa femme si elle sort de chez elle sans demander son autorisation. Ces affirmations sont plus élevées parmi les femmes rurales (31%), les hommes ruraux (30%) et les femmes sans niveau scolaire (31%).

Dans le contexte conjugal, la pauvreté et les conflits d'intérêt matériel sont perçus comme principales causes de la violence par 55% des femmes et 74% des hommes et le manque de communication au sein du couple par 13% des femmes et 6% des hommes.

Dans l'espace public, la pauvreté est considérée comme principale cause de la violence pour 15% des femmes et 40% des hommes, suivie de la consommation des drogues et de l'alcool pour 16% des femmes et 21% des hommes et par le chômage des jeunes pour 15% des femmes et 2% des hommes.

Qu'en est-il donc de l'application de la loi 103-13 relative à la lutte contre la violence à l'encontre des femmes et du recours à la protection institutionnelle de la violence ? Ladite enquête a indiqué que plus de la moitié des femmes et des hommes ne la connaissaient pas. Plus de 58% des femmes et 57% des hommes affirment ne pas être au courant de son existence. Ce pourcentage est plus élevé dans le monde rural (70% des femmes et 69% des hommes), parmi les femmes et les hommes sans niveau scolaire (respectivement 71% et 74%). La différence de perception entre les femmes violentées et non violentées n'est pas significative.

Parmi les personnes qui ont eu vent de cette loi, 45% des femmes et 31% des hommes considèrent qu'elle est insuffisante pour garantir la protection des femmes contre la violence.

Par ailleurs, 62% des femmes sont au courant de l'existence d'associations d'assistance et d'hébergement des femmes victimes de violence et de leurs enfants ; et 41% des femmes le sont pour les cellules d'accueil relevant des institutions publiques. Toutes caractéristiques confondues, les femmes sont mieux informées sur les associations non gouvernementales que sur les structures étatiques dédiées au soutien et à la protection des femmes victimes de violence.

Un fléau mondial

Malgré l'adoption de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) par l'Assemblée générale des Nations unies en 1979, la violence à l'égard des femmes et des filles reste un problème omniprésent dans le monde.

A cette fin, l'Assemblée générale a adopté la résolution A/RES/48/104, qui jette les fondations pour un monde sans violence fondée sur le sexe.

Une autre initiative dans cette direction a été concrétisée, en 2008, à travers la campagne « Tous unis pour mettre fin à la violence à l'égard des femmes ».

Cependant, il reste encore beaucoup à faire à l'échelle mondiale.

A ce jour, seuls deux pays sur trois ont interdit la violence domestique, tandis que 37 pays dans le monde continuent d'exempter les auteurs de viol s'ils sont mariés ou épousent éventuellement la victime et 49 pays n'ont actuellement aucune loi protégeant les femmes de la violence domestique.

La violence à l'égard des femmes et des filles constitue donc encore l'une des violations des droits humains les plus répandues, les plus persistantes et les plus dévastatrices dans le monde. Elle demeure également l'une des moins signalées en raison de l'impunité, du silence, de la stigmatisation et du sentiment de honte qui l'entourent.

La violence à l'égard des femmes s'entend comme englobant, sans y être limitée, les formes de violences physiques, sexuelles et psychologiques, telles que:

La violence d'un partenaire intime (coups, violences psychologiques, viol conjugal, féminicide);

La violence sexuelle et le harcèlement (viol, actes sexuels forcés, avances sexuelles non désirées, abus sexuels sur enfants, mariage forcé, harcèlement dans la rue, harcèlement criminel, cyber-harcèlement);

Le trafic d'êtres humains (esclavage, exploitation sexuelle);

La mutilation génitale féminine;

Le mariage précoce.

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