Sénégal: Interdiction du voile islamique dans les écoles privées catholiques - Des universitaires posent le débat

12 Décembre 2019

L'Unité de recherche en ingénierie culturelle et en Anthropologie (URICA) a initié une journée d'étude de l'interdiction du voile islamique dans les écoles privées catholiques hier, mercredi 11 décembre.

C'est une sorte «d'aggiornamento», précisément de mise à jour, loin des débats passionnés, de lever scientifiquement les équivoques d'une situation qui peut porter atteinte à une tradition de dialogue.

Le philosophe Malick Diagne parle d'une «querelle malheureuse» et préconise une tolérance et le respect de l'autre. Pour l'historienne Penda Mbow, il faut voir comment concilier la religion que nous pratiquons d'avec notre propre identité africaine.

Il aura fallu attendre le temps que s'estompent les émotions à fleur de peau suscitées par l'interdiction du port du voile islamique dans des écoles privées catholiques fortement médiatisé au cours de l'année 2019, suite à la mesure de l'Institution Sainte Jeanne d'Arc, pour que la question face l'objet d'un débat scientifique hier, mercredi 11 décembre.

C'est à l'initiative de l'Unité de recherche en ingénierie culturelle et en Anthropologie (URICA), en collaboration avec le Centre de recherche ouest africain (WARC). Il s'agit de soulever des interrogations scientifiques de divers ordres, relatives par exemple à l'affichage des signes religieux etc.

Autrement dit, l'URICA veut une lecture objective des différents aspects relatifs à cette interdiction du port du voile islamique et comprendre en définitive ce que les débats autour de cette mesure nous apprennent sur l'évolution de la société sénégalaise.

Ces multiples positionnements politiques et religieux exprimés ont soulevé quelques questions qui motivent d'ailleurs la rencontre, a fait savoir Mouhamed Abdallah Ly (Urica/Ifan).

La laïcité sénégalaise n'est-elle pas à bout de souffle ? Existe-t-il un accroissement du port du voile ? N'est-on pas en train de raturer la polysémie du voile pour ne retenir que quelques-unes de ses significations (fondamentalisme, pression familiale, soumission à un pouvoir masculin) ?

Ces élèves auraient-ils fait du prosélytisme religieux à l'école ? Le gouvernement a-t-il trahi la neutralité attendu de lui à l'aune de la laïcité ?

LA POLEMIQUE AUTOUR DU VOILE, UNE «QUERELLE MALHEUREUSE»

A l'examen de sa communication portant sur : «La laïcité au Sénégal : le débat sur le voile, une querelle aux antipodes de l'aggiornamento sénégalaise», Malick Diagne, le Chef du département de Philosophie de l'Uinversité Cheikh Anta Diop (UCAD) considère que la polémique autour du voile et une «querelle malheureuse».

En ce sens, indique Malick Diagne, «qu'il n'entre pas dans notre tradition de société apaisée ou de société de dialogue où très tôt les pères fondateurs de cette Nation, notamment Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia et de grands dignitaires religieux musulmans comme chrétiens».

L'historienne Penda Mbow va plus loin dans son analyse sur le port du voile qu'elle qualifie plutôt comme étant une «forme de marketing pour les écoles d'attirer les filles, sachant que l'enseignement de la religion et du Coran sont facultatifs».

Pour l'ancienne ministre de la Culture, «on ne sait pas ce qui relève véritablement de l'Islam de ce qui relèvent de nos croyances profondes à nos valeurs et à nos cultures traditionnelles». Autrement dit, elle explique que «la société sénégalaise a des pratiques de croyances traditionnelles qui ne sont pas totalement disparues».

La nécessité de contextualisation de la dialectique entre l'Islam et la modernité l'amène à se poser les questions suivantes : Qui a autorité à parler au nom de l'Islam ? Quels sont les critères ? Elle estime que cette question du voile dépasse la question religieuse.

Non sans préciser que «l'islam a réussi toute chose au Sénégal sauf le fait de voiler les femmes». «C'est un indicateur extrêmement important sur la dimension africaine de la femme sénégalaise. On a su garder notre propre personnalité, notre identité parce que l'habillement a précédé la religion», soutient-elle.

DEPASSIONNER LE DEBAT ET CONCILIER LA RELIGION PRATIQUEE D'AVEC NOTRE PROPRE IDENTITE AFRICAINE

Pour dépassionner les débats mais aussi d'avoir une lecture juste, Malick Diagne, chef du département de philosophie à l'UCAD, préconise une «adoption d'une culture de la palabre, une discussion de l'entente et du respect de l'autre.

Il s'agit d'aménager un cadre de vie ou au-delà des différences, ce qui nous réunit devient fondamentale à travers ce besoin d'être dans une certaine cordialité et une certaine concorde pour le bien-être sénégalais».

Avant d'ajouter : «il n'y a pas une dualité entre le spirituel et le temporel, chez le négro-africain. Cette nécessité d'aller vers une concorde où il n'y a pas de contradiction entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux pour la gouvernance de la société».

Pour Penda Mbow, le port du voile est un enjeu qui dépasse la pratique religieuse. Ce point, selon elle, dégage des problématiques beaucoup plus complexes qui sont liées à l'idéologie, à la politique, à l'opposition entre les civilisations.

Elle poursuit son argumentaire en ces termes: «je suis partie aussi des sourates en montrant que le «hijab» ne signifie pas le fait de voiler une femme, mais c'est un rideau, une séparation cachée, montrer ce qui relève du privé, du public, etc.

Pourquoi arriver à l'imposer à la femme alors que le mot qui définit justement le voile s'appelle «sitr» en arabe». Par conséquent, il s'agit, pour l'historienne, de voir comment concilier la religion que nous pratiquons d'avec notre propre identité africaine.

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

Plus de: Sud Quotidien

à lire

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.