Cameroun: « Nous voulons gagner au moins une CAN »

interview

Gabrielle Aboudi Onguene et Augustine Ejangue Siliki, Lionnes indomptables.

Gabrielle Aboudi, vous êtes parmi les cinq joueuses africaines de l'année toujours en course pour le Ballon d'or africain. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?

C'est une fierté d'être parmi les meilleures joueuses africaines. Même si nous avons le sentiment de travailler dans l'ombre, cela prouve que nous sommes suivies par tout un continent. C'est la 5e fois d'affilée que je suis nominée. J'ai été classée 2e à trois reprises et on se dit qu'un jour sera le bon. Le fait d'être nominée autant de fois est une preuve de constance, le fruit d'un énorme travail. Aujourd'hui, je peux être fière de représenter mon pays, fière que nous soyons deux Camerounaises encore en lice avec ma sœur Nchout Ajara. Je tiens d'ailleurs à la féliciter. Tout ce que nous souhaitons est que ce Ballon d'or revienne au Cameroun, peu importe que ce soit Ajara ou Aboudi. Au final, c'est notre pays qui gagne.

Vous venez de prolonger votre contrat en Russie. Qu'est-ce qui explique cette longévité, surtout dans un pays qui souffre de préjugés ?

Je viens effectivement de prolonger pour deux ans avec le CSKA Moscou. Ça me fera donc six ans de ce côté-là. Quand vous voyez un joueur y rester, ce n'est pas forcément parce qu'il n'a pas de sollicitations ailleurs mais parce que le club met tout pour que vous restiez. Vu mes prestations, ce club ne veut pas me lâcher. Et je peux dire que la Russie est un pays très ouvert. Je n'y ai jamais été victime de racisme.

Qu'est-ce qui manque souvent aux Lionnes pour aller plus loin ? On pense à la défaite en finale de la CAN 2016 et à votre élimination à la coupe du monde...

Ejangue Siliki : Les matchs se suivent et ne se ressemblent pas. Parfois, on donne tout et à la dernière minute, rien ne va. C'est Dieu seul qui sait pourquoi. Peut-être qu'Il se dit que ce n'est pas encore le moment pour nous. Mais nous avons l'espoir d'avoir la grâce de remporter ce trophée pour donner plus de fierté à notre pays. Mais l'Homme propose, Dieu dispose.

Aboudi Onguene : Nous étions programmés en 2016 pour gagner cette coupe d'Afrique. Vous n'êtes pas les seuls à avoir été déçus. La majorité d'entre nous a voulu arrêter car on estimait qu'on devait la gagner. Mais c'est la loi du football. Nous avons joué quatre matchs sans encaisser. Nous avons dominé cette finale contre le Nigeria et nous avons eu ce but qui nous a cloués. Mon rêve est qu'avant de passer le témoin à nos jeunes sœurs, nous puissions remporter une CAN. C'est ce qui nous maintient encore. Nous avons participé à des coupes du monde, aux Jeux olympiques, des CAN mais qu'avons-nous gagné ? Nous voulons laisser notre griffe. Aboudi Onguene, vous avez organisé récemment les OG7 Awards pour les jeunes footballeuses. Jusqu'où comptez-vous aller ?

Le plus loin possible parce que si nous voulons sortir ce football de l'ombre, il faudrait multiplier ce genre d'actions. Nous avons notre sœur (Gaëlle Enganamouit, NDLR) qui a une académie consacrée au football féminin. Elle y associe le sport à l'école. Ça n'existe pas chez les filles. Avec mon association Terre promise, on a pensé qu'il faut apporter notre part, aider la Fecafoot qui se bat pour que le football féminin évolue. Nous avons donc pensé à ces OG7 Awards. Nous sommes focalisés sur le football féminin amateur.

Je peux vous assurer qu'après la cérémonie du 7 décembre, nous avons eu des footballeuses motivées. Mon rêve a toujours été de concilier sports et études. Pour les prochaines éditions, je compte primer l'excellence académique. On pourra s'occuper de la scolarité des meilleures pour amener nos sœurs à aller à l'école. Nous n'avons pas eu cette chance. Je me rappelle qu'en 2000, je devais passer le probatoire mais nous devions aller jouer au Congo au même moment. J'ai choisi. Dommage.

En dehors des compétitions et de toutes vos activités quand vous êtes au Cameroun, avez-vous le temps de vous laisser draguer ?

Ejangue Siliki : Nous sommes des femmes déjà prises. La femme a une image, elle ne va pas se disperser. D'abord parce que nous sommes des sportives, nous avons besoin de concentrer toute notre énergie. Nous faisons en tout cas attention, surtout que nous sommes une vitrine pour nos jeunes sœurs.

Aboudi Onguene : J'ajoute qu'on n'a pas besoin d'être au Cameroun pour se faire draguer. Il y a les réseaux sociaux et tout. A vrai dire, nous n'avons pas une vie sentimentale vraiment remplie. Car nous passons pratiquement neuf mois hors du pays. C'est difficile. Mais lorsque nous sommes ici, nous avons quand même un peu de temps pour resserrer les liens.

Vous avez dit que la Fecafoot fait tout pour améliorer le football féminin. Vous le dites pour faire plaisir ou vous y croyez vraiment ?

Aboudi Onguene : Nous y croyons parce que c'est vrai que chez les femmes, les choses vont deux à l'heure. Mais nous savons que cela va changer. A l'époque, on jouait sur des stades qui n'étaient pas praticables. Maintenant, nous allons à l'Omnisports. Nous acceptons les efforts qui sont faits. Nous savons qu'en ajoutant un pas à un autre, nous arriverons au bout. Si la fédération fait 1 ou 2% de ce qui doit être fait, que pouvons-nous aussi apporter ?

En revoyant l'équipe il y a dix ans, comment jugez-vous justement le chemin parcouru ?

Ejangue Siliki :  Enormément de choses ont changé. Comme l'a dit Gabrielle Aboudi, avant on jouait sur des terrains non gazonnés, parfois dans la boue. Aujourd'hui, on a droit au stade militaire ou à l'annexe 1. Avant, on n'avait même pas assez d'équipements alors qu'on est désormais associé au contrat de l'équipementier. Ce sont des exemples.

Aboudi Onguene : L'envol véritable du football féminin date de la coupe du monde 2015. Les choses ont vraiment changé avec notamment un championnat qui est mieux organisé. Je me rappelle que je jouais à Louves Minproff quand j'allais à cette coupe du monde. Et on n'avait jamais fini le championnat. Aujourd'hui, on a 12 équipes qui jouent. Parfois, je suis en Russie et je suis les matchs qui se jouent au Cameroun. Même si c'est 1% d'amélioration, on l'accepte.

S'agissant des éliminatoires des JO 2020, vous affronterez la Zambie en tant qu'unique rescapé du quatuor qui domine le football féminin africain. Est-ce que ça vous motive ?

Aboudi Onguene : Ce sera un match difficile car ce n'est pas n'importe quelle équipe qui se retrouve à ce niveau. Et nous sommes la seule équipe, comme vous l'avez dit, rescapée de la coupe du monde. Le parcours a vraiment été difficile. Cela veut dire que le football féminin est en train de prendre de l'ampleur. A l'avenir, on parlera du football au féminin. C'est vrai que ça traîne un peu au Cameroun mais ailleurs, c'est autre chose. En 2020, on aura 12 équipes à la CAN. Je suis sûre que si des pays comme le Cameroun, le Nigeria ou le Ghana ne prennent pas cela au sérieux, ils ne participeront pas à cette compétition. Toutes les fédérations s'impliquent maintenant. C'est pour cela que vous trouvez un Kenya-Zambie lors du tour précédent. Notre souhait est de se qualifier directement, sans passer par les barrages.

Vous avez joué sous les ordres d'Enow Ngachu pendant des années. Comment avez-vous géré la transition avec les coachs suivants ?

Aboudi Onguene : La relation entre le Dg Enow Ngachu et ses joueuses a été la même relation que celle entre Joseph Ndocko et ses joueuses. C'est la même entre Alain Djeumfa et ses joueuses. Peu importe qui est nommé. Il faut que ce soit clair pour que le message passe. Si ce n'est pas le cas, il n'y aura pas de résultats. Vous n'avez jamais entendu qu'une joueuse a refusé de répondre à sa convocation parce que ce n'est pas tel coach. Si vous ne m'appelez pas, je comprendrai vos choix. Si vous le faites, forcément je dois vous aimer.

Est-ce que vous pensez à l'après-football ?

Aboudi Onguene : On prépare toujours l'après-football. J'aimerai être entraîneur. Mais avant, je dois passer par certaines actions. Quand je serai coach, il faut que les choses aient un peu bougé pour que ça me facilite les choses. Et pour cela, il faudrait que je m'implique aussi. Je ne sais pas pour Augustine Ejangue qui me disait vouloir être businesswoman. Mais j'aimerai qu'elle reste dans le football car nous devons vraiment apporter quelque chose.

Ejangue Siliki : J'ai vraiment envie d'être entraîneur après ma carrière mais plus dans une spécialité comme la préparation physique. Mais je ne voudrai pas dévoiler mes activités ici. Je ne me limite pas à certaines choses comme la publicité. Je les dévoilerai avec le temps.

Aboudi Onguene, parlez-nous de vos premiers jours en Russie : le climat, la langue...

J'ai signé pour le CSKA avant la coupe du monde 2015 et cette équipe ne m'avait jamais vu jouer. C'est Augustine Ejangue qui m'a d'ailleurs encouragée parce que c'est son ancien club et l'équipe était qualifiée pour la Champions League. Je n'avais jamais joué cette compétition. C'est elle qui m'a vraiment motivée. Le club m'a vu jouer pour la première fois durant le Mondial. Je me plais là-bas. Il est vrai qu'en fin de saison, j'ai voulu partir mais ils l'ont senti. C'est pour cela qu'ils m'ont mis la pression, même à mon arrivée ici.

Au début, c'était difficile avec la langue. J'avais une traductrice qui était là tout le temps. C'était ma nounou. Elle a mis près de deux ans avec moi mais le club s'est rendu compte qu'à cette allure, je n'avancerai pas. Quand je suis rentrée de la CAN 2016, elle n'était plus là. Je me suis donc mise à la langue. Je comprends tout ce qui concerne le football. Mais quand je sors de ce cadre, je me débrouille.

Existe-t-il des clans au sein de l'équipe nationale ?

Ejangue Siliki : Franchement, ce n'est pas le cas. Quand nous nous retrouvons, il y a de l'ambiance. Nous sommes fières d'être ensemble parce que chacune vit de son coté et gère son stress. Il y a donc toujours de la joie au moment des retrouvailles. C'est pour cela qu'il y a toujours de la musique. Ça fait partie de ce qui fait notre force. Entre femmes, il y a souvent des soucis d'humeur.

Aboudi Onguene : Je suis convaincue que vous formez une famille ici mais il y a des affinités. S'il y avait des clans, ce serait le désordre. On essaye de prendre des nouvelles les unes des autres. On sait quand l'une joue, on regarde le match et on en discute, on s'appelle parfois en groupe. Quand je vous parle d'Augustine qui m'a aidée dans mon choix, c'est la preuve qu'il y a des affinités.

Le sujet ne vous concerne pas directement mais quel est votre avis sur le fait que le Cameroun doit accueillir la CAN bientôt après un premier glissement de date ?

Aboudi Onguene : Nous sommes optimistes. Nous avons les meilleurs stades d'Afrique avec ce que j'ai vu en vidéo à Japoma. Chez nous, on aime la pression. Même à la Can 2016, on ne savait pas trop si nous allions vraiment la jouer ici. Etant en Russie, je me demandais si je devais venir jouer. Mais je peux vous assurer que nos amies nigérianes et sud-africaines nous enviaient cette CAN. J'en ai joué plusieurs et aucune ne ressemblait à celle de 2016.

Ejangue Siliki : C'était l'une des meilleures CAN. Pour beaucoup de joueuses africaines et même pour nous, c'était du jamais vu. Je sais que nous allons organiser cette CAN 2021 et je suis positive car impossible n'est pas camerounais.

Ejangue Siliki, comme ça se passe pour une joueuse qui a longtemps évoluée en Europe et qui doit revenir jouer au Cameroun avant de rebondir ?

On dit qu'il faut souvent savoir mieux reculer pour sauter. C'est ce que je fais : on rentre au bercail et on retrouve d'autres challenges. Le fait d'avoir joué ici a donné de l'ampleur au championnat local et à FAP où j'étais. Je ne jouais pas ici parce que je manquais de clubs mais il faut partir où on se sent à l'aise. Sinon, les résultats ne suivent pas.

Comment comprendre le phénomène, qui concerne surtout les joueuses africaines, qui veut qu'elles s'engagent souvent pour des contrats à court terme ?

Ejangue Siliki : Il y a déjà un problème dans le fait que la joueuse africaine coûte cher. Il faut tout le temps faire les papiers, renouveler tel document. Parfois, quand un manager te propose dans un club, on demande si tu as un passeport européen parce que ça facilite les choses. Le club se retrouve dans une situation où s'il te prend pour deux ou trois saisons, il va dépenser plus et il ne gagnera pas grand-chose, même en cas de revente. En plus, en Europe, c'est surtout l'expérience qui compte. A partir de 30 ans, tu sembles plus intéressante pour les clubs.

Aboudi Onguene : Pour être clair, le football féminin n'est pas comme le football masculin. Et en Afrique, on est encore en retard sur certains points. On peut parler d'une joueuse à un club mais il n'y a même pas une vidéo pour montrer de quoi elle est capable. Même les matchs de la CAN n'étaient pas diffusés avant. Il n'y a pas longtemps, tu pouvais inventer des informations sur ton CV, ce n'est plus possible maintenant. D'autres font venir les joueuses pour les tests qu'elles doivent elles-mêmes financer.

Quel est votre regard sur la nouvelle génération qui est appelée à prendre votre relève ?

Ejangue Siliki : Cette génération est particulièrement bénie, comme l'est également la nôtre. Il y a désormais des facilités que nous n'avions pas. Et beaucoup ont vraiment du talent. Mais il faut le suivi. C'est ce qui pose problème chez nous. Il y a beaucoup de bonnes joueuses mais elles ne sont pas assez encadrées. Si elles sont bien suivies, l'équipe nationale ne mourra jamais.

Aboudi Onguene : On a une relève. Et la chance des joueuses actuelles est de nous trouver encore. Ce n'est pas évident sans repères. Lorsque nous arrêterons, ce sera une continuité pour elles. On leur conseille juste beaucoup de travail, de détermination parce qu'elles ont vraiment de la chance d'évoluer dans des conditions meilleures. Il y a plus de compétitions, plus de catégories. Nous avons commencé chez les seniors. On a ensuite créé les juniors où nous sommes parties avant de revenir en Seniors. C'est de cette époque que date notre complicité. Si vous me voyez entrer quelque part, ne fermez pas la porte, Augustine arrive derrière.

Gabrielle Aboudi, on va retenir deux moments : le premier contre l'Ethiopie lors des éliminatoires des JO au cours duquel vous avez été exclue et le match Cameroun-Angleterre au Mondial féminin. Que s'est-il passé ?

Aboudi Onguene : Contre l'Ethiopie, c'était un geste antisportif même si je viens dire que je n'ai jamais touché cette joueuse. C'est trop tard car j'avais déjà été sanctionnée et j'ai vu mes sœurs en difficulté lors du tour suivant. Lorsqu'on est une professionnelle, on doit s'en tenir aux règles. Je m'en excuse et vous ne verrez plus ce genre de geste de ma part dans un match. En ce qui concerne le match contre l'Angleterre, la capitaine que je suis était débordée par ses propres joueuses.

On s'en sentie frustrée lors de ce Mondial. Avec le recul, on comprend que personne ne nous attendait en 2015. En 2019, le Cameoun revient et tout le monde fait attention. Lors de la préparation en Espagne, des espions venaient filmer nos entraînements. On était frustrées dès le premier match. Et puis on a reçu une lettre d'excuse de la FIFA qui reconnaissait que quelque chose n'avait pas marché. Et puis il y a eu ce match contre l'Angleterre. C'est vrai ce n'est pas normal de vouloir arrêter un match. Nous avons été maladroites. On avait des joueuses qui pleuraient sur le but refusé. Mais ce sont les femmes (rires).

Ejangue Siliki : Nous présentons véritablement nos excuses par rapport à ce comportement. Mais c'était la goutte d'eau qui avait débordé. A chaque fois qu'on jouait, il y avait de l'injustice. Et mon geste malheureux qui a créé le buzz (crachat sur une adversaire, NDLR) m'a également frustrée. Je n'ai jamais craché volontairement sur la joueuse. Quand je me suis retournée pour cracher, mon adversaire passait au même moment. L'arbitre m'a interpellée. Je me suis excusée. Après le match, je suis allée dans les vestiaires de l'Angleterre pour m'excuser. Sur l'action sifflée qui mène au penalty, j'ai amorti un ballon un peu plus loin pour pouvoir dégager et la gardienne m'a dit « laisse ». Je n'ai jamais fait la passe à la gardienne.

Plus de: Cameroon Tribune

à lire

AllAfrica publie environ 900 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.