Ile Maurice: Pierrefonds Cheshire Home - Un quart de siècle à adoucir la vie des personnes âgées esseulées

15 Décembre 2019

L'ambiance était à la fête lundi dernier au Pierrefonds Cheshire Home, premier home privé à exister à Maurice. Ce jour-là, l'établissement fêtait ses 25 ans. Très critiqué à ses débuts en raison de ses tarifs, en comparaison avec les autres homes privés établis depuis, le Pierrefonds Cheshire Home fait désormais figure d'établissement aux coûts modérés. Retraçons les grands moments de cette maison de retraite avec sa directrice et les deux plus anciennes employées.

L e Pierrefonds Cheshire Home doit son existence à Ginette Lan Yee Chiu, qui était très engagée auprès de la Croix-Rouge avant d'œuvrer, au milieu des années 70, pour le compte du Cheshire Home de Tamarin, qui existe depuis 1964. La vocation de l'établissement de Tamarin est de s'occuper des malades et des personnes handicapées.

Ginette Lan Yee Chiu a l'idée de bâtir une maison de retraite sous l'égide de la même fondation lorsqu'une dame âgée vivant à Mahébourg vient la voir pour lui demander de lui réserver une place dans l'institution de Tamarin. Or, Ginette Lan Yee Chiu est obligée de refuser car la dame n'est ni malade, ni handicapée.

En lisant la rubrique nécrologique d'un journal quelque temps plus tard, la directrice du Cheshire Home de Tamarin est triste en apprenant le décès de cette dame. «Je n'ai pu m'empêcher de penser que si j'avais eu un lieu où mettre cette dame âgée, elle aurait peut-être été encore en vie», raconte la directrice du Cheshire Home de Tamarin. À partir de là, elle se dit qu'il y a bon nombre de personnes âgées qui sont esseulées et qu'il leur faudrait un lieu bien aménagé où finir leurs jours en toute quiétude. «À l'époque, il y avait des hospices mais ces établissements étaient soit de confession religieuse, soit sexospécifiques et c'était davantage des mouroirs. Dans ma tête, j'envisageais de mettre sur pied une institution privée où les personnes âgées esseulées bénéficieraient de soins de qualité et mèneraient une vie digne jusqu'en fin de vie.»

Il ne lui en faut pas plus pour tout mettre en branle. Elle commence par se rendre à Londres et rencontrer le capitaine Cheshire pour lui parler de son projet de maison de retraite à but non lucratif dont deux tiers de l'hébergement serait pour des particuliers privés et un tiers pour les personnes référées par le ministère de la Sécurité sociale. Réalisant que le besoin d'une telle institution existe à Maurice, le capitaine Cheshire l'encourage à aller de l'avant et lui promet même l'aide de la fondation. Un financement qui ne se matérialise pas au final car la famine en Éthiopie devient alors la priorité pour la fondation Leonard Cheshire.

Comme Ginette Lan Yee Chiu et son mari, Jean-Pierre, connaissent bien sir Emile Seriès et que celui-ci leur a toujours promis de soutenir leurs projets, ils évoquent avec lui la mise sur pied de cette institution. Sir Emile Seriès fait Médine leur offrir un terrain. Proposition est faite pour un lot à Tamarin, mais Ginette Lan Yee Chiu la décline car elle sait que les personnes âgées ont besoin d'un lieu central, facilement accessible en voiture ou par autobus et non loin d'un lieu de culte. Ils tombent d'accord pour le terrain attenant l'église Ste-Brigitte à Palma qui était agricole à l'époque avant d'être reconverti. C'est le capitaine Cheshire qui fait le déplacement jusqu'à Maurice pour la pose de la première pierre de l'établissement en 1991.

«Quoi que l'on fasse ou pas, on essuiera des critiques. J'étais convaincue que je venais remplir un besoin. Et depuis, les maisons de retraite ont poussé comme des champignons et m'ont donné raison.»

Mais la directrice du Tamarin Cheshire Home n'a pas le financement nécessaire à l'érection du bâtiment qu'elle entrevoit dans sa tête. Pour ce faire, elle organise des levées de fond. Elle écrit aussi aux sucreries et demande des prêts qu'elle promet de rembourser mensuellement. Ces dernières jouent le jeu et, au final, lui font don des sommes prêtées. Le haut-commissaire britannique, Michael Howell, donne 25 000 livres sterling à deux occasions. C'est ainsi qu'elle arrive à réunir la somme de Rs 7 millions, toujours insuffisante pour la construction et l'aménagement intérieur de la maison de retraite.

Son mari étant dans le Rotary Club de Curepipe et elle dans l'Inner Wheel de Curepipe, Ginette Lan Yee Chiu fait jouer ses contacts. Elle obtient gratuitement les conseils et les plans des architectes Lam Po Tang and Siew. Il en va de même pour le Quantity Surveyor Jaddoo et pour l'ingénieur Patrick Lan, alors que l'ameublement de la salle à manger est offert par Philippe Lai Fat Fur. Le Rotary Club de Curepipe obtient Rs 450 000 du club avec qui il est jumelé, celui de Gardanne en France. Le Inner Wheel de Curepipe fait don de Rs 30 000. Les ambassades canadienne, française et américaine apportent leur contribution sous forme d'achat de chauffe-eau, d'appareils électriques, de barres d'appui.

C'est ainsi que le Pierrefonds Cheshire Home sort de terre et peut accueillir jusqu ' à 56 résidents logés soit dans des grandes c h a m b r e s à deux, dans des chambres individuelles ou de petites chambres simples. Ginette Lan Yee Chiu tient à ce qu'il soit mixte et que des personnes de toutes confessions religieuses y trouvent une place. Elle se met à recruter le personnel.

C'est ainsi que Babita Rasiawan, 45 ans aujourd'hui, y trouve son premier emploi il y a 25 ans. Cette Beau-bassinoise a, à l'époque, 22 ans. Son envie de travailler l'encourage à se tourner vers le Pierrefonds Cheshire Home qui démarre le 9 décembre 1994 avec une seule résidente. À l'époque, rappelle Ginette Lan Yee Chiu, les familles avaient l'habitude de garder les proches âgés chez eux. «Mais je savais qu'au fur et à mesure que le temps passerait, avec l'évolution de la vie, les couples travailleraient et n'auraient plus le temps de s'occuper de leurs proches âgés.» Et c'est le cas. Les admissions sont alors progressives.

Babita Rasiawan et Meeta Uckhoy, 55 ans aujourd'hui, recrutée il y a 24 ans, suivent non seulement les cours de base de la Croix-Rouge et du Cheshire International qui leur apprend à s'occuper des personnes âgées mais aussi les cours dispensés par la Fédération Internationale des Personnes Âgées, notamment sur la bientraitance. Une fois le cours terminé, elles forment à leur tour les recrues. Si, au début, elles considèrent leur travail comme un métier «qui est très exigeant», elles finissent par l'apprécier pour plusieurs raisons. Elles apprécient d'abord le fait que les personnes âgées les bénissent. «C'est gratifiant de s'entendre dire : Ayo Miss, Bondié pou béni ou pou ou bonté.»

Ensuite, c'est dans ce home par exemple que Babita Rasiawan a rencontré l'aide-soignant qu'elle a épousé par la suite et à qui elle a donné trois enfants. Les horaires de travail permettent à Meeta Uckhoy de s'occuper de ses deux filles. Et comme les deux femmes font bien leur travail, elles montent en grade et améliorent leurs salaires et leur niveau de vie. Meeta Uckhoy a v o u e que grâce à son apport financier, couplé à celui de son époux, elle a pu payer les études supérieures de ses filles. À ces raisons viennent s'ajouter les améliorations des équipements comme par exemple des lits médicalisés ou encore des chaises spéciales pour le bain - qui leur facilite la vie.

Les deux femmes font partie des cinq Senior Carers de l'institution à qui 12 Carers répondent. Vingt-six autres personnes complètent le personnel. L'établissement a pour administratrice Brinda Murree et le Head of Care est l'infirmier Ashok Ramlakhun. Les Carers sont en contact permanent avec les médecins du SAMU au cas où il faille faire admettre dans un centre de soins public ou privé un résident dont la santé se détériore de jour comme de nuit.

Sachant que les personnes âgées n'ont plus qu'un seul plaisir et c'est celui de la table, le Pierrefonds Cheshire Home fait en sorte que les journées soient rythmées par plusieurs repas et petites collations qui démarrent dès 7 heures avec un thé, suivi d'un petit-déjeuner à 8 h 30 et qui s'égrènent tout au long de la journée pour se terminer par un dîner à 17 heures et une tasse de lait le soir. «Il y a très peu de différences entre le menu préparé par Margaret Kauthan pour les particuliers privés et celui offert aux résidents référés par le ministère. Notre cuisinière est d'ailleurs très dévouée car à chaque cyclone, elle emporte ses affaires personnelles et vient passer la nuit afin que les résidents ne manquent jamais d'un repas ou d'une boisson chaude.»

Ginette Lan Yee Chiu est très consciente qu'au départ, les tarifs pratiqués par le Pierrefonds Cheshire Home étaient décriés. «Quoi que l'on fasse ou pas, on essuiera des critiques. J'étais convaincue que je venais remplir un besoin. Et depuis, les maisons de retraite ont poussé comme des champignons et m'ont donné raison.»

La directrice du Pierrefonds Cheshire Home regrette deux choses : que le personnel d'aujourd'hui manque de sérieux et d'esprit d'équipe et s'absente régulièrement, et ensuite que le ministère des Infrastructures publiques et la Waste Water Management Authority (WWMA) aient fait poser des drains dans la région mais aient «oublié» d'y raccorder le Pierrefonds Cheshire Home. «Le ministère tout comme la WWMA ont été avertis de la chose. J'espère qu'ils feront le nécessaire pour que la maison de retraite ne soit pas inondée par temps de pluie.» Ginette Lan Yee Chiu aurait bien voulu changer les ameublements et apporter des améliorations à l'établissement, mais le paiement du salaire minimum et la baisse dans les allocations du Corporate Social Responsibility ne le lui permettent pas.

Si elle avait à qualifier ses 25 ans de direction, Ginette Lan Yee Chiu parle «d'un quart de siècle de dévouement envers les plus démunis de la société. Nous avons fait de notre mieux et nous continuons à le faire... »

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