Algérie: Election de Tebboune - Une victoire au goût très amer

Abdelmadjid Tebboune
15 Décembre 2019

« Qui des « 5A » mettra les autres en facteur » ? Ainsi titrions-nous un article paru à la veille de la présidentielle algérienne. Depuis le 13 décembre dernier, la réponse est connue.

C'est Abdelmadjid Tebboune. Il a été élu président dès le premier tour, le jeudi 12 décembre dernier, avec 58,15% des suffrages, selon les résultats provisoires annoncés vendredi par Mohamed Charfi, le président de l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE). Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'y a pas eu match entre Tebboune et les « 4 autres A ».

Le choix des Algériens et des Algériennes qui ne juraient que par les élections pour sortir le pays de l'impasse sociopolitique, ne souffre d'aucune ambiguïté.

En effet, à 58%, ils ont porté leur suffrage sur Tebboune. Très loin, arrivent respectivement Abdelkader Bengrina (19%), puis Ali Benflis (15%) suivi par Azzedine Mihoubi et enfin Abdelaziz Belaïd clôture la liste (5%).

On peut se poser la question de savoir ce que fera Abdelmadjid de sa victoire

En attendant que le dernier mot soit prononcé par le Conseil constitutionnel, on peut dire que pour Ahmed Gaïd Salah, le patron de l'armée algérienne, tout est accompli ou presque même si le taux de participation est très loin de ce qu'il escomptait.

Mais pour un pays comme l'Algérie dont les autorités, depuis l'indépendance à nos jours, ont toujours rusé avec la démocratie, l'on peut se demander si le taux de participation n'est pas une question subsidiaire et superfétatoire. D'ailleurs, Tebboune ne s'en soucie guère.

En effet, interrogé sur le fort taux d'abstention, l'homme s'est fendu d'une réponse qui en dit long sur sa conception du sujet.

« Un pourcentage ne fait pas la légitimité », a-t-il, en effet, rétorqué aux journalistes qui soulignaient l'important taux d'abstention. Cette réponse qui donne l'impression que Tebboune l'a piquée du téléprompteur de Gaïd Salah, peut constituer un sujet de réflexion au BAC à l'épreuve de philosophie.

Bref, Tebboune est désormais l'homme qui a succédé par les urnes à Bouteflika. Ce dont on peut être sûr à 100%, c'est qu'aucune des grandes démocraties occidentales n'osera lever le petit doigt pour pointer les insuffisances du scrutin.

Car, il s'agit là de l'Algérie. Ce pays, on le sait, pour des raisons liées à l'histoire, ne supporte pas du tout que les autres lui donnent des leçons.

Dès lors, l'on comprend pourquoi la France, par la voix de son premier responsable, s'est contentée de « prendre note » de l'élection de Tebboune. Et à l'image de l'Hexagone, les autres capitales occidentales emboucheront la même trompette, si ce n'est déjà fait.

Le mouvement Hirak est donc prévenu. Il ne peut pas compter sur les grands gardiens attitrés de la démocratie du monde, pour faire aboutir son combat pour une Algérie telle qu'il le désire. Cela dit, la page de la présidentielle tournée, l'on peut se poser la question de savoir ce que fera Abdelmadjid de sa victoire.

La question est d'autant plus à propos que son pouvoir souffre d'un déficit de légitimité. Et le puissant mouvement de contestation enclenché dans le pays depuis le 22 février dernier, lui a déjà signifié que sa victoire était un non-événement. Rien que ce vendredi, une foule impressionnante s'est jetée dans les rues d'Alger, scandant à tout rompre: « Tebboune ne sera pas notre président ! »

On attend de Tebboune qu'il fasse véritablement dans la vraie rupture

L'Algérie donc des révolutionnaires du Hirak, reste droite dans ses bottes : pas question d'accorder le moindre crédit à des gens qui ont déjà apporté la preuve de leur complicité avec le système Bouteflika en particulier et celui du Front de libération nationale (FLN) en général.

La main tendue de Tebboune au Hirak est déjà perçue comme la pire des provocations par tous ceux qui croient, dur comme fer, que la solution au mal algérien passe obligatoirement par le renvoi sans ménagement de l'ancienne classe politique.

De toute évidence, Tebboune en fait partie. De ce point de vue, l'on peut être sûr que son pouvoir ne sera pas un long fleuve tranquille. Il s'apparente à une victoire au goût très amer. Pour se donner plus de chances de faire baisser la clameur de la rue, il doit impérativement s'attaquer à deux grands chantiers.

Le premier est de rendre effective, dans les meilleurs délais, sa promesse faite aux jeunes Algériens de travailler pour « leur intégration politique et économique ». De tous les pays du Maghreb, l'Algérie est le pays qui a le plus laissé sur le bord de la route, les jeunes. Ces derniers, on le sait, vivent dans une précarité sans précédent.

Et le comble est que depuis l'indépendance qui était censée justement arracher l'Algérie de la servitude et du sous-développement, tous les régimes qui se sont succédé à la tête du pays, se sont évertués à servir aux jeunes Algériens rien que des slogans de type anticolonialiste et anti-impérialiste, plutôt qu'à leur offrir des perspectives en termes d'emplois décents et de bien- être.

Les jeunes de l'Algérie d'aujourd'hui ont d'autres chats à fouetter que de consommer à longueur de journée, les hauts faits du FLN par rapport à la lutte de libération nationale.

Le deuxième chantier auquel Tebboune doit impérativement s'attaquer est la lutte contre la corruption. Mais peut-il le faire avec efficacité sans pour autant scier la branche sur laquelle il est assis ? L'on peut en douter.

En tout cas, dès l'annonce de sa victoire, il a promis d'aller en croisade contre ce fléau. Le peu de temps qu'il avait passé à la tête du gouvernement, avait révélé un homme décidé à traquer la corruption. Mal lui en avait pris puisqu'il avait été chassé comme un malpropre de ses fonctions par le « régent » du pouvoir de Bouteflika, c'est-à-dire Saïd Bouteflika

. En tout cas, on attend de lui qu'il fasse véritablement dans la vraie rupture. Et cela suppose qu'en plus des deux grands chantiers sus-cités, il donne le gage à ses compatriotes que la puissante armée dont dispose le pays, est sous ses ordres et non le contraire.

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