Congo-Kinshasa: Perturbation de fourniture d'eau à Kinshasa - La Regideso cherche un bouc-émissaire

23 Décembre 2019

Soumises à une réforme en profondeur dans le cadre du Projet compétitivité et développement du secteur privé (PCDSP), géré alors par le Copirep, les entreprises publiques n'ont pas pu se relever. Leur transformation en 2008 n'a pas non plus résolu le problème. Aujourd'hui, comme hier, c'est encore et toujours vers le gouvernement que se retournent ces entreprises pour couvrir leur management défaillant. C'est le cas de la Regideso qui a annoncé des perturbations de fourniture d'eau à Kinshasa, en raison, dit-elle, d'une créance non ordonnancée par le ministre des Finances. Une fuite en avant qui ne justifie pas.

La Régie de distribution d'eau de la RDC (Regideso) a bien planifié son coup. Ce n'est pas pour rien qu'elle a choisi la fin de l'année pour ameuter la population kinoise. En effet, dans une déclaration de son Intersyndicale, largement relayée dans les médias, la Regideso a annoncé des perturbations dans la fourniture d'eau dans la ville.« Les travailleurs de la Regideso informent la population de Kinshasa qu'ils ne sont plus en mesure de garantir la fourniture d'eau à partir de la semaine prochaine », a alerté le président de l'Intersyndicale au micro de Top Congo, radio émettant à Kinshasa. Ce n'est pas une première, conviennent maints observateurs. Dans la ville de Kinshasa, les abonnés de la Regideso sont habitués à ce genre de désagrément.

Là où le bât blesse, c'est lorsque l'Intersyndicale de la Regideso tente d'expliquer son incapacité à fournir de l'eau à ses abonnés par une créance de l'Etat, dont le paiement serait bloqué, soutient-elle, par le ministre des Finances, Sele Yalaghuli.

Sur les antennes de Top Congo, le président de l'Intersyndicale a posé le problème en ces termes : « Nous n'avons plus d'intrants de traitement d'eau. Nos machines tombent en panne du jour au lendemain. Pour la toute première fois, les travailleurs de la REGIDESO totaliseront trois mois sans être payés (... ) Nous demandons à la population kinoise, dès la semaine prochaine, de se constituer des réserves d'eau ».

Il annonce l'apocalypse en cette fin de l'année : « La situation est catastrophique. Toutes les autorités sont saisies ». Et de poursuivre en faisant remarquer que « le chef de l'État avait instruit au gouvernement de payer la facture de consommation d'eau des institutions publiques à hauteur de 5,140 millions de dollars ». Avant de se décharger sur le ministre des Finances qui, selon lui, serait la cause de tous les malheurs qui s'abattent sur la Regideso : « Sur instruction du chef de l'État, le Conseil des ministres avait décidé le paiement de ce montant. Le dossier a été libéré au niveau du ministère du Budget. Mais, le dossier traîne sur la table du ministre des Finances qui refuse de le libérer ».

Réponse du berger à la bergère

Sans surprise, la réaction du ministère des Finances n'a pas tardé. Dans un communiqué, datant du 21 décembre 2019, le ministère des Finances remet les pendules à l'heure. « Le ministère des Finances tient à informer l'opinion nationale que la situation des arriérés de paiement des factures de consommation d'eau de l'État congolais à la Regideso est bel et bien prise en charge par le gouvernement de la République, et le ministère des Finances est à pied d'œuvre à cet effet », indique le communiqué.

Le ministère des Finances note que le gouvernement ne saurait nullement être rendu responsable des difficultés d'approvisionnement en intrants que traverse la Regideso. « Il (Ndlr : ministère des Finances) ne saurait être tenu pour responsable des contraintes financières de la Regideso. Celles-ci relèvent avant tout de son propre management et de la gestion interne de sa trésorerie », tranche le communiqué. La sortie médiatique du président de l'Intersyndicale de la Regideso n'a pas laissée indifférente la classe politique.

Dans un tweet, Patrick Muyaya, député national FCC, ne cache pas son indignation : « Y a des domaines pour lesquels aucune forme de chantage ne peut être tolérée. L'insolvabilité du ministère des Finances ne peut en rien justifier cette menace de coupure d'eau. Indécent et inacceptable. La RDC n'est pas la République Démocratique du Chantage !! »

Des cadavres dans le placard

La Regideso a ouvert une boîte de Pandore. L'opinion s'interroge. Si la

Regideso doit justifier une possible rupture des stocks de ses intrants par une créance non encore recouvrée auprès de l'Etat, que fait-elle alors de tous les revenus récoltés auprès de ses abonnés domestiques et industriels ?

C'est dire qu'il y a un problème de gestion criant qui se pose dans cette entreprise du portefeuille, du reste transformée en société commerciale depuis 2008, avec pour seul actionnaire l'Etat Congolais. Est-ce pour autant qu'une créance de l'Etat, parmi tant d'autres que détient la Regideso sur des privés, doit couvrir tous les déboires de l'entreprise ?

Il y a anguille sous roche. L'Intersyndicale de la Regideso a tapé à côté. Il ne faut pas oublier que, conformément aux prérogatives lui dévolues, le ministère des Finances a, entre autres, mandat de gérer les finances publiques de la République, sur base du Budget voté par le Parlement, tout en veillant à l'équilibre budgétaire pour ne pas perturber le cadre macroéconomique. Le risque imminent étant évidemment la hausse des prix intérieurs et la dépréciation monétaire.

Pas la peine de rappeler, que depuis son entrée en fonction, le gouvernement tente tant bien que mal d'éponger un déficit public, soit environ 500 milliards Fc à son entrée en fonction - créé par de gros investissements en infrastructures - du reste non budgétisés - inscrits dans le programme de 100 jours du chef de l'Etat Félix Tshisekedi. Entretemps, les recettes, toujours tributaires de l'évolution en dents de scie de principaux produits d'exportation de la RDC (cuivre et du cobalt), n'ont pas été proportionnelles au rythme de propension des dépenses. L'exercice méritait donc un jeu d'équilibriste pour éviter toute surchauffe. C'est à quoi s'attèle le gouvernement, avec comme point focal le ministère des Finances.

À cela, il faut ajouter la prise en charge de la gratuité de l'éducation, également non inscrite dans le budget 2019.L'œil regardant du FMI.Longtemps coupée du FMI depuis la fin brutale du PEG II en 2012, le président de la République a pris la décision de renouer, à juste titre, avec cette institution de Bretton Woods.

Engagée dans le dialogue pour un programme de référence avant la conclusion d'un programme formel, la RDC s'est vue assignés des critères quantitatifs et des repères structurels classiques, dont l'essentiel se résume en la réduction des déficits publics. Ce qui implique naturellement des efforts accrus en recettes et une maîtrise des dépenses publiques. Faudra-t-il pour autant dire que l'actuel ministre des Finances serait chargé d'une mission de bloquer les options stratégiques du chef de l'Etat? Bien au contraire.

Au regard de son rôle de veiller au strict équilibre des indicateurs pertinents du cadre macroéconomique, le ministre des Finances est au cœur des négociations pour non seulement satisfaire aux critères du FMI, mais aussi et surtout préserver le pouvoir d'achat de la population, tout en garantissant la prévisibilité aux opérateurs économiques.Sur le terrain, les retombées de ce retour à l'orthodoxie financière sont déjà perceptibles. Le premier acte est l'approbation, le 16 décembre 2019, par le Conseil d'administration du FMI, d'un programme de référence, après plus de 7 ans passés sans programme, et donc sans appuis budgétaires extérieurs. Si la facilité obtenue n'est que de 368 millions USD au titre d'appuis à la balance des paiements, il faut indiquer que le succès de ce programme va permettre la conclusion d'un programme formel qui devra déboucher sur des appuis budgétaires de 5 milliards USD.

Par ailleurs, le ministre des Finances a négocié et obtenu le financement du projet de gratuité de l'éducation nationale à concurrence de 1 milliard UsdSans compter deux appuis budgétaires en cours de préparation avec la Banque mondiale (1 milliard USD) et avec la Banque africaine de développement (500 millions USD). Est-ce pour autant que les mouvements sociaux en cours ces derniers jours devraient faire dévier de l'ambition que s'est donnée le président de la République d'engager le pays sur une nouvelle trajectoire économique?Il est important de souligner que les arriérés réclamés par les différentes corporations remontent, pour certains, à plus d'une année. Tel est le cas des balayeurs non payés depuis 12 mois, alors que l'actuel ministre est en fonction depuis à peine trois mois.

Devrait-on évaluer la performance de ce département sur des bases biaisées?

S'agissant de la Regideso, qui ignore le sempiternel problème de non-paiement des factures de consommation des institutions publiques au titre des charges communes. Est-ce pour autant que la Regideso, société commerciale qui a plusieurs autres clients, devrait être dans l'incapacité de s'approvisionner en intrants ?Ce serait trop facile de céder à des manipulations qu'il faille dénoncer, alors que le gouvernement s'est résolument engagé à améliorer les finances publiques, en vue d'accroître le volume des investissements publics sur ressources internes, gage des externalités positives dont l'économie congolaise a grandement besoin.Autant le ministre des Finances est censé payer les charges incompressibles de l'Etat, autant il doit aussi veiller aux équilibres fondamentaux en vue de donner une configuration nouvelle aux finances publiques en RDC.Si tel est le passage obligé pour donner un nouvel élan à l'économie congolaise, il serait prudent d'éviter de jeter l'opprobre sur ceux des autorités qui ont accepté de porter cette ambition.

Plus de: Le Potentiel

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