Afrique Centrale: « Les besoins de cette région sont énormes »

interview

Ousmane Dore, directeur général sortant du Bureau régional pour l'Afrique centrale du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD)

Il y a un peu plus d'un an, la Bad a décidé de délocaliser le siège de sa direction Afrique centrale pour le Cameroun. Où en êtes-vous avec le processus d'installation ?

Pour nous de la Banque africaine, le siège est déjà au Cameroun. Il est vrai que tous les acteurs n'ont pas encore fait le déplacement, mais le local de la Bad au Cameroun abrite déjà la direction générale de la sous-région Afrique centrale. Dans la configuration de ce que nous appelons le modèle de prestation et du développement de la Bad, il est prévu qu'ici à Yaoundé, le bureau régional absorbe le bureau national. Ce qui signifie que, le personnel du bureau central devient personnel du bureau régional. En attendant la finalisation des travaux de construction du siège à Yaoundé, nous avons entrepris le transfert progressif du staff de la direction générale vers nos bureaux régionaux. Le défi qui se pose à présent est de trouver des locaux pour accueillir ceux qui arrivent déjà. En réalité, dans l'entendement de la Bad, la direction générale de la sous-région Afrique centrale est déjà au Cameroun. Le reste n'est que formalités mais aussi facilités, avec notamment le problème d'indisponibilité des vols directs entre les pays de la sous-région. La Banque a néanmoins tranché que le mode opératoire se décide à partir d'ici.

C'est certainement votre dernière sortie en tant que Directeur général de la Bad pour la région Afrique centrale. Quels types de relations laissez-vous entre la direction régionale de la Bad et le groupe de la Bad ?

C'est certainement ma dernière sortie. J'ai décidé de venir au Cameroun. Le projet de la Ring road est tellement important qu'il a fallu que je vienne moi-même signer cet accord. Au moment où je prenais fonction, les pays de la sous-région étaient soumis à des crises découlant de la chute des prix des hydrocarbures. A Yaoundé, il y a eu une conférence extraordinaire des chefs d'Etats pour trouver des solutions à la crise. Plusieurs de ces pays avaient une économie qui reposait sur les hydrocarbures. Le choc a mis à nu le fait qu'il fallait mettre en œuvre des stratégies de résilience face au choc de la baisse brutale des cours du pétrole. Cette stratégie a consisté à impulser le rythme de diversification de ces économies. Le Cameroun, avec une économie diversifiée, a su amortir le choc. Ce qui n'a pas toujours été le cas pour les autres pays où il fallait faire des efforts pour sortir du rouge dans lequel ils étaient. C'est pourquoi notre stratégie régionale et pays a été de renforcer les infrastructures de transport et de soutenir les reformes permettant à la région de supporter le choc. Le constat qui était que l'Afrique centrale est la région la moins intégrée du continent, mais aussi une région avec une situation géographique exceptionnelle. L'intégration régionale de l'Afrique centrale, son développement, son émergence, ne peuvent se faire sans cette partie du continent. L'une des causes de cette sous intégration est le déficit d'infrastructures et le problème de connectivité. Si j'ai dû transiter et passer la nuit en Ethiopie après avoir quitté le Tchad pour le Cameroun en avion, je n'imagine pas les difficultés que les populations de ces pays ont à communiquer par voie terrestre entre elles.

Que faut-il faire pour changer la donne ?

Je me réjouis qu'au moment où je quitte la sous-région, il y ait des projets intégrateurs de taille qui sont en cours avec notamment le corridor Keta-Djoum (Cameroun-Congo) et son poste frontière juxtaposé déjà construit, le corridor multinational Doulessi-Dende ou encore la route Bamenda-Enugu qui relie le Cameroun au Nigéria et donc l'Afrique centrale à l'Afrique de l'Ouest. Dans le cadre des nouvelles technologies de l'information et de la communication, nous avons la fibre optique dorsale pour toute la sous-région. Sur le plan du transport aérien, nous avons réalisé des projets comme le Programme régional d'investissement en agriculture et en sécurité aérienne (Preasa) qui vise à assurer la sécurité aérienne de certains pays comme la RDC. La stratégie menée avait comme objectif clé de réduire les obstacles à la mobilité physique (personnes et des biens) et la mise en œuvre des réformes qui facilitent cette mobilité avec le démantèlement des barrières douanières non tarifaires et la mise en de la zone de libre-échange continentale. Des décisions qui ont finalement été prises par les chefs d'Etat de la sous-région. Sur le terrain, nous constatons des avancées notoires. Je me réjouis également que nous ayons tenu nos assemblées à Malabo où nous avons pu mobiliser près de 3000 participants sans qu'ils aient eu besoin de visas pour se déplacer. C'est des efforts qui découlent de l'approche que nous avons ainsi adoptée pour cette région ces dernières années. Le développement des infrastructures pour assurer cette connectivité a été un élément important de notre action. L'autre point qui a contribué à réduire la faible connectivité entre les pays, matérialisée par la faiblesse des échanges commerciaux, a été la création des marchés communs et la mise sur pied des mesures incitatives pour la diversification des productions de chaque pays. Ces efforts sont en cours. Nous avons engagé beaucoup de projets avec les différents pays. A l'échelle régionale nous avons mis sur pied le Programme régional d'investissement en agriculture et en sécurité aérienne (Preasa).

Quid des pays ?

Au niveau des pays, nous avons le projet de développement des chaînes de valeur agricoles au Cameroun, et le programme de développement des chaînes de valeurs en pêches en Guinée équatoriale. Au Gabon, le projet Graine, bien qu'ayant une composante privée, est destiné au développement de l'agriculture. Il est question à partir de ces projets de développer d'autres commerces, facteurs de croissance, en dehors de celui des hydrocarbures.

Ces projets tardent pourtant à démarrer, au grand dam des populations...

L'autre réalité que les gens semblent oublier est que les infrastructures nécessitent au préalable des études. Des études qui parfois demandent d'importants financements. Le corridor 13 est un autre corridor qui va aussi changer le visage de la région. La route Ouesso-Bangui-Ndjamena. Elle traverse quatre pays de la région. Apres les études techniques, nous allons organiser des tables rondes afin de voir dans quelle mesure nous pouvons commencer à lancer ce grand projet intégrateur. Une autre composante de ce projet multimodal c'est la navigabilité sur le fleuve Congo et ses affluents. Le fleuve Bangui et la Sangha. Nous avons là une opportunité immense de faire en sorte que l'Afrique centrale soit une région où l'on parlera désormais moins des problèmes de connectivité. Bien entendu, il existe d'autres projets que nous sommes en train d'étudier avec notamment la ligne aérienne et le transport aérien Cemac pour éviter les tracasseries des vols que nous connaissons présentement avec des escales en Afrique de l'Ouest pour rejoindre, à partir d'un pays de l'Afrique centrale un autre pays de la même sous-région.

Air Cemac aurait pu résoudre ce problème, M. le directeur général. Qu'est-ce qui n'a pas marché ?

Air Cemac n'a pas marché parce que plusieurs pays n'ont pas compris son importance. Et tant que ce sera toujours le cas, Air Cemac ne pourra pas réussir. Chaque pays peut avoir sa propre compagnie. Il faut néanmoins que chaque jour, l'une de ces compagnies effectue un voyage qui rallie la sous-région. Quitte à ce que ce soit une compagnie privée. Cela peut être Ceiba aujourd'hui qui fait la région, demain Camair-Co, ainsi de suite. Ce sont autant de défis qu'il faut mettre sur la table pour véritablement assurer la connectivité de la sous-région. L'autre projet initié qui peut contribuer à transformer la région est le projet d'énergie Inga, en République démocratique du Congo. Il a une capacité de génération d'énergie de près de 40. 000 mégawatts. Ce pays jusqu'ici n'a pu produire que 2500 mégawatts. C'est dire combien la sous-région est capable de générer de l'énergie pour elle, voire pour le reste du continent.

Qu'est-ce qui peut être fait par l'une ou l'autre partie pour améliorer les rapports entre les Etats de la sous-région et la Bad ?

Tout développement doit être approprié. Nous sommes une institution qui accompagne. Les pays de la sous-région doivent réaffirmer leur volonté politique pour assurer une véritable intégration sous régionale. Il ne s'agit pas que de la CEEAC ou de la Cemac. Je le dirai autant pour toutes les autres communautés en Afrique. Du côté de la région Afrique centrale, il y a tellement de décisions prises dans les textes mais qui tardent à être implémentées. Le droit à la libre circulation des personnes et des biens existe depuis toujours dans le protocole. Seulement, lorsqu'il y a eu une volonté politique réaffirmée en 2017 à Ndjamena, c'est à ce moment qu'il est devenu effectif. Les textes doivent être traduits en actes concrets.

L'autre chose est l'Union douanière. Elle n'est pas encore effective. Certes on a parlé de démantèlement tarifaire entre les Etats mais dans les faits, ce n'est pas appliqué. Il y a une armada de frais douaniers non tarifaires à payer. Il est important que dans la région il y ait des efforts dans ce sens. Les pays sont soumis à des programmes économiques régionaux. Nos stratégies sont adossées à celles-ci. Très souvent à ce niveau il y a des faiblesses. Il faut renforcer les capacités de la CEEAC, de la Cemac et du secrétariat exécutif pour les arrimer à ces programmes. Dans les problèmes d'intégration il y a toujours des questions de subsidiarité. Il y a certaines fonctions qui doivent revenir aux Etats. Mais lorsque nous voulons bâtir une union, il y a quand même des domaines qui doivent échapper à la souveraineté. Très souvent c'est ce qui fait défaut. Souvent le désir de souveraineté fait que certains chefs d'Etat ne veulent pas lâcher prise. Finalement, il faut que les Etats souscrivent fondamentalement à cette zone de libre-échange. Parce que la région Afrique centrale doit non seulement être un espace de libre de circulation, mais également faciliter les échanges par rapport à l'Afrique globalement.

Vous venez d'énumérer ce que les pays doivent faire. Qu'en est-il de la BAD ?

Au niveau de la Banque, nous avons projeté avec tout ce que nous avons dans le pipe comme stratégies, de tripler le rythme d'intégration en Afrique centrale à l'Horizon 2025. Pour cela nous allons continuer à aider dans la mobilisation des ressources. Les besoins de cette région sont énormes. Elle a un grand potentiel qui, pour être transformé, a besoin d'importantes ressources. Rien que les corridors routiers ont d'énormes coûts. Nous, Banque africaine de développement, du fait de notre capacité à lever des fonds auprès des marchés financiers, il nous appartient de faire ce travail de mobilisation de ressources pour appuyer les programmes de ces pays. L'autre chose qui nous importe est d'aider au renforcement des capacités. C'est une des causes des retards enregistrés dans les comités économiques régionaux. Ils existent, ils ont des experts et des bureaux mais ne sont pas outillés pour mettre en œuvre. Nous allons travailler dans le sens du renforcement des capacités de ces comités et faire en sorte qu'ils puissent effectivement contribuer à la mise en œuvre de projets. Le dernier point pour la Banque est de continuer le dialogue et l'assistance technique. C'est l'un des points fort de notre institution et nous allons continuer d'œuvrer dans ce sens.

Vous partez, qu'est-ce que vous gardez de votre séjour au sein de la Banque africaine de développement ?

Le développement est un processus. J'ai passé huit ans à la Bad et avant à Washington au Fmi. C'est clair que je suis venu à la Banque avec une bonne perspective. Je crois que le fait d'avoir été du côté des institutions de financement en train de travailler sur des économies d'Europe et d'Afrique d'une part et d'avoir été de l'autre côté de la table en tant que ministre dans mon pays a été un atout pour moi. J'ai pu apprécier de très près comment ces institutions abordent les questions de développement. Quand j'ai quitté le gouvernement pour Washington, j'ai eu par la suite l'occasion de venir à la Bad. Une opportunité que j'ai saisie parce que là je venais dans le développement et non plus dans des programmes de redressement. En Afrique ce sont des questions de développement réel. J'ai accepté de venir et aujourd'hui, après huit ans, c'est une riche expérience que j'ai accumulée dans cette institution. C'est une fierté pour moi d'avoir été associée à une mission de cette taille. Nos pays aujourd'hui font face à d'énormes défis. L'avenir de cette planète c'est l'Afrique. Des gens parlent du boom démographique mais moi j'y vois plutôt un atout pour le développement. Nous sommes positionnés pour être un continent d'avenir. C'est maintenant qu'il faut planter ces bases de développement, ce à quoi s'attèle la Banque africaine de développement

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