Burkina Faso: Elections couplées de 2020 - « Les chances du MPP sont meilleures qu'en 2015 », ministre Eric Bougouma

interview

A la tête de l'un des départements ministériels qui bouge le plus, Eric Bougouma revient, sans tabou, sur la lenteur dans l'exécution de certains travaux publics, les questions de corruption supposées dans son ministère... L'homme politique aborde également dans cette interview accordée à Sidwaya le 31 décembre 2019, les chances du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), aux élections couplées présidentielle/législatives de 2020.

L'ambition affichée dans le PNDES est d'accroître la proportion de routes bitumées de 24% en 2015 à 42% en 2020 et celle des pistes rurales aménagées de 27% à 43% sur la même période. A quel niveau sommes-nous aujourd'hui ?

Eric Bougouma (E.B.) : En 2015, nous avions un réseau classé de plus de 15 000 km dont seulement 3 000 km bitumés. Notre objectif était de pouvoir bitumer 2 500 km de routes supplémentaires. Aujourd'hui, cet objectif n'est pas tout à fait atteint, mais nous nous en approchons, puisque nous avons déjà engagé les travaux de bitumage d'environ 1730 km, dont 705 km sont entièrement achevés et 1025 km sont en cours de travaux. Aussi près de 700 km seront lancés au cours de cette année 2020. Ce qu'il faut voir, ce n'est pas les proportions, mais plutôt le volume des travaux et l'objectif, qui est d'accélérer la connectivité intérieure de notre pays pour relier les chefs-lieux de province entre eux et les zones de production aux marchés. Ces efforts, ajoutés à ceux qui ont été faits avant nous, nous permettent de dire que nous sommes sur la bonne trajectoire. Pour ce qui concerne les pistes rurales, le programme présidentiel prévoit l'aménagement de 5 000 km pour les cinq ans. Aujourd'hui, nous avons environ 2000 km de pistes quasiment achevés en plus d'environ 400 km en cours de travaux. Cette année, nous allons reprendre ce programme d'aménagement de pistes rurales, que nous avons dû ralentir au regard du contexte sécuritaire et de la régulation budgétaire qui a suivi avec le démarrage des travaux de 1400 km avant la fin du premier trimestre.

Où en êtes-vous avec le bitumage du tronçon Gounghin-frontière du Niger ?

E.B. : Pour ce qui concerne le tronçon Gounghin-Fada-Piéga-frontière du Niger, long de 218 km, la phase d'attribution des marchés de travaux est achevée et validée par le conseil des ministres du 23 octobre 2019. Il reste la passation des marchés pour les missions de contrôle pour laquelle nous sommes également très avancés. Le démarrage des travaux est prévu, raisonnablement, pour le premier trimestre 2020, dès l'approbation des contrats pour le contrôle.

Comment évolue le projet de l'autoroute de contournement de la ville de Ouagadougou, censée fluidifier la circulation routière dans la capitale?

E.B. : L'objectif majeur de l'autoroute de contournement de Ouagadougou, c'est de décongestionner la ville et d'y améliorer la mobilité. Ouagadougou compte plus de 2 millions d'habitants et de plus en plus, la circulation devient difficile. Les principales artères qui permettent aux gros porteurs de ravitailler le pays, tout comme ceux qui sont en transit, sont également saturées. Ce projet, très important, lancé en octobre 2018, a effectivement démarré après des difficultés liées à l'indemnisation des personnes affectées par le projet. Aujourd'hui, nous sommes très satisfaits de l'état d'avancement des travaux.

Pourquoi, les travaux de construction du tronçon de la RN4 entre l'échangeur de l'Est et l'hôpital Yalgado, lancés en 2015 pour une durée d'exécution de 18 mois piétinent?

E.B. : Ce projet, qui fait plus de 4km et va de l'embranchement de l'avenue 56 à l'échangeur de l'Est avec un passage supérieur à l'embranchement avec la RN3, a connu des difficultés dès le départ. Aujourd'hui, l'essentiel des travaux routiers est quasiment achevé. Il reste une partie du revêtement à faire, en plus des travaux de signalisation et ceux d'éclairage public à finaliser. En outre, il y a un ouvrage à construire au côté droit du barrage N°3.

Les délais impartis sont largement dépassés. Et tout sera fait pour achever ces travaux.

 Concrètement, qu'est-ce qui ne va pas sur ce tronçon, surtout que des informations faisaient état de ce que l'entreprise aurait versé un gros pot de vin à ceux qui lui ont attribué le marché, si bien qu'il n'a plus de l'argent pour faire le travail ?

E.B. : Je suis intéressé d'avoir ces informations parce que nous n'étions pas là au moment des attributions, puisque le lancement des travaux est intervenu en décembre 2015. La raison la plus importante du retard est financière parce que l'entreprise fait face à des difficultés qui sont sérieuses. Bien-sûr, d'autres raisons expliquent le retard notamment la lenteur dans les travaux de déplacement des réseaux des concessionnaires que sont les réseaux d'eau potable, d'électricité, de téléphone. Nous sommes à plus de 80% de taux d'exécution et notre préoccupation est d'achever les travaux au bénéfice des usagers.

 Les retards à répétition ne sont-ils pas dus à l'absence de sanctions à l'encontre des entreprises fautives ?

E.B. : Il y a des sanctions qui existent et qui sont appliquées. Toutes les entreprises, petites ou grandes, traversent des difficultés, à un moment donné. Faut-il s'arrêter sur ces difficultés et enterrer les entreprises avec, ou faire des efforts, prendre patience pour leur permettre de sortir la tête de l'eau et de reprendre les activités normales ? C'est un équilibre qu'il faut trouver. Et cela exige beaucoup de patience. Pour cela, il faut remercier les usagers et les riverains, et saluer leur sens de la citoyenneté. Ce sont des difficultés qui arrivent et nous devons tous travailler à y remédier.

Les voies urbaines, comme celle qui passe devant Universalis ou celle longeant la mairie de Tampouy à Ouagadougou, se dégradent relativement vite, si bien que beaucoup pointent du doigt la qualité du travail…

E.B. : Vous avez pris l'exemple de routes un peu anciennes. Ces routes doivent avoir au moins 10 ans. La structure des revêtements sur ces routes, est dite superficielle. Ce type de structure n'est pas fait pour durer 20 ans. Au bout de cinq ans, il faut faire un travail de re-surfaçage pour solidifier le revêtement. Aujourd'hui, nous mettons l'accent sur deux choses en matière de voirie urbaine : la réhabilitation des routes existantes et la construction d'autres routes avec un type de revêtement qui est le béton bitumineux, accompagné de canalisations pour permettre à la chaussée d'être beaucoup plus durable. Il faut donc relativiser, parce que chaque route a une durée de vie qui, lorsqu'elle est atteinte, engendre, inévitablement, des dégradations. D'où l'importance du programme d'entretien routier.

 Est-ce qu'il y a des concertations entre votre ministère, l'ONEA, la SONABEL et l'ONATEL qui, après certains bitumages, entreprennent des travaux de réseautage qui endommagent la chaussée?

E.B. : Il y a une concertation insuffisante dans la mesure où au stade des études de route, en principe, nous devons avoir la planification de l'ensemble des travaux de réseau. Malheureusement, et c'est la caractéristique de toutes les villes du monde, il y a des réseaux d'assainissement qui se développent et qui entrainent forcément des travaux sur la chaussée. Aujourd'hui, nous sommes en train de conclure des conventions, la dernière en date avec le ministère en charge de l'économie numérique, pour prévoir des réservations pour la fibre optique.

Des syndicalistes de votre département ont dénoncé entre-temps la mise en place « d'un réseau pour tripatouiller les résultats des marchés publics » dont vous êtes au courant. Ont-ils tort ?

E.B. : Le domaine des marchés publics intéresse tout le monde au point qu'aucune entreprise ne peut accepter de souffrir des mois et des années sans travail. Malheureusement, certaines sont prêtes à tout pour avoir ce travail et il ne peut pas manquer de brebis galeuses dans ce département, comme ailleurs. Comme j'ai eu l'occasion de le dire, si j'ai connaissance de pratiques qui vont à l'encontre de la loi et de l'éthique de notre profession, ceux qui en sont responsables, assumeront seuls cette responsabilité. Notre gouvernement a une ligne de conduite tracée par le président du Faso sur les questions de corruption. Du reste, depuis l'année 2018, nous avons entamé, avec des structures comme le REN-LAC et l'ASCE-LC, un dialogue constructif ouvrant ainsi l'ensemble de nos procédures et chantiers à leurs visites et enquêtes, en vue de minimiser les risques.

 Votre département est l'un des ministères qui bouge. Est-ce que votre proximité avec le président du Faso y est pour quelque chose dans la réalisation de vos projets ?

E.B. : Le président du Faso a été élu sur la base d'un programme en 2015. Ce programme est traduit dans le Plan national de développement économique et social (PNDES). Les engagements sont clairs et précis avec pour objectif d'améliorer les conditions de vie des populations, de renforcer le tissu économique de notre pays et de permettre une justice sociale plus grande à travers une redistribution des revenus à l'ensemble des Burkinabè. De ce point de vue, je ne pense pas que notre département travaille plus que les autres ministères. Nous devons avoir l'humilité de le reconnaître. Si vous prenez le secteur de l'eau potable, il est clair que les objectifs sont en passe d'être dépassés, même si les besoins du Burkina en la matière ne font qu'augmenter avec l'accroissement de la population, une urbanisation plus accrue, mais aussi avec la raréfaction de l'eau qui est un phénomène mondial. Dans le secteur de la santé, des efforts inédits ont été faits avec la gratuité des soins, la construction d'infrastructures sanitaires, en particulier le projet de construction d'un centre de radiothérapie du cancer, en phase d'achèvement. Tout cela montre que tous les départements ministériels font des efforts dans la mise en œuvre du programme présidentiel. Le ministère des Infrastructures n'est qu'un maillon de la chaîne, mais pas un ministère spécial.

 L'on constate depuis quelques temps des inaugurations et lancement des travaux de constructions d'infrastructures, tambour battant, n'est-ce pas de la précampagne pour 2020 ?

E.B. : Nous avons commencé les lancements en 2016 où nous étions encore loin de la campagne. Nous avons poursuivi les inaugurations et les lancements en 2017, 2018, 2019 et nous allons continuer parce que c'est le cycle normal du travail que nous faisons. Avec ou sans esprit de campagne, c'est un travail ordinaire dans ce département qui a toujours été fait. On doit justement se réjouir de ces lancements et inaugurations qui signifient que la préoccupation en matière routière des Burkinabè est prise en compte par ceux que le peuple a placés pour travailler à cet effet. C'est vraiment sans aucun calcul. Notre préoccupation, c'est d'atteindre les objectifs qui nous ont été assignés.

 2020 c'est maintenant. Est-ce que le ministre Bougouma a foi que les élections présidentielle et législatives se tiendront à bonne date ?

E.B. : Nous sommes dans une république avec ses règles et ses institutions, codifiées par une Constitution. Tout se déroule normalement et les élections sont prévues cette année. J'ai foi qu'elles se tiendront. Il n'y a pas de raison qu'elles ne se tiennent pas à bonne date.

 Quelles sont les chances pour votre parti, le MPP, de rempiler pour un second mandat ?

E.B. : Nos chances sont meilleures qu'en 2015, parce qu'il y a cinq ans, nous avons été élus sur la base des promesses. En 2020, nous aurons, en plus des promesses, un bilan. Celui-ci est très satisfaisant dans les domaines de préoccupation majeure des populations, notamment l'eau potable, l'éducation, la santé et bien d'autres. C'est vrai qu'en matière de sécurité, il y a des difficultés, mais l'insécurité n'est pas le fait du MPP. Bien au contraire. Il y a des politiciens qui disent que c'est notre parti qui est incapable de faire face à la situation, mais ils oublient de dire d'où vient l'insécurité. Pour moi, elle vient précisément de ceux qui veulent empêcher le peuple d'apprécier les efforts inédits faits par le gouvernement.

A vous écouter, l'éventualité d'un second tour n'est pas envisageable en 2020 ?

E.B. : Non ! Nous allons gagner au premier tour.

 Quelles sont vos propositions pour lutter efficacement contre le terrorisme ?

E.B. : Il faut rendre hommage aux Forces de défense et de sécurité (FDS), parce que la donne a changé sur le terrain. Il y a de plus en plus des éléments qui ont la volonté de se battre, parce qu'entre autres, leurs équipements et leurs formations ont été améliorés. Sur le terrain, la situation n'est plus la même qu'il y a deux ou trois ans, même si la recrudescence des attaques jamais égalée continue de causer des drames. En ce qui me concerne, je vous renvoie à l'appel du 7 novembre 2019 du président Roch Marc Christian Kaboré qui a dit clairement que ces attaques sont des défis lancés au peuple burkinabè et c'est à chacun, dans son village et dans son secteur, de s'organiser pour faire en sorte que plus personne ne vienne impunément semer la mort et la désolation et s'en retourner comme si de rien n'était. Cela, ajouté aux efforts en matière de coopération sous régionale, régionale et internationale avec l'ensemble des partenaires du Burkina Faso et du Sahel, devraient nous permettre de venir progressivement à bout de ces attaques terroristes.

 Le panafricaniste Kémi Séba a été condamné à deux mois de prison avec sursis et 200 000 F CFA d'amende. Au regard du verdict, est-ce que le Burkina n'a pas contribué à donner à ce Franco-Sénégalais une notoriété ?

E.B. : Notre pays est un Etat de droit, qui est de plus en plus démocratique. Lorsqu'une affaire comme celle que vous citez est traitée de bout en bout par la justice, et aboutit à un jugement contradictoire puis, à une condamnation, le démocrate ou le citoyen doit s'en féliciter. Je ne pense pas que cela puisse contribuer à rendre quelqu'un plus populaire, parce que la notoriété, ce n'est pas faire le tour du monde, insulter qui on veut par des propos discourtois et une excitation intellectuelle inutile. Ce n'est pas ainsi qu'on fait progresser une cause, fut-elle juste.

 Les pays de l'UEMOA sont censés passer du F CFA à l'ECO en 2020, mais le débat se pose au niveau de l'arrimage de cette monnaie à l'Euro. Quel est votre point de vue ?

E.B. : Les questions monétaires sont complexes. Toutes les monnaies flexibles des pays en développement sont toujours arrimées à d'autres monnaies ou en général à un panier de plusieurs monnaies. La question de l'ECO, si l'on en juge sur la déclaration des chefs d'Etat de la CEDEAO lors de leur dernier sommet, est une question qui connaît une avancée significative et qui est susceptible de donner une nouvelle identité monétaire à notre sous-région. Au stade actuel, je ne peux qu'espérer qu'il y ait un calendrier objectif qui puisse permettre de réunir l'ensemble des critères indispensables à la mise en œuvre de cette nouvelle monnaie pour éviter que ce ne soit seulement un changement de nom. C'est cela qui préoccupe les acteurs. Je souhaite, pour le peu que je sais, que l'on dissocie les aspects techniques des aspects sentimentaux parce que l'opinion publique s'agite souvent sur des questions qu'elle ne maîtrise pas.

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