Burkina Faso: Histoire du Burkina - Une réécriture nécessaire

Dans son discours à la nation du 11 décembre 2019, le président du Faso appelait à une réécriture de l'histoire du Burkina. On se serait attendu à ce qu'une telle proposition suscite de la réflexion dans l'opinion ou dans le cercle des historiens mais il n'en a rien été.

Pourtant, il nous semble qu'une telle entreprise n'est pas une sinécure et elle devrait mobiliser des ressources humaines de qualité, des ressources financières et beaucoup d'années de travail.

Cet écrit s'origine dans le constat que cette annonce n'a suscité ni emballement de l'opinion ni débats de spécialistes. Le petit cercle d'enseignants d'histoire avec lesquels nous avons voulu discuter de l'histoire nationale et de la nécessité de la réécrire pour en faire une histoire qui éclaire le présent et l'avenir trouvaient qu'il n'y avait rien de nouveau sous le soleil de l'histoire nationale.

Nous ne sommes pas historien et nous n'entrerons pas dans les débats sur ce qu'est l'histoire ni comment elle s'est constituée comme discipline et méthode de connaissance des sociétés. Nous laissons cela à ceux qui en ont fait une profession. Mais en tant que citoyen, nous nous intéressons à l'histoire car convaincu qu'elle construit le sens que nous donnons à notre passage sur terre.

Nous soupçonnons que l'idée de cette réécriture est née du constat que l'histoire officielle telle qu'elle est faite ne satisfait plus notre quête du passé et n'étanche pas notre soif de vivre ensemble.

Depuis 2016, nous sommes entrés dans une guerre asymétrique qui met à mal notre armée et la cohésion des communautés qui ont choisi de partager un même destin national.

Et c'est à cela que pourrait aider une histoire revue en tenant compte des défis du présent et de l'avenir. Benedetto Croce ne disait-il pas que «toute véritable histoire est histoire contemporaine, c'est-à-dire du présent» ?

Dans cet ordre d'idée, il y a des faits qui sont validés par les historiens et qui n'apparaissent pas dans l'histoire telle qu'enseignée à la jeunesse et reste ignorée de l'opinion publique. Le premier acte de cette réécriture devrait être de disqualifier le mensonge originel sur lequel repose notre histoire.

En effet, Binger, pour légitimer le projet colonial sur ce territoire face aux Anglais qui avaient planté l'Union Jack sur la Gold Cast (actuel Ghana), un territoire dominé par le royaume ashanti, a fabulé que la Haute-Volta était un empire avec des royaumes qui obéissaient à un pouvoir central. Les historiens ont depuis montré que l'empire mossi est un mythe (titre d'un ouvrage de Benoît Beucher) et que les royaumes de Tenkodogo, de Boussouma et de Yatenga n'ont pas de liens de sujétion avec celui de Ouagadougou.

Ce mythe a été repris par Dimdelobson dans son ouvrage L'Empire du Mogho Naaba et Naaba Koom II va s'en servir en 1932 dans son opposition à la suppression de la Haute-Volta.

Ce qui lui permettait de parler au nom de tout le territoire. Il est nécessaire de le réaffirmer non pas pour soulever une polémique inutile comme celle qui eut lieu entre Frédéric Guirma et Mamadou Nacanabo dans les années 2000.

Aujourd'hui, cet arrangement des faits par Binger n'arrange pas notre cohésion sociale et il a le désavantage de pousser les autres nations à lire notre actualité et à penser la géopolitique sous le prisme de cette mythologie.

Donner une place plus importante au genre

Le deuxième mythe auquel une histoire revue devra s'attaquer est celui qui suggère que les épousailles entre royauté et pouvoir moderne n'enfantent que des monstruosités. Il s'agit de montrer le rôle de cheville ouvrière que la chefferie a joué dans la reconstitution de la Haute-Volta. Malheureusement, l'histoire nationale n'a retenu que la malencontreuse et désastreuse équipée de Naaba Kougri contre le nouveau pouvoir de Maurice Yaméogo et qui autorise la diabolisation de la présence des chefs traditionnels sur le champ de la politique moderne. Une bonne connaissance de leur rôle dans la reconstitution de la Haute-Volta permettrait de décider de leur place en toute rationalité dans le champ politique dans un contexte d'impéritie de l'Etat.

Dans notre combat contre le terrorisme et notre désir de nous défendre des liens étouffants avec la France, nous avons besoin de figures historiques pour nourrir notre héroïsme et restaurer notre confiance à notre capacité... C'est ici peut-être que la résistance des populations de Bani-Volta face à la pénétration coloniale prend tout son sens et devrait trouver une place de choix dans notre histoire nationale à côté du refus de Boukary Koutou de mettre son royaume sous la botte des Français. Cette résistance bwa permet non seulement de montrer une résistance armée qui infligea des défaites à l'ennemi mais surtout de faire l'histoire non des têtes couronnées mais aussi celle du peuple bwa.

A côté de ces faits importants de notre histoire qui sont connus et qui peuvent être introduits dans l'enseignement à travers notre histoire revisitée, il nous semble que la réécriture de l'histoire nous ouvre un vaste champ de recherche car comme le dit Raymond Aron, «la réalité historique, parce qu'elle est humaine, est équivoque et inépuisable» et il faut donc faire des choix et investiguer sérieusement les sources écrites et orales pour révéler les figures de femmes fortes qui ont marqué l'histoire des communautés qui composent ce pays pour légitimer la nécessité de donner une place plus importante au genre de la société contemporaine. A part Guimbi Ouattara et Yennenga, notre panthéon est très pauvre en héroïnes.

Pourtant, plus que les ukases des ONG internationales, le passé pourrait nous instruire et nous incliner à moins de phallocratie.

La mémoire collective ne sera plus amnésique

D'autre part, il n'est d'histoire nationale qu'acceptée par tous, que si tous s'y reconnaissent. Il s'agit alors de tisser une mosaïque de faits avec les histoires de chaque communauté. Notre histoire officielle nous a été léguée par la colonisation qui a choisi l'angle et qui détient jusqu'à à nos jours, la plupart des archives de notre histoire.

Pour ce faire, l'histoire récente nous a instruit de la difficulté de faire travailler les historiens autour d'un projet historique. En témoigne la polémique autour du colloque pour la célébration du centenaire de la révolte de Bani-Volta. Il faut que soit compris par tous que si la réécriture d'une histoire nationale incombe au premier chef aux professionnels de l'histoire, elle ne se limite pas seulement à eux. Il ne s'agit pas de se remettre à un groupuscule d'historiens dont le domaine de compétence est l'histoire nationale mais de regrouper autour de ces historiens toutes les expertises qui permettront de nourrir cette histoire d'autres disciplines. Ainsi la sociologie, la géographie, la démographie, la philosophie et même les TIC pourront être mises à contribution pour établir une histoire dont la rationalité et la démarche critique seront éprouvées. Il y a une académie des sciences et des lettres créée en 2015 et qui pourra certainement contribuer à cette réécriture.

Cette entreprise devra redonner à l'histoire l'importance qu'elle avait dans nos sociétés traditionnelles et faire prendre conscience au Burkinabè et particulièrement à l'élite dirigeante que chaque acte posé par un acteur public est frappé du sceau de l'éternité et que la mémoire collective ne sera plus amnésique. Quand on voit la morgue avec laquelle certains acteurs politiques ou des chevaliers d'industrie de l'économie qui se sont illustrés par la prédation des biens publics ou des perfidies ayant entraîné des tragédies et qui jouent les parangons de la vertu, on peut dire que ce n'est pas la morale mais l'histoire qui agonise au Pays des hommes intègres.

En somme, cette réécriture doit nécessairement être entreprise dans le dessein de hâter la construction d'une nation et de donner conscience à la jeunesse de la grandeur de leur passé parce qu'avant tout, l'histoire vise surtout à mieux armer les contemporains pour l'action, c'est-à-dire pour la construction de l'avenir, selon Joseph Hours.

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Plus de: L'Observateur Paalga

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